DERNIERS JOURS DE MADAME BIGEU
y entrons chaque jour! ïmilons donc les saintes qui, fixant les yeux de l'espriL sur les choses éternelles, ont méprisé ce qui passe. C'est une prière fervente qui, seule, nous élèvera ainsi au-dessus de nous-même, et nous maintiendra dans cette élévation^ ! »
Le séjour de Rome, la douceur de son climat n'avaient soutenu ses forces que pour lui permettre d'achever la grande entreprise qui l'y avait conduite. Nous l'avons vue ensuite à la fondation de Lille. Elle fit encore la visite des maisons du Mans, de iMelz, de Beauvais, puis de Poitiers, sa patrie, oii elle eut la douceur de revoir sa famille, sa mère, son frère, ses nièces qu'elle aimait autant qu'elle en était aimée. De là elle fut à Bordeaux, où Dieu semblait l'envoyer comme à la grande école de la mort des saints. En effet , elle y trouva mourante la supérieure, M""® Cécile Camille. « Ma chère maman, écrivait-elle de là à sa pieuse mère, combien je la trouve heureuse! Elle a fourni une sainte carrière; elle va entrer dans la vie. N'est-ce pas pour le ciel que nous avons quitté le monde? C'est nous qui sommes à plaindre de la perdre et de rester^. »
t Lettre à sa nièce. — Janv. 1823, 11 déc. 1826, 2 fév. 1827.
2 Bordeaux, 2 sept. 1827. — 11 n'était guère possible, en effet, de voir une plus belle fin que celle de M"'^ Camille. La mourante témoigna à la mère Bigeu sa consolation de Tavoir près d'elle à ces heures suprêmes. Elle lui demanda la grâce de faire entre ses mains le vœu de stabilité aux portes mêmes du tombeau. Le jour où elle reçut le divin viatique fut un jour de douces larmes : « Ah ! cela me reporte à ma première communion; que ce souvenir est doux, que celle fête est belle ! » S'étant ainsi unie à Jésus-Christ dans la cène, elle s'unit ensuite à chacun des actes de sa passion douloureuse. — » J'en suis aujourd'hui à la flagellation, disait-elle un matin; la journée sera mauvaise. J'ai bien fait de l'offrir pour notre mère Barat. »
<i Votre lit est bien dur, lui disait une sœur. — Ah! répondait- elle, le
Quand, au retour de ce voyage, M^^Baratvit^on amie arriver à Paris, épuisée, exténuée, et conduite ou plutôt traînée par son frère, elle comprit le malheur qui allait fondre sur elle et sur la Société. « La mère Bigeu est très-mal, mandait-elle en Amérique; la poitrine est attaquée, plus de remède ni d'espoir que dans un miracle. Nous tâcherons de l'obtenir par le prince de Hohenlohe. La maladie de cette bonne mère m'absorbe entièrement. Vous seriez touchée de sa patience au sein de la langueur qui la consume. Ah! que cette vue me fait souffrir! Et quel long martyre que la vie d'une supérieure, surtout quand on approche de la vieillesse! On vit trop longtemps quand on voit mourir ceux qu'on aime ^ ! »
^jme pjjrat ne quittait plus son ancienne compagne. « La pauvre malade , disait-elle , a sans cesse besoin
lit de la croix rélait bien davantage. — Votre nuit a été bien douloureuse, ma mère? — Que dites-vous? qu'est-te auprès de la nuit du Prétoire? »
Cependant elle se clouait elle-même amoureusement à celle croix de Jésus, dont elle possédait une parcelle, y collant ses lèvres, demandant à ses filles d'en faire le signe sur elle, se plaignant que son exil se prolongeait trop, se faisant lire et relire le chapitre de l'Imitation : Du jour de l'élernilé et des angoisses de cette vie.
Après une syncope qu'on avait crue mortelle, elle disait tout allristée : « J'avais espéré mourir! >> Elle se faisait ouvrir la fenêtre, pour regarder encore une fois le ciel, répétant le mot de Tournely : « Calme du ciel! calme du ciel! »
Elle répondait à la sœur qui trouvait le mouvement du pouls presque imperceptible : "Bon, bon, vous me faites plaisir! " Puis elle récitait les chants de la délivrance: Lœlalus sum... L'igueus contrilus est. et nos li~ berati sumus.
Lorsque déjà sa langue avait de la peine à articuler, elle envoyait vers Dieu des mots entrecoupés: « Mon Dieu! quand vous voudrez; Cœur de Jésus!... Sanctf'sl » — Disant cela, elle expira, et acheva le Irisagion devant le Irùne do l'Agneau. (V. Cire, des défuntes, l. 1, p. 2i6. — Notice sur M"" Lure Cuniille, par M"" Nëline de Varvillcrs.)
• A M'"-^ Duchcbiie, Paris, 30 octobre 1827.