LA TRAVERSÉE
die, la rencontre d'un corsaire, leur avaient fait courir des périls extrêmes et continuels: « Tout cela n'est pas riant pour qui n'y voit pas Dieu, » disait M""^ Duchesne. Pour elle, toute à Dieu, elle se plaignait seulement d'avoir été privée du bonheur de la sainte messe et de la communion, même le joui: de Pâques! Elle accusait aussi le mal de mer d'avoir dérangé son union à Jésus-Christ. « Il rend les pensées toutes courtes, disait-elle. A peine étais-je capable de petites aspirations pour me tirer du cœur quelque affection, et encore toute froide. Je ne savais dire que Vlta, Pater, ou : J'ai tout quitté pour vous, ô mon Dieu^. »
M""® Duchesne annonçait qu'elle n'était plus maintenant qu'à cent quatre-vingts lieues de la Nouvelle-Orléans. C'est là que la mère Barat lui adressait ses lettres. « Personne, lui disait-elle, personne parmi nous ne peut atteindre à votre bonheur, puisqu'il vous est donné de porter la connaissance du Cœur de Jésus à des peuples qui en sont tout à fait ignorants. Combien envient votre sort^l »
Une de ces lettres laisse déborder les trésors du cœur de M™^ Barat. Elle est écrite à Grenoble, où cette mère passa l'été de 1818 : « Ah! disait-elle à sa fille, depuis que je suis sur votre montagne chérie, que de pensées, que de souvenirs doux et déchirants viennent tour à tour se combattre ! Je crois encore vous voir me recevant pour la première fois, me remettant cette maison, cette famille; je me rappelle le plaisir que j'éprouvais lorsque, revenant de mes voyages, je vous relrou-
1 Côtes de Cuba, près la Havane; entre Cuba et le grand banc de Bahama, ce 16 mai 1818. Aulogr.
2 Paris, 21 avril 1818.
vais dans celte paisible solitude. Qu'il m'a été pénible cette fois, non-seulement de ne plus vous retrouver, mais encore de vous savoir si loin de moi! Il est vrai que la foi vient à mon secours, et je finis, en m'oubliant, par vous trouver bien heureuse! Qu'importe que nous souffrions, pourvu que le Seigneur soit glorifié! » — A la fin, cependant, elle s'inquiète de ce long silence de ses filles : « Qu'il nie tarde de savoir comment vous aurez supporté le voyage! si vous approchez de votre cher Saint-Louis, si vos santés se sont soutenues, enfin, comment vont vos chères compagnes. Il me faut de la patience: depuis Pâques, c'est bien long de n'avoir pas reçu une ligne de vous^ ! »
La mère supérieure était encore à Grenoble, lorsqu'aux premiers jours d'août elle apprit l'heureuse arrivée de ses missionnaires. M'"" Duchesne annonçait que le 25 mai, la Rebecca était enfin entrée dans les eaux du Mississipi. « Comment, ma chère Philippine, vous dire le plaisir que vos lettres nous ont causé? lui répondit aussitôt M™*' Barat. La consolation de vous voir toutes échappées aux dangers de la mer a fait couler des larmes de joie, mêlée de quelque tristesse, de vous savoir séparée de nous par cette énorme distance. xMais une vue de foi est venue les essuyer, et nos cœurs, unis aux vôtres, se sont ouverts à l'espérance de vous revoir un jour-. »
Le débarquement eut lieu le soir du 29 mai. Par une coïncidence où il était impossible de ne pas reconnaître un dessein du Ciel, ce jour du 29 mai était, cette
1 GronoMo. C, juill.-l 1818.
- ///iV/., 21 noi"!! t«1«