MAUVAIS ÉTAT DE GRENOBLE
une des Dames, la fourmilière d'ouvriers maçons, mineurs, terrassiers, chez qui cette prédication produisait de grands fruits. La mère Thérèse triomphait , Dieu était glorifié : que fallait-il de plus? Mais, sans qu'elle s'en doutât, les dettes s'amoncelaient, et un effroyable gouffre se creusait sous ses pas. M""' Barat s'en aperçut; elle poussa aussitôt un long cri de détresse. « Ah! que j'ai de chagrin ici! mandait-elle dans une lettre; cette maison est criblée de dettes. La voilà pour dix ans à la torture et à la gêne! » — « Ah! que l'on doit craindre les dettes! écrivait- elle encore; c'est la perte de l'esprit religieux; les suites en sont effroyables ! »
M"" Barat était encore plus affectée, « renversée », comme elle s'exprimait, de l'état du spirituel. Surtout depuis la mort de son Aloysia, la mère Thérèse se consumaiten impatientes ardeurs pour le ciel, mais sans regarder assez du côté de la terrée Dans la communauté les âmes restaient sans guide, la direction était sans suite, la correction sans mesure. Dans le pensionnat, l'éducation languissait faute de discipline. La clôture ellemême n'était plus protégée. Pour favoriser la dévotion publique envers la pieuse Aloysia, on ouvrait à tout le monde l'accès de la maison avec celui de son tombeau ; on donnait à ses miracles une publicité plus téméraire encore, en dépit des sages conseils de la mère générale : « Vous vous ferez tort ainsi; tâchez donc de vous retirer, et de rentrer dans l'oubli et dans la solitude. Si le bon Dieu veut glorifier sa fidèle servante, il le fera de manière à confondre ses ennemis : sinon, que sa volonté
1 V. Paris, 2o mars 1821 el lellres suivantes.
m HISTOIRE DE MADAME BARAT
soit faite et non la" nôtre'. » Mais en vain M""" Barat adressait-elle à sa chère Thérèse ces leçons maternelles, fort sévères parfois : elle n'était pas comprise. Il lui fallait cet exemple pour lui montrer comment, faute de certaines qualités pratiques essentielles, une maison peut périr, môme entre les mains d'une sainte.
Toutes ces peines lui pesaient d'autant plus que, par un excès de charité, elle craignait d'en décharger son cœur auprès de ses amis et de ses assistantes. Le Père Varin la reprit de cette discrétion, qui était une faute: « J'ai appris par votre dernière lettre à la mère de Charbonnel, que vous n'osiez pas dire tout ce que vous souffriez, lui écrivit-il. Vous dirai-je que vous concentrez trop vos peines dans voire coHir? C'est pour vous une vieille habitude, mais aussi voilà le glaive qui use le fourreau. Ah! que ne m'est-il donné, comme à votre plus ancien ami, et au plus dévoué dans le Seigneur, de pouvoir apporter à votre âme quelque consolation ! Rien n'est plus juste , en effet; et personne ne doit plus compatir à vos souffrances que celui dont Dieu a voulu se servir pour vous jeter sur une mer où vous avez été continuellement en butte aux orages. Je ne me contenterai donc pas de vous dire comme toujours : Courage et confiance! mais puissé-je obtenir de notre bon Maître qu'il vous en remplisse, et qull vous rende doux et léger le joug qu'il vous a imposé, cl que vous portez pour son amour-. »
M""* Barat était une de ces natures délicates, extrêmement sensibles, dont l'^énelon dis^ail : « l>ieu a mis
1 Paris, 19 mars \h22.
2 Ibid., l(t mars 1823.
SA SOUFFRANCE MORTELLE i43
dans voire tempérament un grand trésor, en y mettant de quoi brûler à petit feu et mourir à toutes les heures du jour. Ce qui échaufferait à peine les autres, vous enflamme et vous consume jusque dans la moelle des os^ » Elle-même s'en rendait compte : « Ma santé, confiait-elle à la mère Prévost, ma santé a été ébranlée par le voyage, et peut-être aussi par les ennuis que j'y ai éprouvés. Fiat! toujours Fiat! Le bon Dieu veut nous apprendre qu'il peut agir sans nous. C'est alors que tout va mieux, et si quelque bien se fait, je serai bien forcée de ne l'atlribuer qu'à sa bonté et à sa miséricorde ^ »
Espérant tromper son mal, M"^ Barat se mit au travail avec une sorte d'activité fiévreuse. « Dieu aidant, nous irons. Je n'ai rien fait encore, mais j'ai vu, j'ai dressé mon plan, je l'ai mûri dans la prière: j'ai la confiance que tout s'arrangera à peu près, et selon les instruments si faibles que nous avons dans cette maison de Grenoble ^. »
Cependant l'hiver se prolongeait; la montagne était couverte de neige, la vallée en était pleine. M ""^ Barat souffrait beaucoup de cette rude saison; sa poitrine était déchirée, sa respiration haletante. Elle ne se plaignait pas, mais elle se sentait frappée, et plus que jamais on voyait dans ses lettres que sa pensée se portait vers le ciel, dont elle se croyait proche. « Pour nous, écrivait- elle à son neveu, le 15 mars, nous aimons à oublier tout ce qui tient à cette terre, et à penser au ciel, où tout nous annonce que nous allons re-
1 Fénelon , lettre xcvii.
2 Grenoble, 18 mars 1823.
3 A M"'« Eug. de Gramont. Grenoble, 22 février 1823.
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lOLirncr bienlùl. C'est à ce souvenir que je vous laisse, mon ami. Lorsqu'on est éloigne, on aime à se réunir en esprit où Ton devra se trouver heureux un jour'. »
Cinq jours après celte lettre , la souffrance s'était aggravée à ce point, que les médecins déclarèrent que la mère générale était dans un péril mortel. De toutes paris, les maisons de la Société se mirent en prière. Les enfants, de leur côté, levèrent les mains vers le Seigneur. A Amiens, l'une d'elles, qui touchait de près à M*"^ Barat, eut l'inspiration de faire davantage: elle offrit à Dieu le sacrifice de sa vie pour le salut de la supérieure. Dieu l'agréa, elle mourut, et sa mort, rapprochée de la guérison de celte mère vénérée, présente avec elle de trop frappantes coïncidences, pour qu'on n'ait pas le droit d'y voir une de ces généreuses substitutions , qui sont le plus grand acte d'amour que l'exemple de Dieu ait enseigné aux hommes.
Nous avons déjà vu quelle affection sans faiblesse M""' Barat avait vouée à sa famille. Elle avait fait donner une belle éducation à ses deux neveux, Louis et Stanislas. L'un était prêlre, et rêvait de s'embarquer pour les missions; l'autre venait d'obtenir, par le crédil de sa tante, un emploi honorable au ministère des finances. Ses nièces avaient été élevées sous ses auspices : l'une , Sophie, venait de prendre le voile au noviciat de Paris; deux autres étaient professes dans la Société; la sixième cl dernière, Dosithée Dusaussoy, âgée de quatorze ans, élait pensionnaire à la maison d'.\miens. C'était une enfant d'une intelligence rare, d'un caractère généreux, d'un cœur ard<'nt, et en tout si bien douée, que le Père
• firt'Kohlf, I.") rii.irs 1H23. A M. Stanislas Dusaussoy.