‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 21 sur 223 · SA FORMATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

SA FORMATION RELIGIEUSE

pendant la Terreur, et qui, successivement curé de Saint-Etienne-du-Mont, puis évêque de Grenoble, voulut plus tard finir ses jours au Sacré-Cœur, dont il avait préparé le berceau. Ami de l'abbé Barat, il eut bien vite a{)précié le mérite de sa sœur, dont, un demi-siècle après, il ne parlait encore qu'avec une admiration qui le rajeunissait. Estimant toutefois que personne ne pouvait mieux la former que celui qui avait été son premier guide, il laissa bientôt la conduite de la jeune fille à l'abbé Barat lui-même : dès lors Sophie entra dans les voies âpres mais salutaires de la croix.

Avec un fond commun de ressemblance , un même esprit de foi, un dévouement égal, une énergie pareille pour le bien, il était difficile de rencontrer deux natures plus contrastantes que celles de ce frère et de celte sœur. Autant il y avait chez l'une de délicatesse craintive, de simplicité et d'humble soumission, autant le caractère de l'autre , retrempé encore dans le rude séminaire de la captivité, était inflexible dans la poursuite de son but. Il est vrai que c'était uniquement un but de sanctification. Aussi pour un tel homme il n'y avait qu'une manière possible d'aimer sa sœur : c'était de la perfectionner et d'en faire une sainte, en taillant dans ce marbre d'une éclatante pureté l'image de Jésus-Christ. Il y mit une vigueur proportionnée à son zèle , et commença en conséquence par frapper de rudes coups.

Convaincu premièrement que l'attachement à la volonté propre est le plus grand obstacle à l'opération divine, le directeur n'épargna rien de ce qui pouvait dompter la. personnalité dans cette sœur chérie. Un jour, il arrachait Sophie à une lecture oii elle trouvait

un charme trop vif; un autre jour, il jetait impitoyablement au feu certain travail de sa main dont elle lui réservait la surprise. La vanité surtout était poursuivie dans ses derniers refuges : la jeune fille ne pouvait sortir qu'avec le petit costume de Bourguignonne qu'elle avait porté à Joigny. Une fois, qu'elle s'était fait un vêtement plus élégant dans lequel elle eût pu mettre quelque complaisance, son frère le lui prit et le livra aux flammes. « C'est tout au plus si Sophie put retenir ses larmes, » nous rapporte une de ses premières et plus saintes confidentes; mais cette conduite si sévère tendait à rendre son cœur pur et entièrement à Dieu. — « Elle souffrit d'abord beaucoup de ces rigueurs, ajoute le même témoignage ; il lui semblait que son frère n'était sévère que pour elle, tandis qu'elle le trouvait rempli d'indulgence pour ses compagnes et pour tout le monde. Mais rien ne pouvait altérer sa confiance envers celui qui portait un intérêt si vrai à son âme, et qui était lui-même adonné à une si parfaite moi tification. Il travaillait sa sœur, désirant la former à une haute sainteté ; et d'ailleurs, en lui imposant ces pénitences si rudes et si répugnantes à l'amour- propre , il mettait tous ses soins à les lui faire aimer ^ »

Le grand moyen qu'il employait pour les lui rendre aimables, c'était de les lui faire accomplir en vue de Jésus -Christ : « La pauvre enfant versait bien des larmes en secret, est- il dit au même lieu; mais elle les mêlait à celles de Jésus, qu'elle aimait déjà beaucoup. » Or l'amour, non-seulement allège, mais transforme tout; et ce qui n'avait été que de la résignation devint bientôt

i IiccU de la mère Thcri'sc, p. 27, 23, \\\ 17.

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chez elle une joyeuse allégresse : « Je m'y habituai , à la fin, racontait -elle, et ce qui m'avait fait souffrir finit par me faire rire^ »

Le même amour produisait en elle l'humilité : ce fut, toute sa vie, la vertu fondamentale de M""® Barat. Sa plus haute prétention, à cette époque, était d'être reçue chez les carmélites comme sœur converse. Ce qu'elle savait, ce qu'elle lisait ne faisait qu'affermir en elle ce dessein, en lui montrant combien l'obscurité plaisait au cœur de Jésus- Christ. Et si parfois la lecture de la vie des saints lui présentait des exemples qui la décourageaient : « Ces grandes saintetés me font peur, disaitelle, mais c'est égal; il y a du moins un côté par où je pourrai toujours me rapprocher de ces modèles : c'est l'humihté. C'est par là que je prouverai à mon Dieu que je l'aime ! »

Aimer Dieu : tout était là; et l'on voyait déjà s'accomplir en elle cette parole que Notre-Seigneur adressait un jour à une autre sainte âme : « Ma fille, saint Vincent de Paul a trouvé l'amour dans l'humilité, et toi tu trouveras l'humiHté dans l'amour ^ »

La direction imprimée à la conscience de Sophie procédait de la même élévation de vues; mais, conduite par un zèle encore sans expérience, elle dépassa le but et aboutit à de funestes excès. Avide d'épuration pour cette âme soumise, son frère lui en fit scruter minutieusement les replis, l'assujettissant à d'interminables confessions générales qui la jetèrent dans le trouble. Tremblante en présence de la sainte communion, elle en était

1 Récit de la mère Thérèse, p. 29. — Notes de la mère Deshayes, p. 8.

2 La mère Marie de Jésus du Bourg, cilée par M. l'abbé Ch. Gay. — Des Vertus chrétiennes, t. I, p. 379.

réduite à chercher des prétextes pour s'en éloigner. Il fallait même parfois que, du pied de rauteloù il célébrait, son directeur, la voyant hésiter, l'appelât et lui dît : « Sophie , approchez-vous ! » Alors elle obéissait, et elle venait recevoir l'Époux divin des vierges '. C'est aussi dans ce temps que cette âme, dévorée de l'amour de Jésus- Christ, et s'indignant de lui ressembler si peu , ne vit d'autres moyens de s'en punir et de lui plaire que de crucifier sa chair innocente. Elle jeûna, elle veilla, elle coucha sur la dure, elle donna la discipline à ses membres délicats. Elle portait à cette époque une ceinture de fer que plus tard l'abbé Barat envoyait, comme un trophée, aux premières religieuses du Sacré-Cœur, avec ces vers de lui :

Le corps est dans les fers , l'âme est en liberté , Le fer du temps devient l'or de l'cternité.

Le tempérament de Sophie, naturellement débile, s'affaiblit encore dans ces austérités qui dépassaient ses forces. C'était là une erreur de son directeur. Il le comprendra plus tard quand l'âge lui aura donné une plus mûre connaissance de la conduite des âmes , et il en demandera pardon à sa sœur et à Dieu.

Cependant le séjour de Sophie à Paris ne lui avait pas fait perdre de vue la famille qui la regrettait toujours en Bourgogne. D'abord , une correspondance , aussi active que le permettait cette époque, renouait fréquemment les liens d'une affection dont la religion ne saurait demander le sacrifice ni afiaiblir la tendresse. Seulement, à cette tendresse se joignait maintenant un

' liicil de la lucre Tlicrcse, \>. 25.

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