‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 18 sur 223 · SON ENFANCE · texte numérisé non relu

SON ENFANCE

vie humaine, » comme Bossuet l'appelle; mais un bon sens supérieur, qui lui donnait la vue juste et soudaine des choses. Un bourgeois du quartier, procureur fiscal à Joigny et ami de la maison , se plaidait à questionner la spirituelle enfant, et s'étonnait de ses réponses sur les sujets les plus graves. On rapporte également que, vers l'âge de dix ans, sa mère l'ayant menée avec elle chez un notaire oii l'appelaient certaines affaires difficiles, la jeune enfant reprit, corrigea et compléta les explications maternelles avec tant de lucidité qu'elle laissa l'homme d'affaires dans l'admiration.

En même temps se dessinaient les premiers linéaments d'un noble et beau caractère , [lequel appelait encore l'onction de la grâce et la discipline de l'Évangile. Sophie avait dès lors une horreur du mensonge instinctive, implacable, qui lui eût fait endurer tout au monde plutôt que de sacrifier la vérité. Toutefois on pouvait craindre qu'elle ne se complût à considérer en elle tant d'heureux dons ; et déjà sa finesse paraissait s'aiguiser d'une pointe de malignité, à l'endroit des défauts qu'elle observait chez les autres.

Le cœur rachetait tout : c'était chez Sophie Barat la faculté maîtresse. C'est par le cœur qu'elle vivra ; c'est par lui qu'elle régnera , par lui aussi qu'elle souffrira ; car quel est le grand cœur qui n'ait pas son martyre? « J'étais inquiet, racontait plus tard son frère, de la véhémence de ses épanchements dès l'âge le plus tendre S » Il redoutait pour elle les souffrances, les orages, surtout les entraînements de cette impé-

1 Notes sîci' l'enfance de M'"^ Barat. par M'"^ Deshayes.

tueuse sensibilité , si Dieu ne se hâtait de s'emparer d'un cœur si ardent et si pur.

Ces effusions affectueuses étaient plutôt provoquées que comprimées par sa mère , qui trouvait dans Sophie une consolation aux intimes douleurs qu'elle ne pouvait confier à personne. Mariée à un homme de bien, cultivateur honnête, ouvrier religieux, mais inférieur à elle par l'éducation et les grands côtés de l'âme , jyfme Barat souffrait de cette disproportion , et elle se rattachait à ses enfants de toute l'intensité de son besoin d'aimer. Elle leur disait parfois en les embrassant : « Vous ne saurez jamais tout ce que vous m'avez coûté. » Alors Sophie redoublait de caresses auprès d'elle , afin d'alléger des peines qu'elle ne pouvait comprendre. « C'est toi qui seras la consolation de mes vieux ans , » lui répétait sa mère '. Une fois que ces scènes d'attendrissement étaient passées, l'enfant reprenait l'enjouement qui lui était naturel ; mais le mystère des sacrifices de la vie domestique lui était apparu, et déjà l'on observait que son caractère en recevait une empreinte de douce gravité et de précoce sagesse.

A ce foyer de mœurs simples et graves, la religion avait sa tradition vivante dans l'aïeul maternel , vénérable patriarche qui, jusqu'à sa dernière heure, ne cessa de donner à sa famille et à sa ville l'édification d'un chrétien des anciens temps ^ Ce fut de ce vieillard et surtout de sa pieuse mère que Sophie reçut les premiers enseignements de la doctrine chrétienne.

Dès que son âge le permit , elle fréquenta aussi les catéchismes de sa paroisse ; et voici comment son àme

1 Aboies sur l'enfance de M"" liantt , par M'"" Desliayes, |>. 3.

2 Notes tic l'abbé Dusaussoy, p. 3.

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