SES VOEUX POUR ALOYSIA
travailler à ses œuvres les plus laborieuses, afin qu'il ne se hâtât pas de la prendre pour le ciel. « Qu'elle promette à Dieu , si elle recouvre la santé , de se mettre dans la disposition d'aller partout oii ses supérieurs l'enverront. Peut-être le Seigneur a-t-il quelque dessein particulier sur cette enfant. Il ne faut pas toutefois qu'elle s'en doute elle-même. Il est certain que si elle guérit, Dieu la destinera à de grandes choses*. »
Dans cette intention, tantôt la mère générale pensait à lui confier certaines fondations qu'on lui proposait dans les royaumes du Nord: « Croiriez -vous, écrivait-elle, qu'on nous demande en Pologne avec instance? Eh bien ! ma chère Thérèse, vouez Aloysia à saint Stanislas. Promettez -lui que, si elle guérit, nous la donnerons à son pays ^ » Tantôt elle la destinait aux missions d'Amérique, et elle écrivait : « Si le Cœur de Jésus nous la rend , il faudra bien se décider à la voir partir loin de nous. Puisse-t-elle être, en petit, l'émule de saint François Xavier! Peut-être le Seigneur la destine-t-il à devenir son imitatrice dans les contrées lointaines, où sa tante va conduire la première colonie ^ »
La foi des supérieures crut qu'une ressource suprême était de la consacrer définitivement à Jésus -Christ, en anticipant l'époque de sa profession. Dieu ne se contenterait-il pas de la posséder ainsi, par le serment de l'amour? M'"'' Barat écrivit : « Qu'elle s'unisse promptementà Jésus par des vœux perpétuels. Peut-être attendil ce dernier sacrifice pour nous rendre une santé qui
1 Paris, 4 juillet 1817.
2 Hem, 6 août 1817.
3 Ilem, 16 sept. 1817.
nous est si chère. Qu'elle promette, si elle la recouvre, de la consacrer à la plus grande gloire de Dieu. »
M""' Duchesne se partageait, avec la mère Barat, la mission d'exhorter sa généreuse nièce. De la maison de Paris, où elle était alors, elle lui adressait des lettres incomparables, où la nature et la grâce, la tendresse, la force, la résignation, la crainte, la confiance se livraient les plus émouvants combats. Elle lui exprimait son regret de n'être pas auprès d'elle afin de la soigner. Elle lui demandait « comment elle avait eu la force de lui cacher son mal. » Elle lui disait que, « plus on souffre, plus on est religieux. » Elle avait fait vœu à saint François Régis de la consacrer aux missions, si elle guérissait. Elle la conjurait au nom de la Société, au nom de tant d'àmes qui l'appelaient, de ne pas refuser de prolonger ses jours. Enfin elle lui donnait rendez-vous en Amérique, où elle l'attendait. La veille de son départ, elle lui écrivait encore : « Je quitte bientôt la France, ma bonne Aloysia; nous nous reverrons, je l'espère,.., au moins dans le ciel! Offre tes souffrances pour nous, et nous prierons pour toi : que tes maux soient tes prières pour nous et pour nos abandonnées. J'offrirai pour toi les vœux éloquents de nos pauvres. Envie mon bonheur et goûte le tien! Dieu va nous séparer; il nous réunira dnns son Cœur. Adieu, chère et bonne sœur, adieu '. »
Pourquoi donc tant d'oblations, de vœux, de sacrifices, ne punvait.'iil-ils racheter des jours si précieux? M"" Baial jml Itienlut s'en rendre compte par ellemême.
I l'ic manuscrite. :i" |iailio,cli. iv, |.. n> a Idl.
ALOYSIA ASPIRE A MOURIR 391
Nous l'avons vue précédemment s'arrêter à Grenoble dans le courant de juin 1818, en se rendant en Savoie. Après plus de trois ans d'absence , elle fut douloureusement surprise de l'état cruel dans lequel elle retrouvait celte fille chérie. Elle la voyait aujourd'hui pâle, haletante, se traînant avec peine sur des béquilles, ou clouée sur un Ht, et ne conservant plus, de son ancienne vie, que son ardeur de parole, son angélique sourire, et le feu de plus en plus pénétrant de ses yeux. « La pauvre enfant est bien infirme, écrivit-elle dès le lendemain de son arrivée, hors d'état de travailler : elle a plusieurs plaies ouvertes. C'est le seul sujet qui ait des talents transcendants : elle nous serait si utile pour nos fondations! Mais le bon Dieu voit autrement que nous. Nous n'avons pas à lui demander raison de sa conduite. Espérons, ma fille, contre toute espérance : le bon Dieu nous aidera*. »
Dans cet espoir, M"® Barat demanda que des prières et des communions fussent offertes dans toutes les communautés. Elle écrivit de Grenoble à M™® Duchesne : « Thérèse vous parlera de notre chère Aloysia. Quel admirable enfant! J'ai désiré, en la voyant, avoir le don des miracles. Obtenez donc, ma chère, le miracle de sa guérison. Qu'elle ferait de bien dans la Société^ ! » Du fond de l'Amérique, sa tante la vouait encore aux missions les plus lointaines. « Je lui souhaite la Chine : elle est assez jeune pour apprendre la langues. »
Mais à rencontre de ces vœux qui demandaient sa santé , la malade en faisait d'autres pour être rappelée
1 X M™" de Gramoiit, Grenoble, 19 juin 1818.
2 Grenoble, 21 août 1818.
3 Saint-Louis , 29 août 1818.
à Dieu : « Pourquoi, disait-elle, prier pour ma guérison? Je sens au dedans de moi quelque chose qui m'assure que je mourrai de cette maladie. Qu'on demande plutôt à Dieu qu'il m'accorde une bonne mort. ■»
Voilà l'obstacle qui rendait vaines tant de supplications : elle souhaitait de mourir; et ce vœu était celui que le Seigneur semblait vouloir exaucer de préférence. On remarquait que chaque neuvaine, chaque pèlerinage aux reliques des saints, amenait invariablement une aggravation dans son état. Cet heureux insuccès la faisait sourire : « Je savais bien, disait- elle, que vous alliez me tuer par vos prières! Cette conduite de Dieu sur moi me fait de plus en plus connaître sa volonté et son amour. Que mon sort est digne d'envie ! » Comme sa supérieure lui demandait de prier pour son rétablissement : « Ah! ma mère , répondit-elle, je ferai ce que vous voudrez, mais laissez-moi me livrer à l'espérance de mourir; je crois qu'elle vient de Dieu. » Parfois elle pleurait de ce qu'on s'obstinait à la vouloir retenir dans l'exil. « Ah! de grâce, s'écriait-elle, demandez (ju'on ne prie plus tant pour me faire rester ici-bas M »
Durant le séjour qu'elle fit à Grenoble en 1818, M™" Barat s'installa auprès de son enfant. Elle ne pouvait se lasser d'admirer, en secret, un amour du sacrifice qui la ravissait d'allégresse, tout en la navrant de douleur. La malade, toujours souriante, ne voulait j)as être plainte. « VA pourquoi m'inquiéterais- je? l'entendait-on répéter. Croyez-vous que je céderais ma place à (jui me la demanderait? » M"'° Barat se gardait bien de
1 l'iV uinnusr., p. '.iPi. ".IK , '.i'.(. — 2'" p.'irli»'.
ELLE ASSISTE ALOYSL\ 393
laisser rien paraître de son admiration devant la jeune religieuse; mais souvent elle la contemplait en silence, avec une sorte de vénération. Elle pansait elle-même ses plaies. Quelquefois, quand elle était toute seule avec elle, elle en approchait ses lèvres, et les baisait. La jeune fille, émue et confuse, ne savait comment s'expliquer tant d'abaissement et de bonté : « Si ma mère restait ici, je craindrais de trop l'airner, » disait-elle.
^|me Barat ne pouvait rester; mais avant son départ, elle eut une nouvelle inspiration de foi. Ce fut celle de nommer Aloysia sous-assistante de Grenoble, sous-rnaîtresse des novices, consoillère et secrétaire de la supérieure. Elle ne se faisait pas d'illusion sur l'état de sa fille, mais elle voulait mettre Dieu en demeure d'intervenir, et faire violence au Ciel à force de confiance. Quant à l'appeler auprès d'elle, elle y avait enfin renoncé; mais ce n'était pas sans regret, comme elle l'exprimait à la mère Thérèse : « Je sens que le bon Dieu la voulait près de vous. Je ne la cède qu'à vous. Elle sera votre bonne croix celle-là : 0 bona cnix\' s>
Les années se succédaient sans amener de progrès, excepté dans la sainteté de celte âme généreuse, dont je ne puis raconter ici toute l'histoire. A l'automne de l'année suivante, 1819, M™^ Barat, revenue une seconde fois à Grenoble, trouva la jeune victime déjà toute consumée, pour ainsi dire, par la joie de son sacrifice. Elle n'arrêta plus l'élan de ses désirs; elle lui disait seulement : « Mon enfant, faites-vous bien petite dans la main du bon Dieu. Tenez-vous bien passive sous le poids de la croix, c'est la croix de votre Père. » Puis,
1 Paris, 10 juillet 1819.
leur entretien s'en allant à perte de vue sur ce sujet de la croix et de l'amour, la mère finissait par avouer à sa fille qu'elle la trouvait bien heureuse , et qu'elle enviait son sort^
Cependant elle voulut frapper un dernier coup, plus fort que le premier, au Cœur du Tout- Puissant, et resserrer encore les liens qui devaient retenir son enfant en ce monde. Avant son départ, ayant rassemblé ses filles, Aloysia exceptée, elle leur annonça que, devant prendre la mère Thérèse pendant quelque temps, pour consolider la fondation de Lyon, elle laissait à Grenoble, pour la suppléer, leur plus jeune sœur, il est vrai, et la plus infirme, mais aussi, croyait-elle, la plus proche de Dieu. « Plus je la vois, leur dit-elle, plus je découvre en elle une sagesse rare. J'ai donc cru juste, devant Dieu, de confier le gouvernement de la maison à celle qui en est déjà l'édification et la bénédiction. » Elle la nomma assistante et admonitrice de la mère Thérèse. On alla aussitôt fa're connaître cet arrêt à Aloysia, qui d'abord se mit à pleurer et à trembler. Puis, n'envisageant que la croix : « Que Dieu me soit toute chose, » dit-elle. On l'amena alors à M™" Baral, devant laquelle elle essaya de se mettre à genoux. Mais celle-ci la releva, la consola, la bénit; puis, soutenant ses pas, elle la présenta comme mère assistante à la communauté, qu'Aloysia embrassa tour à tour-.
jyjmc ijapat n'avait fait que couronner la viclime. Mais si ces nouvelles charges ne pouvaient rallacher la jeune mère à la vie, ils la contraignaient du moins à une activité
' Vie manusc, rh. v, y. I(i;j.
2 ricm, p. 107.
NOUVELLES CHARGES D'ALOYSIA 39S
qui tenait du prodige : « Je ne suis jamais sans souffrance, l'entendait-on dire, mais le travail me distrait. » Se traînant sur ses béquilles , elle se portait partout où l'appelait son devoir; elle écrivait, elle dictait, elle donnait ses leçons, elle faisait venir ses élèves auprès de son lit de douleurs pour leur faire la classe; et que de fois nel'a-t-on pas vue, parcourant les dortoirs, se traîner de lit en lit pour porter quelques potions à des enfants malades! La mère générale activait encore son zèle , dans une correspondance dont malheureusement il ne reste presque rien. Mais l'œuvre pour laquelle Dieu semblait spécialement vouloir prolonger ses jours, était la conversion de son jeune frère Henri, alors étudiant à l'école de droit de Grenoble , dont l'âme s'égarait dans les mensonges du monde et l'oubli de Dieu. Elle le recevait, l'exhortait, l'entourait d'amitié et d'édification; son exemple commençait l'œuvre que son intercession devait achever bientôt après.
Au printemps de 1820, tout espoir s'évanouit. La malade ne quittait pîus le lit, et le médecin annonça que le terme fatal n'était pas éloigné. Ce fut une grande douleur pour M"*" Barat. « Nous allons donc la perdre, cette pauvre petite qui nous est chère à tant de titres!... Ah! que nous sommes mauvaises et in parfaites, puisque, par nos péchés, nous rendons inutiles nos prières pour celte fille chérie! Hélas! combien de mères, à ma place, auraient obtenu la guérison de leur enfant M » Aloysia, au contraire, heureuse de cette annonce, pria le médecin de la lui redire plusieurs fois, et, dès lors, elle ne voulut plus c( entendre parler que de sa mort et du
i A la mère Thérèse, Paris , 27 avril 1&20.
ciel. » La première personne à qui elle adressa ses adieux fut la mère générale. Elle le fit, après plusieurs jours de recueillement, dans une admirable lettre qui se termine ainsi : « Je ne vous parle pas du désir que j'aurais de vous revoir, et de recevoir votre bénédiction avant que je meure. Je l'abandonne au sacré Cœur de notre bon Maître. Le Dieu des consolations saura bien en répandre d'abondantes sur vous. »
Elle consolait de même ses amies et ses compagnes : « Jetons un voile sur le chagrin que je vais vous causer, leur disait-elle, cet article est trop délicat. Mais Dieu fera tout pour vous : espérons en sa bonté. » La pensée de sa famille ne la trouva ni moins tendre ni moins généreuse. On venait de faire revenir à la maison paternelle sa sœur Amélie, afin d'éprouver et, s'il était possible, de vaincre une vocation qu'elle semblait avoir puisée au chevet de la malade. Aloysia, qui ne voyait, au contraire, de bonheur qu'en religion, lui écrivit ces lignes, où l'amour de sa mère s'unit si délicatement à celui de son Dieu : « Ah! que l'on est heureux lorsqu'on est arrivé au moment où je suis, de n'avoir bâti de châteaux en Espagne que dans le Cœur de Jésus ! Je puis bien t'assurer que la mort que l'on craint tant, loin de m'effrayer, me semble une miséricorde du bon Dieu sur moi : je l'attends tous les jours. Mais que cela soit pour toi seule : je ne voudrais pas affliger notre mère à l'avance; quant à toi, j'espère que tu envieras mon sort. »
Lorsqu'elle crut avoir dénoué toutes ses attaches terrestres, elle se mit 'Mi retraite : elle faisait le Chemin de la croix, elle méditait le Mémoire de la vénérable Marguerite-Marie, l't s'(Millammait . à cette lec-
DERNIERS JOURS D'ALOYSIA 397
lure, d'une indicible ardeur pour le Cœur de Jésus- Christ. Elle s'attendait à mourir en la fête de saint Louis de Gonzague, le 21 juin 1820. Ce jour l'ayant trouvée encore ici-bas, elle s'en plaignit en larmes à Notre -Seigneur, quand elle le reçut dans la communion. Ce même jour, les élèves lui ayant présenté un lis pour bouquet de fête : « Tant que je serai sur la terre, il n'y aura plus de fête pour moi, » réponditelle tristement; et elle fit porter cet emblème d'innocence devant la statue de saint Louis de Gonzague. Elle passa la fin de l'année dans cette attente quotidienne de sa délivrance, s'étonnant chaque malin de se retrouver vivante. Une fois qu'elle avait souffert plus que d'habitude : « J'ai cru deux ou trois fois que j'allais partir cette nuit, dit-elle, et je me vois encore ici. Ah! mourir, mourir ferait tout mon bonheur! »
Au milieu de janvier 1821 , elle entra dans, ce bonheur par une agonie de plusieurs jours. Ce fut une lutte cruelle entre la jeunesse et la mort. Dans une de ces heures d'angoisse, entendant monter à elle le tintement des cloches qu'il était d'usage, à Grenoble, de sonner pour les mourants : « Quand sera-ce mon tour? » demanda-t-elle. Elle fit ses adieux à la mère Thérèse : « Nos cœurs seront toujours unis! » lui ditelle en levant les yeux. Elle reçut la bénédiction de M^ l'évêque, que ravissait le spectacle d'une si belle fin. « Ce n'est pas une sainte, c'est un ange! » disait-il.
Cependant la mère générale, partagée entre la douleur, l'admiration et l'espérance, suivait de loin les phases de ce dernier combat. Elle chargea la mère Thérèse de porter à sa fille sa bénédiction. Elle lui écrivit :
« Ma peine est adoucie par l'espoir de son bonheur ! Fiat! Dieu s'est choisi celte victime innocente pour expier nos misères. 11 est le maître. Il nous faut des exemples pareils : profilons de ces leçons! Ah! s'il m'était perniis d'exprimer un désir, ce serait de la revoir avant qu'elle meure. Du moins, embrassez-la pour moi; dites-lui que je la bénis de toute l'étendue de mon co?ur. Qu'elle prie un peu pour sa mère '. »
Lorsque M""" Barat écrivait cette lettre , Aloysia n'était plus. La veille, 21 janvier 1821, à six heures du matin, la mère Thérèse s'était retirée dans sa chambre, quand elle crut entendre, par deux fois, une voix qui l'appelait en disant : « Ma mère ! ma mère ! » Ne voyant personne autour d'elle , et ne pouvant comprendre d'où venait cette voix, elle songea qu'elle était peut-être demandée à l'infirmerie, située à l'autre extrémité de la maison. Lorsqu'elle y arriva, elle trouva sa fille près de rendre le dernier soupir : « Vous m'avez appelée, mon enfant, me voici! » La mourante la remercia d'un signe et d'un regard. C'était un dimanche matin ; la cloche du monastère sonna la messe ; la victime l'entendit : « 0 Jésus, dit-elle, agréez mon sacrifice; je l'unis à celui de votre sang, que l'on offre à cette heure ! » On tinta pour annoncer la bénédiction : « 0 Jésus, bénissez-moi! » Puis ce ne furent plus que des élans rapides et entrecoupés : « Mon Dieu, je suis sans force. Mon Dieu, je ne puis rien, mais je puis vous aimer. Prenez tous les battements de mon cœur, ils sont à vous. — 0 mon bon saint Louis, priez pour moi. — 0 Marie! U ma mère!
; 1 l';iiis, 'J2 jaiivii r \>,1\.
MORT D'ALOYSIA JOUVE 399
— 0 Joseph, obtenez-moi une bonne mort, priez pour tous. »
Sentant expirer sa voix, elle demanda qu'on dît le Salve regina; puh elle cessa de parler; c'était le commencement du silence éternel. — Arrivée à ces mots du Salve : « Et après l'exil de cette vie, montrez-nous votre fils Jésus , » la mère Thérèse regarda sa fille qui finissait : « Courage, lui dit-elle, voici que le combat s'achève, vous allez voir Jésus. » Âloysia jeta sur le crucifix un regard joyeux, l'approcha de ses lèvres, le baisa, et mourut dans ce baiser. C'était le jour de la fête de sainte Agnès, vierge et martyre. Aloysia n'avait pas accompli encore ses vingt-cinq ans '.
Voilà quelle fut cette fin. C'est ainsi qu'on peut souffrir, c'est ainsi qu'on peut mourir, quand on a tout donné. C'est ainsi que l'amour a le don de transformer, de défier toute chose. Par lui « la souffrance n'est plus, dit Pierre de Blois, que la bague précieuse que Dieu donne à l'âme qu'il veut unir à Lui. » Et la mort est la venue de l'Époux, dit le Seigneur ^
En apprenant cette mort, le premier mouvement de j^jme ]3ap£^t fui^ (Je gg tourner vers le ciel , pour y retrouver l'âme de son enfant : « Une âme si pure pourrait-elle être ailleurs? » se demandait- elle dans une lettre. Ce qui accrut en elle celte assurance, ce furent les prodiges que l'on attribua dès lors à l'intercession d'Aloysia, et surtout les effets de sa protection sur ceux de sa famille. « J'attends après Pâques, au novi-
1 Vie manuscrite d'Aloysia, p. liJO et suivantes.
2 (I Et vos similes hominibus exspectanlibus dominum suum, quando revertatur a nupliis": ut cum venerit et pulsaverit, confestim aperiant ei. (S. Luc, XII, 30.)
ciat, vos deux nièces Amélie el Constance, écrivait le 24 mars la supérieure générale à M"*" Duchesne ; elles persévèrent dans leur vocation. Leur frère Henri veut être jésuite. C'est un vrai coup de la grâce, car avant la mort de sa sœur il en était bien loin. Nos dames vous porteront la relation des prodiges qui s'opèrent par son entremise. Quelle consolation pour vous ! »
Nous n'avons pas ici à citer les réponses de M'"^ Duchesne, ses regrets, ses actions de grâces, ses admirations, et aussi sa profonde humiliation de se voir dépassée de si loin par une enfant! Aussi bien, d'autres événements nous rappellent à Paris.
Vers cette époque, en effet, une plus grande existence est faite au Sacré-Cœur : ses œuvres de zèle s'organisent, son action se dilate. Le livre suivant nous fera voir M""® Barat dirigeant et exerçant elle-même cette action du zèle dans l'éducation de la jeunesse. Cependant de ce progrès môme sort un péril : le péril de l'éclat, de la grandeur humaine, de la haute faveur. C'est une épreuve nouvelle à laquelle le Seigneur va soumettre ses filles; et pour combien d'autres ne futelle pas fatale ! Mais le Cœur de Jésus veille sur ses épouses; la contagion mondaine ne les louchera pas; M""" Barat y pourvoira; et nous verrons comment la servante de Dieu, conjurant ce péril, sut maintenir, l)ar son exemple et ses fortes leçons, l'espiil triiumilité, de simplicité et de pauvreté religieuse dans son Institut.