‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 195 sur 223 · LES PRÉDICATEURS DU NOVICIAT · texte numérisé non relu

LES PRÉDICATEURS DU NOVICIAT

exercices : « Si j'ai fait quelque fruit, c'est que j'ai cru sentir, pendant cette semaine, que je prêchais à des âmes chères à Notre-Seigneur... Puissé-je seulement, avec le secours de la grâce, imiter ce que j'ai vu, et profiter, aussi bien que celles qui m'ont entendu, de ce que j'ai moi-même enseigné M »

En 1827, le Père Druilhet fil aux religieuses de Paris une sorte de cours de pédagogie chrétienne, relevé par de fortifiantes considérations sur la mission du Sacré- Cœur dans le siècle présent. « Je vous l'ai rappelé souvent, mes chères sœurs, disait-il, l'établissement de votre Société est une victoire remportée par la miséricorde de Dieu sur sa justice, grièvement offensée de nos jours... Vous pouvez contribuer puissamment à arrêter les progrès de l'impiété, et à maintenir au milieu du monde le peu de foi qui y reste encore. Le Sacré-Cœur n'a été voulu de Dieu que pour cela^ ! »

Cependant un directeur ordinaire manquait encore à ce noviciat. La supérieure le sentait : elle sentait aussi combien la race en est rare, et le don inestimable! Juste discernement des âmes, et de leurs voies si diverses, perpétuelle attention au signal de Dieu, auscultation délicale de tous les mouvements du cœur; puis, conduite tout à la fois patiente et décidée, exempte d'hésitation comme de précipitation ; incitation pressante à la vie de plus en plus parfaite, attirant les âmes à Dieu avec force, mais sans secousse, comme la terre est attirée vers le soleil; en conséquence, pour cela, de grandes vertus surnaturelles, greffées sur dé solides qualités na-

1 V. Journal, 1821, p. 21.

2 Conférences sur les devoirs des maîtresses de classes , p. 135, 163, 249. — Orléans, Jacob, 1852.

lurelles d'intelligence et de cœur; un équilibre constant de raison et de foi, une solidité qui n'arrête pas l'élan, des pieds qui aient des démarches assurées sur la terre, avec des ailes capables d'emporter les âmes dans le sein de Dieu : en quel homme le Sacré-Cœur pouvait-il espérer de rencontrer cet ensemble?

M^" Frayssinous avait pour secrétaire un jeune prêtre qu'il appelait ordinairement son ange, à cause de la piété et des lumières spirituelles qu'il remarquait en lui. C'était M. l'abbé Stanislas Trébuquet, qui fut plus tard le précepteur de M. le comte de Chambord, dont il resta l'ami et le compagnon d'exil jusqu'à son dernier moment. De brillantes études au collège Stanislas, un précoce professorat exercé dans cette maison, mais surtout une vertu consommée , l'avaient fait distinguer par ses supérieurs. On goûtait beaucoup sa parole à l'hôtel Biron; et toutefois, à dire vrai, ce n'était pas un orateur fait pour le public, que cet homme de silence et de médilalion : c'était un directeur d'âmes. M^ Frayssinous l'avait compris ainsi. Un jour. M'"" Barat se plaignant de n'avoir personne pour la conduite suivie de son noviciat, l'évêque lui proposa son secrétaire; et comme elle se récriait sur sa grande jeunesse : « C'est vrai, lui répondit-il, il est bien jeune encore, mais tout rempli de l'esprit de Dieu. »

M. l'abbé Trébuquet justifia ce choix : c'était un sage et un saint. Toute sa personne, empreinte d'une dignité simple et d'une grande bonté, révélait le prêtre du Très- Haut et le père des âmes. Homme d'oraison, la présence de Dieu l'enveloppait d'un continuel recueillement. Un eût dit, spécialement dans l'heure de préparation qui précédait sa messe, qu'il était abîmé dans la Divinité. Il

MONSIEUR L'ABBÉ TRÉBUQUET 533

était insatiable du Tabernacle. Non content d'adorer pendant de longues heures durant le jour, il veillait souvent une partie de la nuit, tout en larmes; ces larmes et ces veilles finirent par creuser si profondément ses yeux qu'ils ne voyaient plus, et qu'ils semblaient comme perdus sous sa paupière. Après l'amour de Dieu, sa plus grande passion était celle des âmes. Dès « qu'il se sentait grâce pour l'une d'elles», comme il s'exprimait, il ne la perdait plus de vue, ni dans sa pensée, ni dans sa prière, ni dans ses sacrifices; jeûnant, souffrant pour celte âme, aussi austère pour luimême qu'il était rempli pour les autres d'onction et de charité miséricordieuse*.

Mais il est vrai de dire que le grand directeur de cette maison de Paris, c'était l'Esprit-Saint. Le 2 juin de l'année 1827, veille de la Pentecôte, M"^ Barat dit à ses filles des choses si fortes sur l'abandon de l'âme à cet Esprit de Dieu, qu'elle dut s'arrêter à plusieurs reprises sous le coup de son émotion. Elle semblait embrasée par les langues de feu. « Une âme qui s'est donnée, disait- elle, ne marche plus, elle s'élance, elle vole ; la croix ne lui pèse plus , la croix n'est plus la croix, c'est le bâton du voyage; l'épine n'est plus l'épine, c'est la couronne qu'à l'exemple de sainte Catherine de Sienne, elle a reçue de son Seigneur; et volontiers l'enfoncerait-elle plus avant dans sa tête, afin de délecter son amour de la jouissance de ses douleurs... Ah! qui me donnera, mes filles, de vous dépeindre le prix, la force de cet amour! Et si tel est le

1 V. L'ancje de Froshdorf. — Éloge funèbre de M. Trébuquet, Paris,

bonheur d'une seule âme ainsi livrée à l'aclion de Jésus, que sera-ce d'une réunion, d'une Société tout entière qui s'abandonnerait ainsi sans réserve à sa conduite? Ah! ce serait déjà un avant-goût du ciel'l »

Telle se formait à Paris, sous l'inspiration d'en haut et l'action do M"' Barat, cette nouvelle génération religieuse dont elle écrivait à M""® Geoffroy : « Je veux espérer comme vous, ma chère mère, que ce qui viendra vaudra mieux que l'ancien. Il est vrai que nous autres vieilles, nous valions peu de chose; mais Jésus supplée à tout. Ainsi tout l'univers sera-t-il convaincu que notre Société est l'œuvre de son Cœur, puisqu'elle a manqué, dans sa fondation, de tout ce qui a fait la prospérité des autres Sociétés '^ » M^' Frayssinous, étonné des fruits que la grâce portait dans ces âmes fidèles, disait, de son côté, à M""^ Barat : « Je voudrais vivre encore dans quatre-vingts ans, afin de voir si cette Société aura soutenu ses démarches dans la carrière, du même pas dont nous la voyons y courir aujourd'hui ^ »

1 Recueil des conférences , p. 13.

2 Paris, 27 avril 1824.

3 Confér. de M"" Baral, 27 avril 1827.

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