MADAME EUGÉNIE DE GRAMOM
du dévouement, du courage, de la sensibilité, avec cette générosité religieuse qui, dans le Sacré-Cœur, est un fonds de famille. Mais, à côté de ces dons, il y avait quelques lacunes qu'il n'était pas possible à la supérieure de se dissimuler. C'était, comme on l'a vu, une facilité extrême à se laisser fasciner, avec une difficulté égale à se déprendre; une très -insuffisante éducation religieuse, faite uniquement à l'école de M. de Saint- Estève et de M""® Baudemont ; dès lors, un peu de l'esprit dominateur et entreprenant de ce directeur et de cette institutrice; enfin, le sentiment intérieur et le témoignage extérieur d'une supériorité de naissance et de talents, qui est la plus dangereuse des flatteries. Que de ressources, mais que de périls! que de moyens, mais que d'obstacles! quelle impulsion cette femme pouvait imprimer vers le bien ; mais quels entraînements elle pouvait subir encore, et faire subir aux autres! La question était donc de savoir à qui cette âme se donnerait. jyjme Barat la pressa de se donner à Dieu, dans un attachement filial et indissoluble à la Société du Sacré- Cœur. Et comme par nature, par vocation, par grâce, elle ne connaissait pas d'autre moyen d'action que l'amour, elle l'aima plus que les autres ; elle l'aima en raison des regrets qu'elle lui avait coûtés, des appréhensions qu'elle lui donnait, des espérances qu'elle en concevait : l'amitié de Jésus-Christ pour son apôtre repentant eut, dans celle de celte mère pour la fille de ses larmes, une image lointaine, mais fidèle.
Il est juste de dire que M'"® Barat fut promptement payée de retour ; et le premier sentiment qui s'éveilla dans l'âme de M""* de Gramont fut un regret du passé,
tellement véhément, que « sa faible santé, ébranlée par
les tourments qu'elle avait éprouves, paraissait compromise ». M'"° de Gramont d'Aster s'en alarmait. M""® Barat, pour la guérir, l'envoya à Amiens passer l'automne de l'année 1817. Mais la vue des lieux témoins de ses fautes ne fit que rouvrir ses blessures. Ayant eu alors l'oceasion d'écrire aux sœurs de la maison de Rome, ses anciennes compagnes, M""" Eugénie de Gramont en profita pour placer, sous les yeux de M. de Saint - Estève , l'expression indignée de son repentir. Il fallait que M""^ Barat la consolât, l'adoucît, pansât celte plaie cuisante; et avec quelle bonté, quelle délicatesse! « De grâce, lui écrivaitelle, ne pensez plus au passé que pour remercier le Seigneur de vous avoir éclairée. Encore une fois, ma chère fille, vous croyiez bien faire; le bon Dieu ne juge que les intentions. Vous voyez qu'il vous a ramenée dans le sein de votre mère ; et quelle autre que vous y repose plus solidement? Jamais vous ne m'eussiez été si chère 1 Disons donc : felix culpa, puisque cette faute a été toute matérielle et sans malice'. » Et dans une autre lettre : « Dieu n'a agi qu'avec miséricorde envers moi, puisqu'il m'a donné ma chère fille qu'on avait voulu enlever à sa mère. Pourrais-je après cela me plaindre de quelques peines que j'ai eues à souffrir et que j'avais si bien méritées? »
Cependant parmi ces consolations , et au sein du repos qu'elle prenait à Amiens, M"'" Eugénie de Gramont recevait les plus inquiétantes nouvelles. Une fièvre, que M"'° Duchesne nomme la fièvre putride, venait de se déclarer dans la maison de Paris. Une
1 Paris, septembre 1817.