‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 19 sur 223 · SA PREMIÈRE COMMUNION · texte numérisé non relu

SA PREMIÈRE COMMUNION

sincère et généreuse se fit connaître aux prêtres chargés de la former. Un jour, aux approches de Pâques , le curé de Saint-Thibault , ayant réuni les plus jeunes enfants , les exhorta à faire un acte de contrition pour demander à Dieu pardon de toutes leurs fautes , ajoutant que si le regret de ces fautes était parfait, Dieu leur pardonnerait. Aussitôt une enfant se lève, et spontanément commence à haute voix la confession de ses péchés : c'était Sophie Barat. On rit, le prêtre l'arrêta, mais il avait reconnu une âme bénie du ciel dans cette humble et franche confession de l'innocence ^

Cette enfant si ingénue n'en était pas moins , entre ses compagnes , celle qui faisait au catéchisme les meilleures réponses. Mais elle était si petite et sa voix était si faible, que, pour la voir et l'entendre, il fallait la faire monter sur un escabeau. Aussi quand, à dix ans, elle se présenta pour être admise à faire sa première communion, le vicaire, la jugeant trop jeune, l'ajourna sans examen. Le curé fut meilleur juge ; il rappela Sophie, l'interrogea à fond, et, frappé de son instruction comme de sa candeur, il lui permit de venir s'asseoir à la table des anges.

Cela se passait dans la mémorable année 1789 ! Avant l'heure où allait recommencer sa Passion , le Dieu de la Cène appelait à reposer sur son Cœur celle qui, un jour, devait en partager les souffrances, en dilater le culte et en glorifier les mystères.

La première communion laissa dans l'âme de Sophie une forte impression de grâce et de lumière. Vers cette époque, ayant lu ces paroles de Notre -Seigneur : « Si

1 Récit de la mère Thérèse Mailhicheau , p. o.

quelqu'un aime son père ou sa mère plus que moi, il n'est pas digne de moi, » — et ces autres : « Quiconque aura laissé pour moi sa maison, ses frères et ses sœurs, son père et sa mère, recevra le centuple et possédera la vie éternelle, » elle les regarda comme un avertissement, et elle en fut frappée à la fois d'éblouissement et de frayeur. C'était un de ces éclairs que Dieu fait luire parfois à l'entrée des grandes carrières , et qui jettent du même coup , dans l'âme étonnée , la lumière et l'épouvante.

Ces riches dispositions de nature et de grâce appelaient une direction : Sophie allait la trouver au foyer de sa famille.

Après de fortes études à son collège de Joigny, d'où il était sorti, avant l'âge de dix- sept ans, remportant tous les prix de sa classe, le jeune Louis Baral avait pensé à se faire prêtre. Cependant les temps devenaient de plus en plus incertains; et l'on pouvait prévoir que l'Église, déjà livrée à la dérision, prélude de la violence, n'aurait bientôt plus à offrir à ses minisires que la persécution et peut-être le martyre. Ces tempêtes n'effrayèrent pas le courage de Louis Barat, esprit d'une foi solide et caractère d'une trempe peu commune.

11 entra résolument au grand séminaire de Sens , où l'ordre du sous-diaconat lui fut conféré à vingtdeux ans. Comme il avait dès lors terminé ses études ecclésiastiques, on l'envoya professer les sciences mathématicjues à son collège de Joigny, en attendant qu'il eût l'âge de se consacrer au saint ministère. C'est ainsi que, ramené au foyer paternel, il fut étonné des dispositions de sa plus jcun(î sœur. Il y vit l'indication pour lui d'un ^nand devoir : celui d<' IVtrnicr

cette âme. Il entreprit donc son éducation, et il s'y consacra avec ce zèle généreux, mais un peu âpre, qui était la forme de son affection.

Jusqu'alors Sophie , inséparable de sa mère, avait vécu de la même vie, tantôt l'accompagnant aux vignes, tantôt s'employant à l'ouvrage de la maison ; et prenant, sous sa conduite, ces habitudes d'ordre, de travail et d'économie qui, un jour, devaient rendre si chers à sa piété l'esprit et les mystères de la vie de Nazareth. Son frère l'appliqua désormais à l'étude. Il lui donna une règle. Chaque jour, de grand matin, à l'heure où son père descendait à l'atelier ou partait pour les champs, Sophie se levait. Elle se rendait d'abord à l'église voisine, où elle assistait pieusement à la première messe; puis, montant à sa mansarde, l'écolière, seule sous le ciel, se plongeait dans une étude qui n'était interrompue que par les indispensables relations de famille et de rares congés.

La plus habituelle de ces récréations était la promenade aux vignes de son père, sur la côte du Larry. De là, le cours sinueux de l'Yonne à travers les prairies, l'amphithéâtre de coteaux que partage au loin le plateau du mont Tholon, la montagne de Saint-Jacques, et par derrière, les profondeurs de la forêt de Othe, offraient à ses regards une magnifique image de la beauté et de la grandeur de Dieu dans ses œuvres. Les vacances ne duraient guère que le temps de la vendange, ou des voyages de Louis. Encore ce court repos était-il quelquefois abrégé par le retour inopiné du maître, qui immédiatement remettait à l'étude l'écolière attristée. Plus tard elle-même disait d'une de ces déconvenues : « Je laissai mon panier pour aller reprendre mes livres,

me répétant à moi-même : « Il est donc vrai qu'il n'y a « pas de plaisir sans amertume ^ ! »

Cependant le même maître qui commandait ces sacrifices, en adoucissait la rigueur par l'onction de la piété. Il y avait deux hommes dans l'abbé Barat. Mathématicien et poëte, il joignait à une grande inflexibilité de caractère une élévation de cœur et parfois une grâce d'imagination qui lui faisaient trouver les plus délicats emblèmes pour parler à sa sœur de l'amour de Dieu. « Lorsque j'étais enfant, racontait celle-ci, j'avais à la maison une brebis qui m'était fort attachée ; car, dès que je l'appelais, je la voyais quitter tout, même sa nourriture, pour venir à moi. Un jour qu'elle était à se reposer à mes pieds, sans faire aucun mouvement, mon frère entra, et la considérant en cet état, il me dit : « Vois-tu, ma sœur, ce que fait cette brebis? Elle « aime^f » Cette manière d'aimer, cet humble abandon aux pieds du Bon Pasteur sera, comme nous le verrons, une des formes de la sainteté de iM"'* Barat.

A cette école forte et douce, l'esprit de Sophie-Madeleine prit un développement si rapide, qu'elle franchit en peu de temps les premiers éléments des connaissances scolaires. C'est alors que son frère , estimant qu'il devait à la gloire de Dieu, et peut-être à de secrets desseins du Ciel, de faire produire tous leurs fruits à ces germes pleins de promesses, commença à élargir ses vues à son égard. Il étendit le cercle de son enseignement; puis, de progrès en progrès, il fut amené à

1 Noies autographes sur l'et>far\ce de M"" Dirut , par M"" Deshayos, p. 2.

- Ftccroitions de M""- linnit à la Triinte-du-Mont , 18i;>. p. 10.

pousser les études de sa sœur au delà des limites dans lesquelles s'enferme l'instruction des femmes.

Dans ce dessein, il l'appliqua à la langue laline, et la mit en peu de temps à même de lire dans le texte l'antiquité classique. Ce fut pour la jeune fille un monde d'enchantement. Virgile surtout, Virgile si profond, si religieux, si grand peintre des choses de la nature et de l'âme, la ravissait: « J'étais une virgilienne bien plus qu'une chrétienne, » disait- elle plus tard en parlant de ces temps. Elle connut aussi les Grecs , elle traduisit Homère. Cette poésie antique était pour elle plus qu'une forme : elle y trouvait l'écho de ses propres sentiments, la première réponse à ses besoins natifs de beauté idéale et de grandeur morale : « L'héroïque me plaît, disait-elle encore dans ses dernières années; là du moins il y a de l'espace, l'esprit se dilate à son aise, et le cœur se sent vivre. » Mais le premier et le plus haut bienfait de ces études fut d'éveiller dans son âme ces aspirations supérieures, infinies, qui sont les appels de Dieu et qui ne trouvent qu'en Lui seul leur satisfaction. Elle s'en rendra compte elle-même. Un jour, sur le rivage de l'Adriatique, en face des côtes de la Grèce, nous l'entendrons saluer cette patrie du beau avec enthousiasme; mais en remerciant l'Auteur d'une plus haute révélation, et en s'animant au devoir de mettre dans les âmes la science, l'amour et le reflet d'une plus sainte beauté.

Rien ne paraissait suffire à l'activité dévorante de cet esprit; les sciences naturelles, la botanique, l'astronomie élémentaires firent encore partie de l'instruction toute virile qu'elle reçut de son frère , lequel d'ailleurs excellait dans ce genre de connaissances. Il lui accorda aussi

l'étude des langues vivantes, à titre de récompense et de délassement. Elle aborda l'espagnol ; elle apprit l'italien, qui plus tard lui servit tant de fois à édifier ses diverses familles de Rome et de l'Italie.

Toutefois la mère de Sophie avait peine à se rendre compte de ce grand travail d'esprit imposé à son enfant. A quoi bon tant de science chez la fille d'un vigneron? se demandait-elle, car elle ne rêvait qu'une chose, c'était de l'établir et de la garder à Joigny. Le père, au contraire, flatté de ses succès, en augurait pour elle un brillant avenir. Cet avenir était voilé aux yeux de l'un comme de l'autre; mais Dieu, qui l'avait en vue, conduisait tout dans un conseil admirable. Il convenait, en effet, qu'une instruction supérieure distinguât la fondatrice d'un Institut enseignant, où la science n'est pas seulement une parure, mais une vertu d'état. Puis la science rapproche de Dieu : « Si j'avais l'intelligence des anges, disait un saint, j'aimerais Dieu comme eux. » Pour l'institutrice future du Sacré-Cœur, le savoir ne fut jamais que le flambeau destine à éclairer l'amour.

Cependant la passion de Sophie pour les livrer aurait pu l'entraîner dans des lectures dangereuses. Elle en fut préservée par une réserve fondée sur la crainte de Dieu. Elle lisait à merveille, faisant passer son âme tout entière dans son intonation et son accent. Un jour que quelques personnes étaient réunies chez elle, sa mère voulant faire valoir le talent de sa fille, lui mit entre les mains les contes de Marmontel pour qu'elle lût à haute voix. Sophie obéit; mais son trouble fut si visible qu'un jeune homme de l'assistance en lit rej^roche à la mère, qui ne retomba jjIus dans cette faute. Une fois néanmoins, Soj^hie se laissa aller à la tentation do lire

le roman de Clarisse Harlow, alors fort en vogue ; mais le remords qu'elle en éprouva dura autant que sa vie \

En certaines circonstances, sa délicatesse savait s'armer contre le mal de fierté et de courage. Un jour qu'elle avait été conduite chez des amis de sa famille, un jeune homme de la compagnie osa s'approcher d'elle pour lui attacher un bouquet : « Monsieur, lui dit Sophie , voilà le cas que je fais de votre bouquet et de vous ; » et jetant les fleurs à terre , elle les foula aux pieds avec la dignité offensée d'une vierge. Naturellement gracieuse, d'une physionomie singulièrement vive, elle ne faisait rien pour en rehausser la beauté tout immatérielle ; et sa mise, dès ce temps -là, ne se faisait remarquer que par une simplicité que ses compagnes taxaient d'exagération. Il est vrai qu'à la fm, poursuivie par leurs railleries, Sophie crut devoir mettre plus de soin à sa parure. Elle consentit même à se poudrer les cheveux : grande vanité, dont elle se corrigea bientôt, et qu'elle ne se pardonna jamais.

Elle portait dès lors en elle le dessein de se consacrer à Jésus-Christ dans la virginité et la vie religieuse . A quelle époque s'était fait entendre cet appel de Dieu? elle a souvent déclaré qu'elle ne le savait pas au juste, mais que cet attrait datait de sa plus tendre enfance. Fruit spontané de la grâce, conséquence et récompense de sa grande pureté et de son amour pour Dieu et la Vierge Marie, ce sentiment semblait faire partie intégrante de son âme et de sa destinée. Il est même remarquable qu'avant le jour de sa propre consécration, elle n'avait

1 Noies de M'"" Deshayes , p. 3, et Noies de l'abbé Dusaussoy , i" 3.

jamais connu de religieuse. Dieu voulut que tout fût de lui dans cette vocation.

Cependant dès l'année 1792 elle avait pris son parti. A cette époque, sa sœur Marie -Louise s'étant mariée avec M. Dusaussoy, négociant à Joigny, Sophie en prit occasion de déclarer que, quant à elle, elle s'était engagée à l'Époux qui seul mérite d'être aimé sans mesure , et peut être adoré sans remords. Or, à cette époque surtout, c'était là une résolution d'une générosité héroïque; car l'heure où elle pensait à se donner au cloître, était celle où les cloîtres étaient dépouillés, dépeuplés, renversés. On entrait en pleine Terreur; les prisons regorgeaient de religieuses et de prêtres , l'échafaud était dressé; et déjà les violences dont l'Église était victime venaient d'atteindre et de désoler le foyer de la pieuse famille de la rue du Puits-Chardon.

Louis Barat était diacre lorsque, en 1790, il fut enjoint à tous les ministres du culte de jurer fidélité à la constitution civile du clergé. Cette constitution était un acte schismatique, soustrayant l'Église de France à l'autorité du Saint-Siège pour la placer sous la main de la nation souveraine. Incapables de mesurer la portée de cet acte, et alarmés pour leur fils des conséquences qu'aurait le refus du serment, les parents du jeune diacre le conjurèrent en larmes d'obéir à ce décret. Celui-ci, ébranlé par l'exemple de son archevêque, le trop fameux Loménie de Brienne, et par celui d'un certain nombre de prêtres du diocèse, se laissa persuader de prêter le serment qu'on exigeait de lui. Mais à peine l'eut-il fait, qu'il aperçut l'abîme où on l'avait jeté. Alors, n'écoutant plus que le cri de sa conscience, il se rétracta hautement i)ai' une lettre adressée au conseil

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de la commune et conservée encore aux archives publiques de la ville ^

Après cet acte de courage, Louis Barat avait continué pendant près de deux ans à se livrer à renseignement dans le collège de Joigny, et à s'occuper de l'éducation de sa sœur dans la maison paternelle. Mais à la fin, poursuivi par les sommations : « Le^ serment ou la mort! » il dut quitter son pays, et il partit pour Paris, faisant à sa famille et à sa chère élève un adieu qui pouvait être éternel. Il espérait se cacher plus facilement à Paris, et y vivre en paix, en donnant des leçons; mais sa paix ne fut pas longue. Au mois de mai de la fatale année 1793, Louis Barat, dénoncé par un ancien camarade de collège, fut jeté dans une de ces prisons d'où l'on ne sortait que pour monter à l'échafaud -.

La nouvelle en parvint bientôt à ses parents; et, à partir de ce moment, la vie ne fut plus pour eux qu'une longue angoisse. M""^ Barat surtout était en proie à un si profond désespoir que l'on commençait à craindre que la malheureuse mère ne perdît la raison. Perpétuellement absorbée dans un silence morne , dépérissant à vue d'œil, elle refusait toute espèce de nourriture. A chaque repas, elle se levait de table sans avoir rien pris, passant à sa chère Sophie les mets que celleci avait inutilement apprêtés à son goût. Un jour qu'elle fit ainsi : « Je ne mangerai pas non plus, lui dit sa fille d'un ton résolu.— Serais tu malade, mon enfant? —

1 Cette pièce y a été vue par M. Stanislas Dusaussoy, ancien archiviste. Je ne l'ai pas retrouvée dans ma visite aux archives de Joigny, laissées dans un grand désordre par suite du passage des troupes prussiennes.

2 Sur le père Barat, voir les Notices historiques, par le P. Ach. Guidée.

t. 1, p. 329. — Notice XI'.

Non, ma mère, mais je suis décidée à ne plus rien manger tant que vous ne mangerez pas : du moins nous mourrons ensemble. » M°"^ Barat fut vaincue par une tendresse si déterminée; elle embrassa sa fille, elle pleura beaucoup , consentit à se nourrir, et retrouva peu à peu des forces pour attendre dans la résignation ce qu'il plairait à Dieu de décider pour son fils.

Celui-ci, pendant ce temps, était traîné de prison en prison. Il avait d'abord était mis à la Conciergerie, où il trouva, parmi un très -grand nombre de prêtres, M. l'abbé Émery, supérieur général de la compagnie de Saint -Sulpice, un des hommes les plus saints, comme les plus grands et les plus instruits de cette époque. De la Conciergerie, il fut transféré successivement à Sainte- Pélagie, à Bicêtre, à Saint- Lazare, et enfin au Luxembourg. C'étaient de véritables supplices que ces translations durant lesquelles les prisonniers, traînés sur des charrettes, attachés deux à deux, s'avançaient lentement, essuyant les grossières insultes de la populace. Louis Barat, qui regrettait l'édifiant exemple do M. Émery, en fut dédommagé en trouvant à Saint-Lazare M. l'abbé Duclaux, prêtre de la même société, autre exemplaire excellent de la discipline ecclésiastique. Celui-ci distingua et aima le jeune diacre. Durant les longs entretiens de la caplivilé et les pieux exercices pratiqués en commun, il se fit son maître dans la théologie, mais surtout dans la science de la vie intérieure, que, du reste, la menace d'une mort imminente prêchait assez par elle-même.

Déjà quatre-vingt-cinq prisonniers de Saint- Lazare avaient porté leur tète sur l'échafaud ' . A ciiaque instant

i Voici à quel dévoucmeiil le prisonnier croyait ôlrc redevable de son

Louis Barat s'attendait à y porter la sienne, quand vint le 9 thermidor. La chute de Robespierre ne lui rendit pas toutefois immédiatement la liberté. Il ne fut élargi qu'au mois de février 1795, après vingt mois de détention. Il avait alors vingt-sept ans.

Au sortir de sa prison , le confesseur de la foi reçut secrètement la prêtrise des mains de ¥§•• de Barrai, ancien évoque de Troyes, qui rentrait alors de l'émigration. Le nouveau prêtre brûlait de faire quelque chose de considérable pour la gloire de Dieu. Tantôt inconsolable de n'avoir pas été trouvé digne du martyre, il formait le dessein d'aller le chercher dans les missions étrangères. Tantôt, attiré puissamment vers la société de Jésus, supprimée alors dans presque toute l'Europe, il projetait d'aller se faire jésuite en Russie , où la compagnie possédait encore des établissements. Mais l'œuvre en apparence plus modeste, en réalité plus grande, qui, dans les vues secrètes de la Providence , devait faire l'objet propre de sa mission, c'était la formation et la conduite de sa sœur.

salut. 11 n'espérait plus que la mort quand, un jour, il fut abordé , dans le préau de la prison , par un inconnu qu'aux débris de son uniforme il reconnut pour un officier des armées républicaines. C'était un compatriote, son ancien maître d'école, qui s'était enrôlé dans l'armée de Custine, y avait conquis un grade important, avait ensuite été compromis et arrêté avec son général, et se trouvait présentement enfermé à Saint- Lazare. Grâce à sa belle écriture, le greffe l'employait d'ordinaire à transcrire les listes des victimes destinées à l'échafaud. « Un jour, j'y trouvai ton nom, confia tout bas le militaire à son ancien élève. J'ignorais encore ton arrestation, et je ne savais si ce nom s'appliquait à ta personne; cependant je le passai. Maintenant que je sais qu'il s'agit bien de toi, tu peux compter, mon ami, que je ferai de même à chaque nouvelle occasion. Je sais à quoi je m'expose : mais advienne que pourra; à la grâce de Dieu! » — Notice nécrologique sur M'-^ Barat, par M. Stanislas Dusaussoy.- Journal de Joifjny, 10 juin 1865.

Elle venait d'avoir seize ans. Une grâce modeste ornait toute sa personne. « Son image, rapporte l'aîné de ses neveux, vénérable prêtre qui vient de mourir à Lille presque octogénaire \ son image est restée profondément sculptée dans ma mémoire, comme une statue de la virginité ou de la sagesse incarnée dont elle portait le nom. » L'école de l'adversité avait mûri cette sagesse, fortiiié sa. vertu, grandi sa résolution de se donner à Dieu; mais elle trouvait un écueil dans ses qualités mêmes. Sa mère, justement fière d'une fille dont elle entendait l'éloge de toutes parts, en avait fait l'objet d'une adoration qui pouvait gâter en elle les dons les plus excellents. «Entourée, admirée, obéie et prévenue dans tous ses désirs, écrit une de ses plus anciennes compagnes en religion, elle était idolâtrée et choyée plus que fille de prince ^. » La vocation de Sophie allait peut-être périr étouffée, perdue sous ces adulations et ces amollissements, si une main énergique ne se hâtait de l'arracher à la maison paternelle.

Son frère demanda donc à l'emmener à Paris, où il avait le dessein de se fixer lui-même ; c'est là qu'il espérait la façonner plus librement pour en faire l'instrument des volontés divines. Cette proposition souleva une grande tempête. D'abord M""' Barat déclara que rien au monde ne serait capable de la séparer de son enfant. Celle-ci, de son côté, pleurait, protestait, se rattachait à sa mère, se plaçait sous sa défense, et la suppliait de ne pas souffrir qu'on l'arrachât d'auprès

1 M. rultbé Oiisaussoy est mort le 11 mai 1873, au cours do la compusilion do cet ouvrage.

2 lîécit de la mère Thérèse . p. 0; — el Noies autographca île la inèrr Dcshayes, p. 0.

d'elle. En présence de cette résistance, le prêtre dut céder : il partit seul pour Paris. Mais de là il entama directement avec sa sœur une correspondance dont la perte est la plus regrettable lacune de cette histoire. Aux raisons supérieures de sagesse et de foi que son frère lui présentait, Sophie opposait toujours la même objection, mais celle-là semblait sans réplique à ses yeux : c'était l'amour de sa mère : « J'entreprenais de lui prouver, a- 1- elle raconté, qu'il renversait Tordre de la nature, et que la loi de charité ne pouvait pas vouloir qu'on séparât la mère de son enfant. C'était une mauvaise cause, que je me suis toujours reproché d'avoir plaidée, et que je devais perdre. »

En effet, un second voyage de l'abbé Barat à Joigny détermina sa sœur à cette séparation douloureuse mais nécessaire. Le père fut le premier conquis et résigné : il remarquait que sa fille commençait à perdre son temps. Il jugea qu'à Paris Sophie serait en sûreté sous une pareille garde, qu'elle aurait soin de son frère, et que son frère aurait soin d'elle : ses études se compléteraient, son mérite se ferait jour, et elle se préparerait peut-être un sort meilleur que celui de ses pères. La mère elle-même finit par entrer dans ces vues. Elle consentit au départ, mettant seulement pour condition que, chaque année aux vendanges, Sophie reviendrait passer quelque temps dans sa famille ^

Après de pénibles adieux, la jeune fille prit le coche, en société de son frère et d'une de ses amies qui se rendait également à Paris. C'était alors un voyage de plusieurs journées; et comme Sophie essayait de tromper la longueur de la route et les tristesses de la séparation

' Récit manuscrit de la mère Tliérèse, p. U.

par des entretiens fort animés avec sa compagne, son frère l'en reprit. Près d'entrer dans une ville encore teinte du sang des martyrs, et d'où la religion était toujours proscrite, il voulait plus de recueillement dans une vierge chrétienne. Par là Sophie put comprendre à quelle école austère elle était conduite.

En effet, l'heure était triste pour l'Église de France; mais , dans ce qui semblait être la tombe d'un grand peuple, Dieu avait déposé les germes invisibles de la résurrection. Sa clémence s'était ressouvenue delà ville de saint Denys, de sainte Geneviève, de tant de confesseurs de la foi, de tant de vierges; et déjà un signe de Lui appelait et ralliait dans ce grand centre d'action les recrues de ses saints, pour des choses ignorées encore du monde et d'eux-mêmes.

Une vénérable chrétienne, M"®Duval, donna asile à Sophie Barat et à son frère dans sa maison de la rue de Touraine^ Cette demeure hospitalière devint un véritable cénacle. Dans une des chambres transformée en oratoire, était placé un autel où l'abbé Barat célébrait la messe en secret. La chapelle était pauvre ; son principal ornement consistait en deux tableaux, dont l'un avait une grande et presque prophétique signification. Il représentait saint Ignace et ses premiers compagnons se consacrant à Jésus- Christ dans l'église de Montmartre. L'autre était une peinture de la Mère de Dieu tenant son fils dans ses bras -.

Quelques chrétiennes du quartier venaient entendre

1 Alors rue de Touraino, 2, — anjoiudluii . rue de Sainlonge, 'i, — dans le (iiiarlier du Marais.

2 Ce dernier tableau est encore conservé au Sacré-Cœur de l'aris, dans la chambre où vécut et mourut la mère Barat, et que l'un a transformée en un petit oratoire dédié à sainte Madeleine.

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