LE PETIT CÉNACLE DE PARIS
les œuvres du zèle. Celui de Sophie embrassait dès lors le monde entier. Voici ce qu'elle-même racontait plus tard à ses novices :
« Dans ce môme temps, un missionnaire qui repartait pour l'île de Madagascar vint nous visiter et nous entretenir de ses travaux. Plus tard il nous écrivit pour nous demander si nous ne voulions pas suivre l'exemple de Marie d'Agréda, en nous consacrant au salut des idolâtres. Quand celte lettre m'arriva, je compris aussitôt, par ce qui se passait en moi, que notre Société devait embrasser l'univers; et cette pensée entra profondément en mon âme, comme un appel de Dieu. Désireuse d'y répondre, je demandai conseil. Il me fut répondu : « Non, vous resterez en France. Là est le champ de « vos travaux, vous n'en sortirez guère. » Je me soumis; et voyant que Dieu ne voulait pas de moi, je me contentai de lui faire celte prière : « Puisque, Seigneur, « vous n'agréez pas le désir de votre servante, per- « mettez- moi de vous demander une compagne qui un « jour fasse cette œuvre en ma place, et qui la fasse « mieux que moi *. »
Le Père Barat avait eu l'esprit de la discipline, nécessaire pour préparer l'œuvre dans sa fondatrice; l'esprit de l'apostolat reposait sur le Père Varin, appelé à établir cette œuvre et à la répandre. Ce n'était pas un orateur brillant que cet homme de Dieu; sa parole était simple, inspirée par l'oraison plutôt que par l'étude, pénétrée de l'onction de l'Évangile, enflammée par la charité de Jésus-Christ, et surtout vivifiée par l'éloquence d'une vie d'anachorète et d'apôtre. Cette va-
i Journal du Noviciat, 22 novembre 1857, p. 54. — Voir aussi Lellre de M™» Baral à M""= Duchesne, 3 février 180G.
leureuse activité qu'il avait déployée à rarniée des princes, il la consacrait maintenant à la restauration du royaume de Dieu. M^' de Juigné, archevêque de Paris, qu'il avait vu en Allemagne, lui avait conféré les plus amples pouvoirs dans son diocèse. L'abbé de Bruillard, son ami, lui avait dit en le recevant dans cette ville : « Si vous voulez conquérir votre droit de cité , commencez par ce qu'il y a de plus rude et de plus rebutant dans le ministère : prenez les hôpitaux. » Le Père Varin avait pris l'hôpital de la Salpêtrière, y passant les jours et les nuits, donnant des missions à six mille malades, admettant à la première communion près de trois cents hommes le même jour, baptisant deux cents adolescents et en présentant cinq cents autres au sacrement de confirmation. De là le missionnaire s'était mis à parcourir les environs de Paris, remuant les populations déshabituées de la foi et de la vie chrétienne, et ramenant au bercail de l'Eglise, non -seulement le troupeau, mais quelquefois le pasteur. Tel était le Père Varin, infatigable, intrépide et cependant toujours calme, toujours gai, toujours humble; compatissant à chacun et ne se comptant lui-même pour rien, pourvu qu'il avançât les affaires de Dieu^ Le Père de Tournély avait donc eu raison de lui prédire que, même dans la vie religieuse, il resterait soldat. Quand il s'était ainsi comme plongé dans le zèle, il n'avait pas besoin d'une longue étude pour parler : il n'avait qu'à laisser déborder son cœur pour embraser les âmes de l'ardeur conquérante (pii le dévorait lui-même.
Le soir du lu novembre de cette année 1800, les (jualre postulantes s'élaient rendues dans laciiapelle des Pères
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LA PREMIÈRE CONSÉCRATION o3
de la foi pour la fête de saint Stanislas Koslka. Lorsque le salut fut achevé, et que tout le monde fut sorti, elles se trouvèrent seules à genoux, devant l'autel. Le Père Varin, qui savait leur pensée, leur dit : « Vous ne pouvez donc vous résoudre à quitter le bon Maître dont vous venez de recevoir la bénédiction? Cela ne vous suffit-il pas? auriez-vous quelqu'autre chose à lui demander encore?... »
Partant de là, le Père leur parla du bonheur de se consacrer à Jésus- Christ, suivant l'exemple du jeune saint dont s'achevait la fête. S'animant sur ce sujet, il en vint à leur dire des choses si admirables qu'il leur communiqua son pieux enthousiasme. Elles brûlaient d'être à Dieu, et le Père dut leur promettre qu'il recevrait prochainement leur consécration. Il en fixa le jour au 21 novembre, fête de la Présentation de la sainte Vierge.
Après les exercices d'une retraite préparatoire, ce jour heureux arriva. On donna à la petite chapelle de la rue deTouraine tout l'éclat qu'elle comportait. La messe fut célébrée par le Père Varin; et, après l'élévation, les postulantes prononcèrent leur consécration au Cœur de Jésus-Christ, qu'elles reçurent ensuite dans la sainte communion.
Sophie était transportée ; elle venait enfin de se précipiter dans l'holocauste! Cette solennité, ce premier engagement, prononcé devant l'autel d'une chapelle privée, alors que partout les églises étaient encore fermées ou démolies , lui laissèrent une impression qu'elle déclarait unique dans sa vie. Elle venait de toucher la terre promise, et un monde nouveau s'ouvrait devant elle.
La journée entière se passa dans cette joie. Les Pères
3i HISTOIRE DE MADAME BARÂT
Varin et Barat, avec leur respectable ami le Père Roger, partagèrent le déjeuner des nouvelles consacrées, chez M"^ Duval. Le repas se prolongea un peu plus que de coutume en conversations animées par l'espérance. « Une pieuse dilatation épanouissait les cœurs, racontait M*"" Barat; on eût cru assister aux agapes des premiers chrétiens. »
Le 21 novembre est encore regardé et solennisé par le Sacré-Cœur comme la date de sa fondation. En ce jour, ses premières Mères avaient fait une grande chose pour le service de l'Eglise. Sans doute elles ne savaient pas, ces humbles femmes, elles ne pouvaient pas prévoir, en 1800, quelles épouvantables crises allait traverser le siècle qui s'ouvrait. Mais, dans celte longue lutte entre le bien et le mal, qui est de tous les temps, elles s'étaient enrôlées, dès la première heure, pour les combats de Dieu; et, en se plaçant sous le signe du sacré Cœur de Jésus, elles avaient compris d'où le salut pourrait venir. C'est de là encore que nous l'attendons. C'est vers ce Cœur secourable que nous nous tournons, en nous écriant avec saint Bernard : « Qui donc l'emportera définitivement de la malice humaine ou de la miséricorde divine? Que vos antiques miséricordes triomphent, ô Seigneur, que votre sagesse soit victorieuse du mal! L'iniquité est grande; mais votre bonté n'est-clle pas plus grande, o mon Dieu? Oui, et infiniment ^ »
I « Vinccnlne miseriœ misericordias, an misericordia; miserias superabunl? Vincanl misericordiae iux anliquœ, Domine, vincal sapionlin maliliam. — Ma(,^na enim illorum iiiiquitas : sed numquid non major pielae lua. Doininc? tniiKtiin [pcr «inntn» iiKHium. » (S. Hcrnard.)