MADAME ANNA MURPHY
et qui veut aller vous rejoindre à ses frais. Elle a près de trente ans, elle est d'Irlande. Les Irlandaises plaisent beaucoup, et leur caractère ressemble grandement au nôtre *. » Cette future missionnaire se nommait Anne- Françoise Murphy, de la ville de Cork. C'était une âme franche et droite, avec un cœur naïf, une imagination poétique, et l'esprit le plus ingénu qu'on puisse voir. Le Père Mac-Carthy, qu'elle appelait son bon étoile, l'avait conduite au Sacré-Cœur; et comme l'étrangère parlait peu le français, ce bon Père, son compatriote, avait continué de lui servir de guide. Élevée par les Ursulines de Black-Rock, en Irlande, elle leur rendait compte par lettres de l'état de son âme et de ses impressions. Ces lettres, retrouvées depuis, et traduites ici, seront la clef qui bientôt nous introduira dans le premier noviciat de l'hôtel Biron.
- A cette première génération de novices, une seconde avait succédé, avec cette variété de mérites et de grâces dont Dieu aime à parer le jardin de son Église. « Qui peut, dit l'Écriture, comprendre les mille endroits par oii le Seigneur fait son entrée dans les cœurs ^ ? » « C'est , explique saint Bernard, que Jésus est tout à toute âme. Il est le médecin pour le malade, la patrie pour l'exilé, le père pour l'orphelin. Il est, et l'époux, et l'ami, et le frère. Il est le très -grand, le très-bon, le trèsbeau, le très-sage. Que pouvez-vous et que devez-vous désirer qui ne soit en Jésus? ^ »
1 Paris, 12 juin 1820.
•2 « Multiplicalionem ingresàus ejus quis intellexit? » {Eccli. i, 7.)
3 (I Quid quseris quod in illo non invenias? Si œgrotus es, Medicus esl;
si exulas, Dux est; si desolatus es, Rex est; si orphanus es, Pater esl.
Sponsus est, amicus est, frater est. Summus, optimus, misericordissi-
Sollicitées et entraînées par ces attraits divins, de jeunes filles s'arrachaient des bras de leurs pères, dont elles semblaient être la dernière espérance, pour s'attacher à Celui qui déclare que quiconque aime les siens plus que Lui n'est pas digne de Lui, Telle fut, à cette époque. M™" Joséphine de Coriolis; telle fut surtout cette frêle M"'° Louise de Varax, qui, toute brisée du coup de ces séparations, disait en regardant l'image des sacrés Cœurs de Jésus et de Marie : « Ci'est entre ces deux Coeurs-là que je viens chercher le repos. Je ne veux pas d'autre pensée, d'autre vie que celle-là. » Le Dieu de l'Eucharistie l'attirait avec une sorte de véhémence : « Dès que je l'aperçois sur l'autel, j'oublie tout; Il m'entraîne, il faut que je le reçoive. » Aussi humble que mortifiée, elle disait encore : « Je ne sais lequel je préfère-, ou de Jésus à la crèche, ou de Jésus au Calvaire. » Le Calvaire lui fut donné : elle souffrit pendant dix ans, montrant le chemin du dévouement et de l'abnégation à une sœur qui la dépassa encore dans cette sublime voie.
Un cœur nettement résolu à se sacrifier pour ne chercher que Dieu seul, voilà par-dessus tout ce que jyjme BQpat demandait de ses novices. Une des plus grandes religieuses de cette génération , M"" Aimée de Guillind'Avenas, arrivait de son pays de Villefranche, près Lyon, prête à tout, détachée de tout, excepté de ses livres. Elevée avec ses frères, et noume des mômes études, elle était fort instruite. Elle interprétait les auteurs classiques des deux antiquités; elle était écrivain : elle
mus, pulcbenimus, sapienlissimus esl. (Juid auloiii lal>oio? Omiiia i]\ix vcllc potes et debcs, est Doininus Jesua Chrislus. » (i>. Bernard, de i'assione Doinitti, cap. .\xiv )
MADAME AIMÉE D'AVENAS 51 d
venait de composer une histoire du Bas- Empire qu'on a publiée depuis. Ses compagnes l'entendaient avec étonnement réciter tout au long les chefs-d'œuvre de nos maîtres. Mais ce grand bagage de science était bien encombrant pour marcher dans la voie étroite du noviciat. Que de peines, en effet, la postulante n'avait-elle pas à quitter cette chère société de génie pour s'assujettir à des études plus humbles et descendre aux moindres emplois! M^'® d'Avenas ne put s'y faire, elle quitta la maison pour quelque temps. Mais bientôt elle y rentra; et on ne vit plus en elle que cette générosité et cette simplicité qui rehaussent, dans toute sa vie, la supériorité de l'esprit et du caractère. « Il nous faut des savantes, mais surtout des saintes, » lui répétait M""^ Barat. Elle trouva l'une et l'autre dans cette digne fille, dont elle-même disait : « C'est une âme courageuse; qui m'en donnera une douzaine de cette trempe? Les défauts ne m'épouvantent pas, pourvu qu'on ait de l'énergie et de la bonne volonté : mais qu'elles sont rares en ce siècle M »
Parmi ces élues de la grâce, il en était que Dieu avait attirées à Lui par cette longue chaîne d'espérances trompées dont parle Bossuet, et que traînent quelquefois même de jeunes existences. Il en était d'autres que la lumière céleste conduisait au port avant qu'elles eussent connu la tempête. Ainsi vit-on passer, laissant derrière elle un parfum d'innocence, Joséphine Zaniter, jeune fille du Mans, qui est restée dans la mémoire de cette époque comme le type d'une novice parfaite. « Que je suis donc heureuse, écri-
1 A M™« de Rozeville, Paris, 17 juin 1829.
vait-elle à sa mère, que Jésus-ChrisL ail bien voulu me découvrir son Cœur! » Elle apportait du milieu de sa famille une piété sensible, le noviciat lui en révéla une plus solide. « Comme on se fait illusion dans le monde ! écrivait-elle encore ; on croit que la vertu consiste d^ns certains exercices de piété: aller à l'église, entendre un sermon, être assidue aux offices... On se trompe : la dévotion véritable est de faire la volonté de Dieu par l'accomplissement de ses devoirs d'état. » A l'âge de dix-huit ans, Joséphine exhala son dernier soupir sur le crucifix de la mère Barat. « C'est le soir d'un beau jour, » disait le Père Varin , témoin de la paix de ses derniers moments; et la mère générale à M""® Duchesne : « Elle a renouvelé, dans le noviciat, la vie et la mort de Berchmans. C'est une grande perte, mais elle ne nous sera pas inutile dans le ciel. Il en faut bien qui prient pour nous ! »
« Il n'y a rien, écrit Bossuet, do plus inconnu aux hommes que les conduites particuUères de Dieu sur les âmes, c'est un secret qu'il s'est réservé. Il n'appartient pas à de faibles mortels de les vouloir pénétrer : il suffit qu'on les adore'. » Rien n'est plus adorable surtout que sa conduite sur les âmes qu'il daigne appeler de l'égarement de l'hérésie à la vie des parfaits. Ainsi avait-il agi envers une jeune Bernoise, Julie-iMalhilde d'Erlach, issue de celte vieille et illustre famille qui avait rempli de son nom les fastes militaires des cantons suisses. Privée foil jeune de son père, très-gâtée par sa mère et toute sa famille , éprise étourdiment du monde, de la danse, dos fêles, elle n'avait été
i Bodsuel. Lellies. — Œuvres compU-le.^. l. XW'II , p. ii;<'i.