FONDATION A SAINT-CHARLES
mes : la Providence ouvrira la voie, s'il lui plaît... Mes sœurs sont courageuses, et plus ferventes que moi : elles voient la croix et l'embrassent*. »
Saint-Charles n'était alors qu'un amas de cabanes, à la limite extrême du parcours de la navigation, en face de la peuplade sauvage des Sioux , sans nulle facilité de communication avec la mère patrie, dont plus de deux mille cinq cents lieues séparaient les sœurs désormais. La population présentait un mélange d'Américains émigrés de l'Est, de créoles d'origine canadienne et française, d'Allemands et d'Irlandais, et enfin de métis. Quelques indigènes s'y montraient quelquefois, « plus faciles à attirer par la liqueur que par les sermons, » disait M"'® Duchesne. Elle ajoutait toutefois : « Je n'en suis pas moins persuadée que Dieu a ses desseins en nous amenant ici dans leur voisinage. » Le curé de ce bourg était le célèbre M. Gabriel Richard, qui, cette année-là même, fut élu représentant au congrès de l'Union. Il venait de porter aux tribus de l'Illinois et du Michigan la parole de vérité, que Bossuet, son grandoncle maternel , avait portée jadis à la cour du grand roi. Mais son zèle apostolique échouait contre l'égoïsme, l'ignorance et les vices de ce pays. Il appelait le Sacré-Cœur pour fondre cette glace, dissiper ces ténèbres, purifier cette fange.
Aux premiers jours de septembre , l'évêque vint installer lui-même les religieuses. Au sein de deux arpents d'une terre toute nue, s'élevait une maison où. il y avait à peine place pour dix personnes. On y disposa une petite chapelle : c'était toujours la première œuvre dans
1 Saint-Louis, 29 août 1815.
les fondalions. M'""' Duchesne avait apporté de Grenoble une relique de saint François Régis, son protecteur; et elle avait promis de la faire honorer dans le premier sanctuaire qu'elle fonderait aux missions : on la mit solennellement au-dessus du tabernacle, comme un trophée de victoire. .
Par acte authentique daté du 14 septembre, l'évêque revêtit de son approbation l'Institut du Sacré-Cœur, ajoutant qu'il « croirait le temps de son épiscopat parfaitement employé , s'il pouvait seulement réussir à le propager dans son diocèse ». L'allégresse des soeurs au sein de leur pauvreté le louchait jusqu'aux larmes : « Voyez ces jeunes personnes qui eussent pu briller ailleurs, et qui sont si gaies. Regardez ce qu'elles font!... » — « Nous faisons des métiers nouveaux, écrivait M™'= Duchesne; nous bêchons le jardin, nous menons boire les vaches , nous portons le fumier, nous nettoyons l'étable , la seule de ce pays , où les animaux errent à l'aventure... Cela me convient à moi... » — Et dans une autre lettre : « J'étais d'un naturel de servante, dit-elle; sans doute il faut bien autre chose pour conduire les âmes : mais Dieu fait tout par Lui-même. » L'évêque les consolait : « Vous ne serez jamais aussi mal que j'ai été, » leur répétait-il. — Il leur disait d'autres fois : « Vous et moi , nous passerons notre vie dans ce travail ingrat. 11 faut défricher avant de cultiver. Un jour, nos successeurs recueilleront dans ce monde, contentons- nous de l'espoir de recueillir dans l'autre. »
Un autre encouragement, d'un ordre plus élevé, vint bientôt bénir le dévouement des sœurs. Il y avait plus de six mois que M'"" Duchesne n'avait rien reçu de