‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 139 sur 223 · SA FILLE ALOYSIA JOUVE · texte numérisé non relu

SA FILLE ALOYSIA JOUVE

converse; on la chargea, encore novice, d'une petite classe de pauvres. Elle s'y consacra tout entière; rien ne lui parut difficile à supporter pour le salut de ces chères âmes, excepté toutefois leur reconnaissance. S'entendre appeler « madame » était pour elle le sujet d'un étonnement toujours nouveau voir des personnes honorables l'entourer de respect, la confondait. L'humilité l'enveloppait d'un voile de douce modestie. Il n'y avait que les yeux dont la vivacité triomphait de ses efforts, trahissant ainsi involontairement le feu et l'éclat de son âme. Tout le reste était dompté; et quand, à dixneuf ans et demi, la jeune novice prononça ses premiers vœux, depuis longtemps son être était passé sans réserve dans le domaine de Dieu.

j^jrae gapqt connaissait bien le prix de ce trésor : « Ayez grand soin de cette enfant, écrivait-elle en parlant de la jeune religieuse, vous savez qu'elle est l'espérance de la Société : nous en avons peu de ce mérite. » Elle trouvait en elle ce qu'elle aimait et admirait le plus au monde : l'innocence d'une enfant, l'énergie d'un apôtre. C'était comme la fusion des deux saintes maîtresses qui l'avaient formée : l'ardente charité et la douce simplicité de la mère Thérèse, sa supérieure, avec tous les courages de M™® Duchesne, sa tante. On se souvenait qu'aux Cent- Jours, lorsque les balles sifflaient sur la terrasse de Sainte -Marie, et que toutes les sœurs tremblaient, pressées autour de l'autel : « J'aime le bruit des armes, disait Aloysia souriant de ces terreurs; il me rappelle que je suis soldat de Jésus- Christ. » Et à d'autres, qu'elle voyait en larmes : « Ne pleurez pas, sinon de ce que Dieu est offensé. »

Cette intrépidité se tournait en rigueurs pénitentes contre elle-même : elle éprouvait une soif d'immolation que rien ne pouvait désaltérer, « Il me prend de tels désirs de souffrir, disait-elle à sa plus chère compagne, que, si je me croyais, j'achèterais tout le magasin de M. de Féruse^ : » c'était le nom du fournisseur de ses instruments de pénitence. La règle modéra ses austérités, mais Aloysia s'en dédommagea en espérance : elle demanda des missions, et rêva le martyre.

M'"® Duchesne triomphait de voir ces dispositions dans cette nièce digne d'elle. Elle comptait déjà sur elle pour l'Amérique, et quand la mère Thérèse se plaignait de ne pouvoir y suivre son amie, celle-ci lui répondait : « Formez Aloysia. C'est elle qui y viendra un jour à votre place, et qui vous dédommagera par ses conquêtes-. »

La jeune religieuse était pleine de cet espoir, quand un jour elle entrevit que Dieu lui réservait un martyre d'un autre genre que celui qu'elle rêvait, un martyre de choix : « Je ne sais ce qui se passera, avait-

1 M'"« Barat connaissait aussi M. de Féruse. « C'élail, raconlait-elle, un zélé chrétien qui habitait Lyon , et qui , bien que fort aisé, se livrait, par le seul amour de la religion, à ce commerce où il ne faisait pas grand profit pour ce monde, comme vous le pensez bien. J'allai le voir à l'époque de la fondation de Grenoble. 11 me donna une très-belle discipline garnie d'étoiles de fer, qui, quoique très-fines, ne laissaient pas de se faire sentir. Il me la présenta avec beaucoup d'amabilité, ajoutant qu'elle avait été à l'usage d'une religieuse très- sainte, et qu'il ne croyait pas pouvoir mieux la remettre qu'en mes mains. J'aimais beaucoup ma discipline; mais, hélas! on me l'a volée, et je ne l'ai pas retrouvée. — (Juant à M. de Féruse, il finit par se faire chartreux. 11 l'annonça à sa famille par une lettre admirable que terminaient ces mots : Le plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine de vivre sans plaisir. ■■ — {Journ il du noviciat de Conpans. Jeudi 11 avril 18ii.)

2 V. Lrtlrr de Iii>nlr,ui.r , 2 mars 1H18.

LES SOUFFRANCES D'ALOYSIA 387

elle dit à l'amie confidente de ses desseins', mais il est certain que Dieu nous ménage quelque sacrifice; car, depuis quelque temps, mon bon Saint me dit qu'il faut avoir du courage. — Vous quitterez peut-être cette maison, dit son amie. — Oh! non, c'est vous qui la quitterez, moi je mourrai ici ! — Mais quoi ! et les sauvages? et le Canada? et le martyre? y avez- vous renoncé? — Non, je n'ai jamais tant désiré le martyre, mais on peut le souffrir en France, et je sens qu'il s'en prépare un petit pour moi. »

]y|me garât avait des appréhensions qui ne répondaient que trop à ce pressentiment : « Je vous recommande Aloysia, écrivait-elle le 12 mars 1817 à la mère Thérèse ; sa santé m'inquiète. Ne la faites plus chanter, donnez -lui du sommeil, modérez son travail. Cette chère enfant demande à être ménagée : si vous saviez combien les sujets qui lui ressemblent sont rares, et difficiles à former ! »

Trois mois après ses premiers vœux, Aloysia se vit atteinte d'un mal au pied qui d'abord parut peu grave. Mais une retraite qu'elle fit à cette raêr^ie époque, lui donna la révélation que sa passion approchait : « Je suis bien tourmentée, disait-elle à la mère Thérèse, Dieu demande de moi un grand sacrifice, et je ne puis comprendre lequel. Il doit s'opérer en moi un dépouillement qui sera universel. » Un jour qu'une des novices lui demandait laquelle des vertus de saint Louis de Gonzague avait sa préférence : « Hélas! dit-elle, je ne sais, car je ne lui resseniBle en rien. Du moins, ai-je toujours été persuadée que je mourrais à son âge. »

1 M""2 Olympio Hombaud , ruligieuse du Sacré-Cœur, morte à Orléanâ en janvier 1874.

Le mal d'Aloysia s'aggrava de plus en plus. Une décomposition, dès lors déclarée mortelle, s'opérant dans cet être naguère si florissant, cinq plaies se formèrent, qui donnaient à l'infirme une ressemblance de plus avec Jésus-Christ en croix. Une agonie de cinq ans commençait pour elle : les appréhensions de M""' Barat n'étaient que trop justifiées.

Ce fut alors pour cette mère une désolation dont les cris remplissent sa correspondance. Mais le premier mouvement de M™" Barat n'était pas de se lamenter, c'était d'agir : « Il faut, ordonna-t-elle à la mère Thérèse, prendre tous les moyens de prolonger son existence. » Elle proposa d'abord de la faire venir auprès d'elle : l'air de Paris serait plus doux que celui de la montagne; elle la soignerait de ses mains, elle la confierait aux soins des meilleurs médecins. Puis, si elle guérissait, quel secours pour sa maison! Elle disait : « Je serais assez riche d'une comme elle, je n'en demanderais pas deux! » La famille Jouve, d'autre part, réclama la malade pendant quelques semaines, pour la faire traiter à Lyon. M"'° Barat ne refusa point; mais, elle en faisait l'aveu , elle avait peu de confiance dans les moyens humains.

Elle aimait mieux espérer en l'intercession de la Mère de douleurs : « Faites faire une neuvainc à Aloysia; puisqu'elle va à Lyon, qu'elle se rende à Fourvières. La sainte Vierge opérera un miracle en sa faveur, si elle a de la foi', » Puis, recourant à une puissance supérieure encore à celle de la prière, cellt du sacrifice, elle pressait son enfant de se vouera Jésus-Christ pour

i Paris, /i juillol 1817.

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