LE SACRÉ COEUR AU MISSOURI
plus il devenait grand. » Et quelques lignes après : « Je vous assure, ma mère, que je préférerais m'en retourner sans pain et sans argent, que de jamais consentir à changer un iota dans notre manière de voir sur la Société, et de faire un seul pas en dehors du sentier que vous nous avez tracé*. »
On comprend quelle impression devaient produire ces lettres à Grenoble, à Paris, dans toutes les maisons : on s'en disputait les pages. Le jour même où M""® Duchesne débarquait à Saint-Louis, M""^ Baratlui écrivait de la sainte Montagne : « Mon frère se dessèche de ne pouvoir partager votre sort. Ma sœur Lucile Mathevon brûle du désir d'aller vous rejoindre. Nous vous enverrons quelques-unes de nos novices. Il me tarde de savoir le lieu de votre destination. »
Mais déjà, par les lettres de M""^ Duchesne, la mère Barat pouvait se rendre compte du labeur qui attendait sa petite colonie dans l'immense diocèse de M^ Dubourg. Il s'étendait depuis la Nouvelle-Orléans, qui en était le chef-lieu, jusqu'au-dessus de Saint-Louis, comprenant la Louisiane et le Missouri, sur une longueur d'au moins quatre cents lieues. C'était une terre d'espérance, mais encore inculte et hérissée d'épines. Les prêtres que M""" Dubourg venait de recruter, le secondaient maintenant dans l'apostolat de cette vaste Eglise ; mais si le courage des ouvriers était grand , leur nombre était encore bien petit. Puis, dans quelle misère profonde M""^ Duchesne trouvait les disciples et le maître! Pour palais, une grange; pour couchette, quatre planches; pour cathédrale, une baraque en
1 SainULouis. 29 août 1818.
bois, OÙ l'évêque faisait alternativement l'office de pontife et de chantre au lutrin : voilà ce qui faisait dire à M""" Duchesne : « Nous sommes bien au centre de la pauvreté : il y a grande apparence que nous sèmerons dans les larmes. Heureux notre sort, s'il procure à d'autres de moissonner dans la joie, et de voir un jour les enfants de nos prières les environner avec empressement*. »
A côté de ces souffrances de l'Église primitive, M"'® Duchesne admirait des héroïsmes antiques qui la consolaient de tout : « Savez- vous ce qui m'excite? écrivait-elle en France, c'est l'exemple des saints pasteurs de ce pays que le zèle transporte : d'un M^ F\aget, évêque de Bardslown; d'un M^' Cheverus, évèque de Boston; surtout de M^ Dubourg, se faisant tout à tous, souffrant avec magnanimité, travaillant sans relâche... Les peines ne lui manquent pas : mais qu'il est grand dans ses peines ^ ! »
La supérieure et ses filles avaient espéré d'être fixées près de lui, dans sa ville de Saint-Louis, sous sa protection, et au centre des secours nécessaires à leurs âmes. Mais l'évêque leur annonça qu'il les destinait, provisoirement du moins, à la petite ville de Saint-Charles, à douze lieues au delà. Ce fut un cruel mécompte pour M'"" Duchesne. D'un coup d'œil elle embrassa l'étendue du sacrifice, comme elle le faisait savoir dans la lettre suivante : « J'ai été devant l'évêque comme un rocher (|ui reçoit des coups de poinçon. Je vais les yeux fer-
t Au Père Baral et A la Mère Thérèse. Sainl-Louis, 29 cl 31 août.
- Sainl-Louis, 2 sc|.loml)ro 1SI^<. —V. sur ce sujet, de TJ-lglise d'Amonqui- à cette (époque, Elisabeth Selon, par .M"* de Uarberey, chap. x.\v et pnssim.