LES PREMIERS ESSAIS 4S
démarche qui était une erreur. Par une extrême défiance de lui et de ses forces, il avait été conduit à réunir la compagnie des Pères du Sacré-Cœur à celle d'un certain Père Paccanari, esprit aventureux, caractère dominant, conscience douteuse, qui, surprenant sa confiance, se fit donner la conduite des deux sociétés désormais fondues ensemble sous le nom de Pères de la foi. C'est ainsi que la récente fondation de l'archiduchesse fut remise entre les mains du nouveau supérieur. Mais l'esprit que Tournély avait reçu du ciel ne résidait pas dans cet homme, et l'oeuvre de la princesse n'était pas l'héritière de la promesse divine. D'ailleurs outre que, d'ordinaire, ce n'est guère sur les marches d'un trône que Dieu va prendre les instruments de sa droite, il semblait juste que la France, foyer de l'impiété révolu-tionnaire, devînt aussi celui de la rénovation religieuse. Elle avait fait les blessures : n'était-ce pas à elle de les panser de ses mains?
Parti de l'Allemagne le 19 mars, fête de saint Joseph, le Père Varin rentra en France avec quelques Pères de la foi dont on l'avait fait le chef. C'est alors que nous Pavons vu recevoir l'abbé Barat dans sa communauté. C'est peu de temps après qu'une conversation avec ce nouveau frère lui révéla le trésor cherché depuis longtemps, et jeta sur l'avenir de la future Société une vive lumière : ce fut comme l'apparition de l'étoile sur son berceau.
« Un jour, rapporte le Père Varin, que je me trouvais seul avec le Père Barat dans la pauvre chambre qui nous servait à la fois de dortoir, de réfectoire , de salle d'étude, de cuisine et même de salon, assis tous deux sur une modeste couchette, je l'interrogeai pour
savoir si rien ne l'attachaiL dans le monde. Il me répondit qu'il avait une petite sœur. Ces paroles firent sur moi une vive impression. Je lui demandai son âge et ce qu'elle pouvait faire. Il me répondit qu'elle avait de dix-neuf à vingt ans, qu'elle avait appris le latin et le grec et traduisait couramment Virgile et Homère, qu'elle était capable de faire une bonne rhétoricienne, qu'elle pensait à entrer prochainement au couvent , peut-être au carmel, et que, pour le moment, elle était allée passer quelques semaines dans sa famille*. »
Cette sœur, cette fille spirituelle et cette élève d'un homme dont il pouvait apprécier le talent et la vertu; cette instruction classique et ces études si supérieures à celles de la plupart des femmes, cette •humble condition, cette vocation religieuse, enfin cet âge susceptible de recevoir l'empreinte d'une formation nouvelle : toutes ces choses réunies furent pour le Père Varin un premier rayon de lumière. La présentation qui lui fut faite ensuite de la jeune fille, au retour de ses vacances, acheva de l'éclairer.
« Au bout d'un mois, continue-t-il, M"'' Sophie Barat revint à Paris. J'allai la voir, et je trouvai une personne très- délicate de tempérament, extrêmement modeste et d'une grande timidité. Le sentiment intérieur, que j'avais éprouvé quand son frère me parlait d'elle pour la première fois, prit une intensité plus forte et une clarté plus vive. Alors je compris tout!... « Quelle pierre fondamentale! » me dis-je en moi-même.
1 C.arlon de Vienne. — Conf. du P. \'arin, c;ili. in-l", p. 17. — Hécit de la mère Thérèse Maillucheau, copie interlignée, p. :îl. — l'ie du Pcre ]'afin, ch. xiii. p. 132.