‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 27 sur 223 · ORIGINE DE LA SOCIÉTÉ DU SACRÉ COEUR · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA SOCIÉTÉ DU SACRÉ COEUR

prendre comment si peu de chose était capable de procurer la gloire de Dieu.

« Je suis dans les ténèbres et je ne vois rien. »

« Tout à coup il s'écrie : « Vive Jésus (c'était son exclamation familière)! vive Jésus! saint Ignace sera glorifié de compter pour enfants les enfants du Sacré- Cœur. »

« Puis, comme s'il répondait à l'injonction d'un supérieur invisible : « Non, Seigneur, ajoute-t-il, non, ce n'est pas possible. »

« Mais revenant bientôt à sa docilité confiante et familière : « Mon bon Maître, puisqu'il paraît que vous le voulez, je me rends, mais à la condition que je proposerai ce dessein à mes frères. S'ils l'approuvent, je le regarderai comme venant de vous; sinon permettezmoi de n'y plus songer. »

« Il proposa, en effet, son projet au conseil, continue le Père Varin ; nous l'approuvâmes tout d'une seule voix, et la chose fut décidée immédiatement ^ »

A partir de ce jour, Tournély n'eut pas de repos qu'il

1 Conférence du P. Varin aux religieuses du Sacré-Cœur, rapportée d'après ses propres paroles, sous ce titre : Naissance de notre chère Société. Même carton, cah. in-f», p. 14 et p. 6.

Quant à cet admirable journal de Tournély, on n'en a rien conservé ni retrouvé. — Le P. Varin l'avait brûlé en rentrant en France, et il en exprimait ainsi ses regrets : « Que je voudrais posséder encore ses pensées, ses sentiments, tels qu'il les exprimait dans son journal que nous appelions le Cahier jaune! Je déplorerai toute ma vie ma faute inexcusable; quelle perte!... Je l'ai brûlé. Il fallait traverser la France le sac sur le dos dans un moment de grande agitation ; je craignais qu'il ne tombât entre des mains malveillantes, et, au lieu de le confier aux amis que j'avais à Vienne, je le détruisis. Quelle perte, mon Dieu, il renfermait des trésors! C'était pour nous la source où nous allions nous rafraîchir dans l'amour du bon Maître. » Visite du P. Varin et de la mère Grosier à Conflans. — Journal de 1842.

n'eût posé la base de l'édifice dont Dieu môme était l'architecte. Peu après, il crut en avoir trouvé la pierre fondamentale dans une grande chrétienne, M""® Louise-Adélaïde de Bourbon Condé, femme d'une haute vertu, mûrie par le malheur et embrasée de l'amour de Dieu et de ses frères. Suivie de quelques anciennes religieuses dispersées par la révolution , mais demeurées fidèles , elle se rendit à Viemie auprès de Tournély pour se ranger sous sa règle et travailler à l'œuvre qu'il voulait établir. Mais bientôt elle s'enferma dans une vallée de la Suisse, chez les Trappistines; et sa communauté se dispersa sans retour.

Cette épreuve contrista le Père de Tournély, mais elle ne l'ébranla pas. Dans le temps même qu'il voyait se consommer la ruine de ce premier essai, il protestait encore hautement de son espoir :

« Un jour, dit le Père Varin, traversant avec moi le glacis situé entre la ville de Vienne et le faubourg de la Landstrasse, où était notre demeure, il se tourna vers moi et me dit : « Mon ami, j'avais cru que cette fondation était l'ouviage de Dieu ; eh bien ! je persiste à le croire ; je ne me suis pas trompé, ou il n'y a plus de discernement possible entre l'esprit de mensonge et l'esprit de vérité. » Puis après un moment d'humble recueillement, il se retourna vers moi , releva la tète, et, le visage enflammé : « Dieu lèvent, reprit-il d'un ton de prophète. Dieu le veut! je vais éteindre ce premier feu, cependant il se rallumera et il brûlera un jour. Je puis m'èlre trompé sur les moyens et sur le tcmjjs dont le Seigneur a fait choix i)()ur l'établissement de colle société ; mais elle existera*! «

• Même cahier iii-f". |>. IC. — \ oir aussi Noies aulograplics de (a mère

LES PREMIEHS ESSAIS 43

Elle (levait exister, mais il ne fut pas donné à Tournély de la voir. C'était en lui que Dieu en avait déposé l'inspiration : c'était à un autre qu'en devait appartenir l'élaboration définitive. Il suffisait au mérite de sa courte existence d'avoir été le prophète de l'œuvre de l'avenir, et surtout d'en avoir présenté , dans sa personne, un admirable idéal. Le Cœur de Jésus ne lui laissa que le temps de révéler à la terre ses divines confidences; puis il se hâta de le rappeler au ciel.

Le Père de Tournély mourut jeune. La soif de Dieu le consumait : « Non, je ne puis plus vivre séparé de mon Jésus! » disait-il souvent. Il avait annoncé par trois fois sa mort prochaine ; et, huit jours auparavant, lorsque rien ne pouvait faire présager sa dernière heure , il écrivait sur son journal cette prière : « C'est maintenant, ô mon Dieu, que je laisse mes frères; oui, c'est bientôt que je les laisserai entre vos mains ^ » En effet, peu de temps après, la petite vérole se déclara chez lui avec les symptômes de la plus irrémédiable gravité.

Les jours de sa maladie furent des jours d'oraison et d'immolation continuelle. Une seule chose était capable de détourner sa pensée du ciel oia il touchait : c'était l'institution de la Société future. Il disait au Père Varin : « Mon ami, vous savez tout, je vous ai tout confié : allez, ne précipitez rien, mais attendez les moments du Seigneur ^ » Enfin, près d'expirer, il parut comme

Deshayes, p. 21. — Item, Vie du P. Varin, ch. xiii, p, 131. — Une maison des religieuses de la Société du Sacré-Cœur a été établie et existe aujourd'hui dans ce même faubourg de la Landstrasse où Tournély exprimait ce regret et cet espoir.

' Même cahier in-f", p. 7. — Maladie et fin du P. de Tournély.

2 Journal du Noviciat. — Entretien du 22 novembre 1857, p. 53.

éclairé d'une lumière prophétique ; et, sur le seuil même de l'éternité, on l'entendit encore répéter avec force : « Elle sera! elle sera! »

Pendant chacune des nuits de sa maladie , il avait reçu Jésus- Christ dans la communion : c'était le seul lien qui le retînt encore à la vie. Une nuit son ardeur pour la divine Eucharistie se manifesta par de si violents transports qu'on le crut en délire. N'osant le faire communier, on lui annonça qu'il n'aurait pas cette fois le bonheur de recevoir son Dieu. A ce refus, le malade retomba sur son lit, et sa douleur fut si grande qu'il en mourut sur l'heure'.

Ce fut le 9 juillet 1797 que le serviteur de Dieu entra dans la joie de son Maître. Il avait à peine trente ans -.

Le projet de Tournély n'était pas descendu avec lui dans la tombe : le Père Varin, élu supérieur à sa place, héritait de ses plans. Il chercha donc partout, dans ses courses de missionnaire, l'âme prédestinée à devenir l'instrument de Dieu pour cet ouvrage. Un moment, lui aussi, comme son prédécesseur, pensa l'avoir trouvée dans une personne de haute naissance, l'archiduchesse Marie-Anne, sœur de l'empereur d'Allemagne. Bientôt même cette princesse, de concert avec deux de ses dames d'honneur, M"®' Léopoldine et Louise Naudet, fonda à Rome une maison qu'on crut appelée à devenir le berceau de la Société.

Mais à cette époque le Père Varin venait de faire une

' Noies autographes de M""' Deshayes, n» I, p. 2.

2 Le tombeau de Touniôly a été Iransfôré dans une crypte sous la chapelle du Sacre -Cœur de Vienne, où il est l'objet d'une vénération croisï^ante, (|ui tend à devenir un culte.

On vient d'écrire en allemand l'édifiante histoire du serviteur de Dieu.

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