L'HOTEL BIRON
Cœur faisait une riche acquisition, qui allait le placer très-en vue dans le monde.
Cinquante-huit religieuses ou novices encombraient, en cette année 1820, les chambres et les greniers de la petite maison de la rue de TArbalète. L'espace manquait aussi aux soixante pensionnaires de la rue des Postes : on en refusait de nouvelles. Dès la première séance, le Conseil général proposa la translation de rétablissement dans une autre maison. Tout en la voulant grande, M""" Barat la voulait simple; aussi ne fut-ce qu'après d'inutiles recherches , de longues hésitations, et en se faisant une pénible violence à ellemême, qu'elle consentit à l'achat de l'hôlel Biron.
Sur la rive gauche de la Seine, dans un quartier solitaire qui, du temps de Henri IV, était encore en dehors de Paris, s'étendaient de vastes espaces qui, jadis, relevaient de la manse abbatiale de Saint - Germain- des- Prés. Dans une partie de ces espaces, Louis XIV avait élevé l'hôtel des Invalides, son esplanade et ses jardins. Près de là, le sieur de Moras , conseiller du roi Louis XV en ses conseils, ayant acquis un grand domaine de plusieurs arpents, s'étendant de la rue de Babylone à la rue de Varenne, y avait fait construire, sur cette dernière rue, un hôtel de grand style.
Cet hôtel, dont l'aspect n'a pas changé depuis, avait vu passer des personnages bien différents et des fortunes bien diverses. Il avait été cédé d'abord à M""^ Anne- Louise-Bénédictine de Bourbon, duchesse du Maine, qui avait partagé entre cette demeure princière et sa campagne de Sceaux son aventureuse existence. Le maréchal Louis-Antoine de Gontaut- Biron l'avait ensuite acquis, baplisé de son nom, marqué au frontispice
(les symboles de sa gloire, cnriclii des souvenirs d'une vie sincèrement chrétienne et noblement française. ]\Iais bientôt la licence, l'intrigue, la trahison avaient déshonoré celte demeure du sage : son neveu, Armand- Louis, soldat et complice de la Convention, avait fini par porter sa tête sur l'échafaud, avec l'aveu et le regret de « mourir infidèle à son Dieu, à son roi, à son Ordre. » Héritier de son hôtel , le vieux duc de Charost avait terminé là une existence vouée aux paisibles études et à la bienfaisante pratique de la science économique.
Il y avait près de vingt ans que la duchesse, sa femme, y vivait solitairement, lorsqu'elle en proposa la vente au Sacré-Cœur, à un prix modéré. C'était là un de ces signes auxquels M""' Barat, attentive aux avances de la Providence , aimait à reconnaître la volonté de Dieu. Mais ce prix, bien qu'inférieur à la valeur de l'hôtel, était trop supérieur aux ressources de la Société, pour que celle-ci pût espérer de l'acquitter par elle seule. Le Conseil général résolut de solliciter une subvention du roi, et il choisit pour cela une respectable novice qui venait de quitter la cour, oi^i on la vénérait et bénissait encore, sous le nom de M'"*" la comtesse de Marbeuf.
Catherine-Antoinette de Gayardon du Fcnoyl, comtesse de Marbeuf, avait alors cinquante-cinq ans. Il y en avait près de quarante qu'elle avait épousé, dans sa seizième année, le vieux comte de Marbeuf, qui reçut du roi Louis XVI le gouvernement de la Corse. La jeune femme avait peuplé cette île de ses bienfaits, pourvoyant spécialement, alors comme depuis, à l'entrelien des clercs, dont plus de quatre cents hii durent leur éducation. A vingt ans, elle élnit veuve, et, no vou-