‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 184 sur 223 · FIN DE MADAME BIGEU · texte numérisé non relu

FIN DE MADAME BIGEU

de ma présence. Elle meurt pleine de vie et malgré la nature qui semble s'y refuser. Quel élat, et pour elle et pour celles qui l'assistent, et surtout pour moi! Elle souffre horriblement, mais rien ne lasse sa patience ^ »

M""" Bigeu voulut préparer sa famille à la séparation. Ecrivant à sa nièce, elle lui annonça sa fin dans ces termes voilés : « Je ne sors pas de mon lit, je ne prends aucune nourriture; les nuits sont mauvaises; je crois cependant que je touche à quelque chose de mieux. »

Elle touchait au ciel. Le 15 novembre, elle reçut le divin viatique, et renouvela ses vœux. Il fallut que ]yjme pQpai; achevât les paroles de la formule , que les lèvres de la mourante n'avaient déjà plus la force de proférer. La communauté priait à genoux dans sa chambre; le Père Varin pleurait. Il fit la recommandation de l'âme à un moment qu'il crut être le dernier; mais la malade parut un peu se ranimer. « Je mourrai deux fois, » dit-elle distinctement; puis au Père Varin : « Offrez le saint sacrifice demain pour moi si j'existe, et encore demain si je n'existe pas. » Peu après : « Mon Père, donnez-moi une grande, grande bénédiction! » La paix du ciel respirait dans ses traits; elle demanda pardon de ses torts à toutes ses sœurs. Elle allait faire de même à M""' Barat; celle-ci l'interrompit par ses sanglots. La mère Desmarquest lui présenta ses novices et ses postulantes. « Elles seront toutes fidèles à leur vocation, dit la sainte religieuse. Si elles savaient combien en ce moment je suis heureuse d'avoir tout quitté pour Dieu ! »

1 A la mère Grosier, Paris, novembre 1827.

Une de ses dernières pensées fut encore pour sa mère, à qui elle destina la relique de la vraie croix, qu'elle ne cessa de baiser jusqu'à son dernier soupira Il ne lui était plus possible d'exprimer autrement son amour pour Jésus-Christ. Le 19 novembre, la mère générale venait d'entrer auprès d'elle, quand elle la vit tressaillir : c'était le frisson de la mort. Ainsi expirat-elle. « Ainsi, dit M™'' Barat, rendit-elle sa belle âme à son Créateur, dans la paix et la fidélité qu'elle lui avait gardée jusqu'au dernier soupir-. »

A la suite de cette mort, M""" Barat fut dix jours sans reparaître au milieu de ses filles. « J'ai cherché la solitude, leur dit- elle ensuite, j'avais besoin d'épancher mon cœur devant Celui qui m'a infligé cette peine, et de lui demander la force de la supporter. Sans doute j'ai perdu une amie, un conseil; mais ce qui me touche davantage que ma propre douleur, c'est l'intérêt de notre œuvre , qui fait dans celte mort une perte irréparable ^ »

Elle écrivait la même chose à la mère Grosier : « Moi, je perds une amie; toutes, nous perdons une âme généreuse, dévouée et essentiellement propre à l'œuvre de Dieu. Mais je n'ai pas, ma chère mère, à vous peindre ma douleur : Dieu le veut, et c'est assez K »

C'était toujours le dernier mot de M"*" Barat. « L'habitant de la cité sainte , a écrit Fénelon , porte au

1 M'"' Baral adressa celle relique à la mère de M"" Bigeu, avec une Icllre de consolalion, |ilcine de son alTeclion et de son deuil. ( V. à la suite des lettres de M"" Bigeu à sa famille.)

2 V. Lettre circulaire sur la mort de la mère Bigeu ,\^ar M™' de Charbonncl. Cire, des défuntes, t. I, p. 2.')7.

3 (Conférence du i" décembre 1827.

* Paris, iiovenvbre 1627.

SA DOULEUR RÉSIGNÉE b07

fond de son cœur un Fiat et un Amen continuels. Il veut toutes ses peines et il ne veut aucune des consolations dont Dieu le prive. Demandez-lui ce qu'il veut, il vous répondra que c'est précisément ce qu'il a. La volonté de Dieu est son pain quotidien, le rassasiement de son cœur, la manne de tous ses goûts; c'est l'Époux vivant et voulant dans l'Epouse; et ainsi commence dès ici-bas le bonheur de cette Jérusalem nouvelle, dont le prophète dit que son nom propre sera la volonté de Dieu : Et vocaberis voluntas mea in te^ ! »

1 Isaïe, ch. lxii, v. 4. — Fénelon, lettre 145.

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