TROISIÈME PARTIE
La première était le dérèglement des prélats qui commençait à faire ouvrir les yeux aux populations superstitieuses, et à priver la cour de Rome de son antique influence. La seconde était causée par les progrès des Sarasins, qui, sous un chef intrépide, avaient profilé des fautes des seigneurs de la Palestine, au milieu de leurs folles institutions féodales, pour reprendre toutes leurs conquêtes. Dans les angoisses de sa troisième douleur, le pape déplorait le schisme des Grecs : ils avaient raison de détester les Occidentaux et la suprématie pontificale après tant de ravages des vagabonds croisés, cause malheureuse de la ruine prochaine de Constantinople. La quatrième était rendue poignante par la cruauté des Tartares qui faisaient des progrès effrayans du coté de la Palestine.
Mais le fer aigu et tranchant qui perçait profondément son cœur, et formait le sujet de la cinquième partie de son discours , était l'odieuse persécution de Frédéric. Ici Innocent iv rassembla toutes les foudres de son éloquence. Dans les quatre premiers points, qui furent très faibles de verve et d'expression, les intérêts seuls de l'humanité l'avaient occupé; dans le cinquième, qui le regardait personnellement, il éleva la voix, il se répandit en invectives contre le monarque allemand ; il l'accusa d'hérésie , de sacrilège et de parjure. Le pape lui reprocha ensuite, dans une violente péroraison, ses liaisons avec le sultan
18 i HISTOIRE DE LYON.
d'Egypte, et son commerce abominable avec des femmes sarasines qu'il faisait garder par des eunuques à la manière des infidèles. «Enfin, dit « Lumina, d'après Matthieu Paris, il peignit des « couleurs les plus noires et les plus odieuses la « précaution qu'il avait prise de rassembler une « grande partie des Sarasins de Sicile en un même « peuple, et de leur avoir accordé pour demeure « la ville de Lucéra, dans la Fouille, où ils jouis- « saient, sous sa protection , du libre exercice de « leur religion , au grand scandale de la ebré- « tien té1. »
1 « Il faut avouer, ajoute Colouia dans son Histoire littéraire de la « ville de Lyon , que ces reproches , quelque violens qu'ils fussent , « n'étaient pas sans fondement. Frédéric n était de ces esprits forts qui « ne se piquent point de penser comme les autres hommes. Il parlait li- « brement sur la religion avec ses plus intimes favoris , et c'était là « peut-être le seul défaut essentiel qui l'empêchât d'être un des plus « grands princes de l'univers, et qui enfin le rendit malheureux malgré « tout son esprit , ses talens , sa valeur et sa capacité. Il s'était appro- « prié les revenus de onze archevêchés et d'un grand nombre d'évêchés « en les laissant vaquer depuis long-temps. Il avait répandu et fait jeter « jusque dans la chambre de Grégoire ix, une prophétie dont il était lui- « même l'auteur , par laquelle les astres annonçaient la prochaine et « entière chute de Rome :
« Fata dorent , strllnpqrie monont , aviurmrue volatus,
« Tniius mundi malleus anus erit.
« Roma <liu titubant, varîis erroribus scia ,
« Totius mini. li desiuet esse caput.
« A quoi le pape répondit ou fit répondre par ces deux autres vers :
« Fama refert , scriptura docet , peccata loquuntur « Quod tua vil.i brevis, pœna perennis erit.
« La réponse que Frédéric lit un jour à son fils naturel , peint aussi « son caractère <i explique l'auimosité des prélats. Ce jeune prince lui
Alors Thadée se leva d'un air intrépide au milieu de l'assemblée : « Princes de l'Eglise, dit-il, « vous formez ici un tribunal pour juger les rois: « de (jiii tenez-vous ce pouvoir, et dans quelle « ville osez-vous les juger ? Ignorez-vous que les k seigneurs de cette cité doivent foi et hommage à « mon souverain? c'est déjà une première révolte « contre Frédéric, et un acte de félonie de votre « part. Mais j'accepte pour un instant les droits « prétendus de votre assemblée : pouvez - vous a écouter sans injustice et sans crime les accusa- « lions du pontife ? Voici des preuves qui le conte damnent lui-même : vovez les lettres et les actes « multipliés par lesquels les papes ont cherché à « inspirer au roi mon maître une trompeuse sé- « curité , afin de conspirer plus aisément contre « sa personne impériale; nos ennemis osent-ils « donc forcer Frédéric à garder sa parole, quand « ils ont eux-mêmes manqué aux promesses qu'ils « lui avaient faites? Père de l'Église, vous accusez « l'empereur d'hérésie, et vous dites ensuite qu'il « n'a point de religion : cette dernière accusation « n'est-elle pas une réfutation de la première? « Laissez à Dieu le soin de pénétrer dans les « âmes ; personne ne peut être éclairci sur sa foi,
« demandant ses ordres sur le traitement qu'on devait faire subir auv « légats et auv autres évoques pris sur la mer , il lui marqua ses inlen- « lio 1 1 - par ce! impromptu qu'il lit en deux vers latins dans le premier " transport de sa joie :
« Omru'5 pnelatîj papl mandante, yocati , M ht lui legati veniant hùc luque Ligati. »
« à moins que mon maître ne soit présent et ne « déclare de bouche ce qu'il a dans le fond du « cœur. Une preuve qu'il est exempt de ce crime, « c'est qu'il ne souffre point d'usuriers dans ses « états : la cour de Rome est-elle aussi pure ? « Vous lui donnez plusieurs femmes et des femmes « prostituées , nommez-les : vous n'ignorez pas « que vos intrigues perpétuelles ne lui permettent « pas de croupir dans la luxure. Vous l'accusez « d'être l'ami intime du sultan d'Egypte! si l'on « avait suivi sa politique conciliatrice , si vos « légats avaient respecté leurs sermens, si vos « croisés ne s'étaient pas déchirés entre eux « comme des bêles féroces, le tombeau de Jésus- « Christ ne serait pas profané. Songez, ministres « du Dieu vivant, que la conduite des infidèles « doit vous faire rougir ; ils sont unis , intré- « pides, prêts à mourir pour leur croyance : ils « vous méprisent à cause de vos dissensions et « de vos sourdes menées. Croyez -vous que Fré- « déric ignore que le pape a écrit au fils de Ma- « lec-Saleh pour l'engager à rompre le traité et « à faire la guerre à l'empereur, pour occuper ce « rival de sa puissance temporelle. Le fils de « Malec-Saleh a répondu : Chrétiens, vous nous « parlez sans cesse de Jésus-Christ, nous le con- « naissons mieux que vous, nous l'honorons plus « que vous; aussi nous observerons le traité con- « tracté avec Frédéric. Prélats, que pensez -vous « de cette réponse? mon maître n'a -t -il pas rai-