SA SOLITUDE DU COEUR
écrivait-elle en parlant de ses délaissements. Il vaut mieux que nous vivions dans le dépouillement de tout. Le Seigneur depuis longtemps , et particulièrement dans ces derniers jours, m'a donné une grande conviction que tel est son bon plaisir... Sachons tout sacrifier de ce qui pourrait déplaire aux yeux jaloux de l'Époux. » Comprenant qu'après tout ces grands vides de l'âme ne sont que la place de Dieu, et qu'il ne la creuse en nous qu'afîn de la remplir, elle disait encore : « 0 solitude du cœur, solitude, que tu es bonne, quoique tu sois souvent pénible! Si, dans cet état, Jésus ne règne pas encore en maître, du moins la place est vide, et si nous continuons à la bien dégager, il ne tardera pas à venir, et il comblera tout de son immensité. T>
Tel fut, en effet, l'ouvrage de l'amour divin dans M™^ Barat. Persuadée que Dieu seul est nécessaire et qu'il suffit à tout, voici comment elle se faisait de toute créature un degré d'ascension pour remonter vers Lui : « 0 mon Dieu, disait-ello dans ses heures d'angoisses, que notre pauvre cœur a donc à souffrir jusqu'à ce qu'il se repose uniquement en vous! Quant à moi, en voyant tout ce qui m'environne, que volontiers je dirais , avec un Saint du dernier siècle : « Non , vous n'êtes pas mon Dieu ! Si j'entends avec charme l'homme instruit et aimable déployer dans sa parole les richesses de son esprit, je suis bientôt obligée de dire en m'élevant plus haut : Non , vous n'êtes pas mon Dieu! Si je converse avec un saint, je bénis le Seigneur de lui avoir donné un petit écoulement de la perfection infinie, mais bientôt je dis encore : Non, vous n'êtes pas mon Dieu! Mais ce Dieu vers qui
je m'élance sans pouvoir alleindre à Lui, ce Dieu pour qui je suis faite, du moins quel est-il donc? Ah! mon Dieu est un Dieu caché!... Arrêtons-nous là, ma fille; lorsque nous nous reverrons, nous parlerons du Dieu caché et du Dieu inconnu. Quel traité une âme intérieure et aimante pourrait faire sur ces paroles! Je sens quelque chose; mais je ne pourrais l'exprimer : c'est encore pour moi le Dieu inconnu... Adieu, je déraisonne. C'est pour ménager ma réputation que je me tais et vous quitte. Adieu* ! »
Cependant la supérieure s'était remise à ses œuvres. Depuis la chute de l'Empire et le retour de la liberté religieuse, la résidence de Cuignières n'avait plus de raison d'être. On entendait des hommes du plus grand mérite regretter que tant de vertu et d'instruction demeurassent enfouies dans un village. Le maire de Beauvais, M. d'Hécourt, le préfet, M. Maxime de Choiseul d'Aillecourt, le vicaire général, M. l'abbé de Clausel, prièrent M™^ Barat de transférer l'établissement de Cuignières dans leur ville. La supérieure y consentit. Le 13 février 1816, une douzaine de charrettes, couvertes de draps blancs, transportèrent à Beauvais la communauté et le pensionnat, avec leur pauvre mobilier. La maison qu'on leur donnait venait 'd'être occupée par le petit séminaire. C'était un ancien couvent de Dominicains, fondé, croyait-on, dès le xni*" siècle, et honoré des miracles du patriarche de l'Ordre. On y reprit la clôture, que n'avait pas permise le séjour au village. Ce changement fut pénible pour les pensionnaires. Renfermées tout le jour entre d'épaisses murailles,
1 A la mtrc ThOrésc. Taris, 2 février 181G. — Jt., 24 scpl. Î81C el IJ mars 1.S17.