SON DOUBLE ATTRAIT
chantait des cantiques, ou récitait des morceaux de poésie sacrée.
« Je me souviens surtout d'un beau jour d'automne où, nous étant assis à l'ombre d'un grand chêne, ayant devant nous les sinuosités de la rivière, ma tante se mit à réciter les vers du jeune ÉHacin dans la tragédie (TAthalie. Le feu de son âme avait passé dans sa parole et dans son regard. J'étais sous le charme : le Beau se révéla à moi pour la première fois, et jamais je ne perdrai la mémoire de ces heures maintenant enfuies à l'extrême horizon de ma vie^ »
Le même témoin nous rapporte que sa tante lui disait quelquefois : « Tu es bien heureux d'être homme : c'est un bonheur que je t'envie, car les hommes peuvent faire de grandes choses pour Dieu. »
Que voulait-elle donc faire? Vers quel terme la poussait la main qui la dirigeait invisiblement? Elle l'ignorait elle-même. Elle avait fait le premier apprentissage de la vie dans cette condition humble qui prépare un apôtre à tout labeur de Dieu. Mais si elle était restée fidèle à cette origine par la simplicité de son cœur et de ses mœurs , elle en était sortie par son éducation et sa distinction. Elle avait maintenant vingt ans, et depuis quatre années passées à Paris, le travail de son âme l'avait conduite à une soHdité de vertu capable de porter le poids d'une grande œuvre. Elle se sentait manifestement appelée à la vie religieuse ; mais elle ne voyait en France aucune famille monastique qui répondît pleinement à la double aspiration qui partageait son cœur.
En effet, deux attraits semblaient se combattre en
1 Noies de l'abbé Dusaussoy, v cahier in-18 , fol. 4°.
elle. — Tantôt, quand elle lisait la vie de saint François Xavier et des grands missionnaires , elle se sentait prise d\me vive ardeur pour la conquête des âmes; elle rêvait de se faire l'apôtre et l'évangéliste de l'amour de Jésus-Christ jusqu'aux extrémités du monde, ou du moins de n'être pas complètement inutile à l'œuvre d'apostolat qui allait recommencer sur le sol de sa patrie. — Tantôt l'exemple de sainte Thérèse l'embrasait de l'amour de Jésus- Christ crucifié, et elle portait ses désirs vers les retraites ferventes où les épouses de Dieu se consument près de son Cœur, dans une vie de solitude, de prière et de sacrifice.
C'était la vie active et la vie contemplative qui se présentaient à elle ; toutes deux pareillement saintes , toutes deux également mais diversement utiles pour le salut du monde , sans qu'elle pût distinguer à laquelle des deux le Seigneur l'appelait de préférence. Elle ne pouvait soupçonner encore que la Providence lui ménageait l'une et l'autre dans un Institut entièrement nouveau, déjà révélé d'en haut à un homme apostolique, et dont les éléments préparés , mais dispersés , allaient bientôt se rassembler sous la main de Dieu.