‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 126 sur 223 · LE DÉPART EST DÉCIDÉ · texte numérisé non relu

LE DÉPART EST DÉCIDÉ

cessaient de lui présenter de spécieuses objections : « L'ehlreprise était-elle mûre? L'heure était-elle opportune? Ne fallait- il pas commencer par répondre aux nombreuses demandes de fondations faites dans le pays même, au lieu de songer à disperser ses forces en se jetant dans une aventure lointaine?» — M""" Barat hésitait : elle demanda un nouveau délai. L'on put croire que, cette fois encore, c'en était fait des longues espérances de M"''' Duchesne.

Après de vaines instances, le missionnaire attristé se retira lentement et silencieusement. Il allait franchir la porte. La mère Barat le reconduisait, également désolée et pleine de pensées qu'elle ne confiait qu'à Dieu. Tout à coup M™® Duchesne apparaît et se présente à eux, sur le passage. Elle les avait suivis avec anxiété; elle avait tout deviné; et se jetant tremblante aux pieds de sa supérieure: « Votre consentement, ma mère; de grâce, votre consentement! » lui dit-elle à mains jointes. ]^me papat se recueillit; un éclair traversa son âme; c'était la lumière de Dieu : elle n'hésita plus. « Eh bien! je vous l'accorde, ma chère Philippine, dit-elle en la relevant : dès ce moment, je vais m'occuper à vous chercher des compagnes. »

La mission d'Amérique venait d'être enlevée d'assaut. On convint avec l'évêque qu'au printemps prochain, une colonie du Sacré-Cœur s'embarquerait pour la Louisiane, où lui-même, pressé de partir, allait la précéder et lui préparer une place.

On n'eut pas besoin de chercher des compagnes à M™^ Duchesne; plusieurs s'étaient offertes.

La première fut M"'*" Octavie Berthold, alors âgée de trente ans. Elle venait de faire ses vœux au noviciat de

Paris, le 5 février 1817, « en la fête des saints martyrs du Japon, » observe le journal de M"'" Duchesne. — Fille d'un père philosophe, qui avait été le secrétaire de Voltaire, élevée dans le calvinisme, où elle était restée jusqu'à plus de vingt ans, convertie et reçue ensuite au noviciat de Sainte-Marie-d'en-Haut, Oclavie Berthold était une de ces âmes ardentes de néophytes qui, une fois entrées dans la vérité, y marchent sans relâche, jusqu'aux dernières conséquences de leur conviction, et aux derniers sommets du sacrifice. Ce qui la poussait aux missions étrangères, c'était le sentiment d'une juste reconnaissance envers Jésus- Christ, et le besoin d'immoler le reste de sa vie au service de ce Dieu qu'elle avait connu trop tard et trop tard aimé. Caractère sympathique, cœur profondément dévoué, intelligence ornée, spécialement versée dans la connaissance des langues étrangères. M™® Octavie était fort aimée au pensionnat de Paris. Elle demanda et obtint l'honneur de tout quitter pour Dieu et de partir.

La seconde était à Quimper; c'était Eugénie Aude. Nous avons vu ses timidités et ses défaillances ; mais les leçons et les exemples de M"'* de Gramont d'Aster avaient achevé sa transformation. Elle aimait Dieu plus qu'elle-même, et elle trouva le courage dans l'amour. Aussi, malgré sa jeunesse, — elle n'avait que vingtquatre ans, — elle fit savoir à M""" Barat qu'elle serait heureuse de s'embarquer. Elle revint à Paris, où elle fut admise à prononcer ses grands vœux, le matin même du jour fixé pour le départ.

Deux soeurs coadjulrices, Catherine Lamarre, de l'ancienne maison de Cuignièrcs, et Marguerite Manteau, de la maison de Niort, toutes deux d'un âge mùr

SON ADIEU A LA COLONIE 3d3

et d'une vertu éprouvée, complétaient le personnel de l'expédition.

La veille du départ, il y eut une réunion de toute la communauté , dans laquelle M"* Barat donna à ses filles ses derniers avis et sa bénédiction. Cet adieu de la supérieure fut d'une élévation extraordinaire. Après avoir excité ses chères missionnaires à la fidélité aux Constitutions , à l'union persévérante avec la Société, à la charité entre elles. M""® Barat ne considéra plus que leur bonheur d'être appelées les premières à porter l'amour du sacré Cœur dans des contrées nouvelles: «Ah! leur dit -elle avec un accent enflammé, quand vous n'iriez si loin que pour y établir un tabernacle de plus, et faire prononcer à un pauvre sauvage un seul acte d'amour, ne serait-ce pas assez pour le bonheur de votre vie et pour le mérite de votre éternité M... »

A la fin, elle appela à elle les partantes : « Venez, vous qui nous serez toujours chères dans le Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ; » puis elle remit à chacune son obédience. Celle do M""^ Duchesne la nommait supérieure de la mission d'Amérique, avec des pouvoirs exceptionnels. En recevant cette charge qu'elle avait redoutée , l'humble mère se prosterna devant M"® Barat, et lui baisa les pieds.

Le lendemain 8 février, le saint Sacrement fut exposé tout le jour: ce devait être le grand jour. M. l'abbé Perreau reçut les vœux de M""" Eugénie Aude, et lui adressa un discours sur ce texte : « Mon Bien-Aimé est

1 Lettre de M"" Ûclavie Herthôld à la mère Thérèse. Autogr. Bordeaux 1818.

à moi, et je suis à Lui. » Pendant la matinée, les Pères Varin , Roger , Druilhet et quelques autres vinrent adresser à la petite colonie des paroles d'édification et d'encouragement. M""® Barat voyait approcher l'heure du départ avec un mélange de tristesse, d'envie et d'admiration. « Oh! que ce moment a été pénible! rappelait-elle ensuite à M"'® Duchesne; si, déjà longtemps d'avance, je ne pouvais l'envisager sans en éprouver des déchirements, que ne devais-je pas souffrir à l'heure même ! » — Ailleurs elle dit que « l'attrait qu'elle avait toujours eu pour cette vocation se réveilla alors en elle avec plus d'ardeur, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'envier le sort de ses filles ».

Quant à la mère Duchesne, raconte le journal de la maison de Paris, elle aurait eu à modérer la joie qu'elle éprouvait de partir pour se rendre enfin au but de tous ses vœux^ » L'heure du sacrifice la trouva intrépide. Après avoir reçu l'adieu de quelques personnes chrétiennes de sa famille, telle que sa cousine M""^ de Rolin, et pris un repas à la hâte, elle se leva la première : la voiture l'attendait. Elle reçut les embrassemenls de la mère Barat et de la communauté; elle encourageait tout le monde. Voyant Octavie Berthold qui pleurait malgré elle en faisant ses adieux, elle lui prit la main, et, l'entraînant avec force, lui fit franchir le seuil. Quelques instants après, la diligence de Bordeaux emportait les cinq religieuses loin de la maison qu'elles ne devaient plus revoir.

M'"" Duchesne, en parlant, avait laissé entre les mains

1 Journal de la maison de Paris, 1815 à 1822. —A partir de celte dote, il est écrit de la main de M'"* Henriette Girard.

DÉPART POUR L'AMÉRIQUE 35b

de M. l'abbé Perreau une lettre importante, pour qu'elle fût remise à M""® Barat. C'était un long document destiné à donner à sa supérieure les preuves surabondantes de sa vocation, dont elle décrivait l'origine et le progrès. « Dieu le veut ! Dieu le veut ! » telle était sa conclusion. Le mémoire se terminait par ces humbles et fortes lignes : « Permettez, ma bonne mère, que je vous demande de nouveau pardon de toutes les peines que je vous ai causées. Dieu me met en voie d'expiation, en m'imposant la charge que vous m'avez donnée. Mon plus grand bonheur sera de vous former de dignes filles; sinon, j'aime mieux mourir ^ »

M""® Barat lui adressa sa réponse à Bordeaux : « Je n'avais pas besoin de cet exposé pour être convaincue que le bon Dieu vous appelait à cette sublime vocation. La persévérance de vos désirs, la facilité avec laquelle ce projet, en apparence si difficile, s'est exécuté, quand le moment marqué par la Providence a été arrivé, le concours des moyens qui se sont trouvés réunis pour favoriser ce départ qui coûtait tant à nos cœurs, enfin la force que le bon Dieu vous a donnée, pour triompher de tous les obstacles, tout me prouve que le Seigneur vous appelait à fonder une maison du Sacré-Cœur en Amérique, malgré les réclamations de la prudence humaine^. »

Une autre prudence, celle de Dieu, dirigeait M™® Barat. En effet, si, d'une part, on a compris la sagesse de ses hésitations, il n'est pas plus difficile d'entrer dans les motifs de son consentement. L'Amérique, à

1 Mémoire aulogr., 4' feuille. Fin.

2 Paris, 12 février 1818.

cette époque, était encore une terre neuve. Ce n'était pas d'après les descriptions poétiques, alors en vogue, qu'en jugeait M""" Barat. Mais ces Étals, rendus naguère indépendants avec le secours de nos armes, avaient reçu nos prêtres réfugiés ou proscrits; et la divine semence, portée par la tempête révolutionnaire, y promettait déjà une première moisson. Ce pays, où fermentaient tant d'éléments confus, n'allait-il pas se constituer dans la foi et dans la Religion? Cette terre de la liberté ne deviendrait- elle pas une terre de refuge pour le Sacré-Cœur, si l'ancien continent, perpétuellement secoué par les révolutions, venait à manquer sous ses pas? Puis, — et c'était là certainement une des vues de M"'^ Barat, — les missions étrangères, avec leurs sacrifices et leur vie de périls, n'auraient-elles pas l'avantage de présenter continuellement à la Société l'idéal et l'exercice de cette générosité, qui est l'esprit du Sacré-Cœur et son essence même? Enfin, comme l'Institut, répondant à tous les attraits de perfection, réunissait déjà la vie active avec la vie contemplative, .ne convenait- il pas que la vie apostolique y eût aussi sa place? N'était-ce pas là un autre et adorable côté du Cœur de Jésus- Christ, le missionnaire par excellence , le prince des Apôtres? Telles furent les pensées qui déterminèrent cette grande entreprise de M"'" Barat, et qui vont désormais remplir et animer sa correspondance avec la Louisiane.

En attendant que le vent permît de metti'e à la voile, M'"° Duchesne restait à Bordeaux, dans la maison de M"* Vincent. Comme le Père Barat résidait en cell»' ville , elle et ses sœurs se niiroiit sous la direction de cet homme de Dieu, « qui >avait, disait-elle, donner de

Page 1