FONDATION D AMIENS — LE BERCEAU
Mai 1801 à décembre 1802.
Le P. Varin et M. l'abbé Bicberon. — Geneviève Deshayes : sa vocation ; ses lumières surnaturelles. — Henriette Grosier et la petite maison de la rue Martin-Bleu-Dieu. — Les Dames de la foi. — Pauvreté, piété, charité de ces commencements. — Union croissante de Sophie avec Notre -Seigneur; sa vie cachée. — Sa conscience tremblante. — Lettre du P. Varin. — Elle est admise à ses vœux ; son état d'extase en ce jour. — Classe des pauvres. — Mauvais gouvernement de la supérieure. — L'humble Sophie est nommée à sa place. — L'ensemble des voies de Dieu.
La société venait de naître. Maintenant qu'allait-elle faire? Où Dieu la voulait-il? Dans quel lieu allait-elle s'établir d'abord ?
Au mois de mai 1801, le Père Varin s'était rendu dans la ville d'Amiens pour y donner une mission , et préparer l'établissement d'un collège des Pères de la foi. Là, étant descendu dans la maison hospitalière de M""* de Rumigny, appelée alors l'hôtel des Douze Pairs de France, il y fît la rencontre d'un prêtre de haute vertu nommé M. Bicheron, qui y tenait une école
de jeunes gens de la noblesse. Il eut bientôt reconnu dans ce vénérable prêtre un ardent zélateur de la dévotion au sacré Cœur de Jésus \ ce qui Tamena à lui parler de Tinslitution qu'il venait de lui consacrer à Paris. M. l'abbé Bicheron entra chaleureusement dans les desseins du Père et lui promit son appui. En effet, peu après, il lui adressa deux pieuses filles qu'il dirigeait, et qu'il croyait propres à cette œuvre naissante. La première était M"° Geneviève Deshayes, cœur d'or, caractère de feu, âme singulièrement élevée et courageuse qui portait, dans un corps assez pauvre de santé, la passion de toutes les choses généreuses. La mort de ses parents l'avait laissée libre et riche; et maintenant elle vivait près d'un frère marié qui lui était très-cher. Elle aimait un peu le monde et beaucoup la parure; mais elle aimait encore davantage Notre - Seigneur , l'Eglise, les âmes, les pauvres. Pendant la révolution elle avait fait des prodiges de charitable intrépidité pour sauver les prêtres, les émigrés et les religieux. Présentement , il n'y avait pas à Amiens une seule œuvre de religion ou de mi-
1 Antoine -Joseph Bicheron, vénérable ecclésiastique du diocèse de Soissons que la révolution avait conduit à Amiens, venait d'y terminer l'éducation de M. le marquis de Clerniont -Tonnerre. S'associant alors avec un jeune homme, de Hanprest-sur-Somme, M. Louis Sellier, depuis jésuite de haute sainteté, il avait établi un pensionnat composé de jeunes gens d'élite, tels que MM. Albert de Brache, Hippolyte et Théodore de Rumigny, Adrien de Galonné, Isidore Daveluy; et, quelque temps après, MM. d'Aster de Gramont, d'Harcourl , de Ghoiseul d'Aillecourt, de Mâchant, de Franqueville d'Abancourt, etc.. — Le pensionnat avait son habitation dans la maison des Douze Pairs de France, devenu depuis l'hospice dos Incurables. M. Bicheron fut toute sa vie l'an)! et le bienfait<.'ur de la Société du Sacré-Gœur. Il est niorl curé de Saint -Pemy, A Amii-ns. le 19 mars 1H-2/|.
MADAME GENEVIÈVE DESHÂYES 57
séricorde dont elle ne fût, avec M. Bicheron, M°'® de Pvumigny, et M"° Tripier son amie, l'inspiratrice ou l'instrument. « Nous nous occupions surtout à répandre la dévotion au Sacré Cœur, » raconte-t-elle dans un mémoire qui la peint au vif. L'attrait pour la vie religieuse avait été le prix de cette grande activité au service de Dieu ; mais, incertaine encore de la voie qu'elle prendrait, elle s'en remettait avec une confiance aveugle à la décision du Ciel.
Cependant les lumières les plus extraordinaires lui venaient à ce sujet. Elle avait pour amie une pieuse carmélite, la sœur Saint-Fidèle, fille de M. Perrache, trésorier de France à Amiens. Cette religieuse, forcée de rentrer chez son père , y avait reconstitué une petite communauté avec quelques compagnes. « Or, rapporte M"'® Deshayes, un jour que j'étais assise auprès d'elle, sur son lit de carmélite, la sœur Saint-Fidèle me dit: « J'irai chercher bien loin la perle évangélique, et vous, vous la trouverez sans sortir de votre ville; car ici, de ce côté, s'établira quelque chose pour la gloire de Dieu, et vous en serez ! » Disant cela, mon amie me montrait devant elle l'endroit où en effet nous commençâmes la Société à Amiens. » Bientôt la carmélite, cherchant une vie plus cachée, partit pour la Russie, afin de s'ensevelir à la Trappe ; mais elle n'oublia pas son amie Geneviève, et en passant par Lubeck elle lui écrivit : « Attendez au printemps , Dieu vous fera connaître alors ce qu'il veut de vous. »
Ce fut dans ce printemps, celui de 1801, que le Père Varin vint prêcher à Amiens. M"° Deshayes fut l'entendre avec assiduité. « Dans un de ses sermons, le prédicateur, raconte-t-elle, ayant pris pour texte :
Allez et enseignez, je sentis quelque chose qui m'éleva très -haut dans celte vue des rapports d'une faible créature avec son Créateur, pour raccomplissement du salut des âmes. »
Bientôt M. Bicheron lui déclara solennellement que cet homme était pour elle l'envoyé du Seigneur, et il la détermina, non sans difficulté, à s'adresser à lui. Le missionnaire la reçut bien ; mais il ne lui parla celte fois que d'une chose : l'amour de Jésus-Christ et de son Cœur adorable. « J'écoulais, raconle-t-elle, ce que ce Père me disait , et je goûlais , sans y penser, une grande amplitude de bonheur et de paix. » — Son àme , comme elle s'exprime , « s'était immédiatement collée au sacré Cœur. »
Ce ne fut que plus tard , dans un autre voyage , le jour du 28 août, fête de saint Augustin, que le Père se prononça sur sa vocation. Il commença par lui parler de Tournély, de sa belle vie, de sa précieuse mort , et des projets dont il l'avait fait l'héritier. C'était toujours cette grande figure sacerdotale qu'il mettait en avant pour gagner les âmes au cœur de Jésus , en plaçant son action sous les auspices d'un meilleur et d'un plus grand que lui. Ensuite il l'entretint de la fondation de Rome , et plus spécialement de la communauté qui se formait à Paris. Il lui dépeignit d'un mot chacune de ses novices; mais quand il arriva à M"" Sophie, le bon Père s'étendit plus au long sur son mérite; puis, levant les yeux au ciel, il s'arrêta tout court, comme s'il eût retenu une partie de sa pensée. A la fin, il ajouta: « D'ailleurs, vous allez la connaître, car Jésus-Christ vous appelle à être, avec elle, une épouse du Saci'é-Cœur. Maintenant, ma (illo,