‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 36 sur 223 · L'HUMBLE BERCEAU D'AMIENS · texte numérisé non relu

L'HUMBLE BERCEAU D'AMIENS

petite Société encore au berreaii , en lui inspirant l'esprit d'enfance si cher au Dieu de Bethléem. Oh! heureuses étions-nous dans ce pauvre réduit' ! »

A cinq heures du nialiri, un coup de bâton frappé au plafond de la chambre des sœurs, donnait le signal du lever. « Aussitôt réveillée, chacune prenait son crucifix : c'était le bon momeull » rapporte M™® Barat; et pour elle, ce bon moment se prolongeait toute la journée. Une des premières instruclions faites par le Père Varin avait été le commentaire de cette parole de Marthe à Marie : « Magisler adesl et vocat te : Le Maître est là qui t'appelle. » Depuis ce jour, c'était devenu le mot d'ordre de l'obéissance : « Magister adest, » s'entredisaient les sœurs; et le coup de la cloche, si contrariant qu'il fût, était pour elles la voix de ce souverain Maître. « L'obéissance, la mort à >oii propre jugement, la mortification, étaient notre boussole, » écrit M"® Deshayes.

Leur déniiment était complet. En arrivant à Amiens, jyjme Barat ^ pour toute forluue, possédait un écu de six francs. M^'" Deshayes éiaii plus riche, il est vrai; mais déjà ruinée par ses charités, elle ne put subvenir aux premières dépenses qu'en ven lant à vil prix son mobilier, ses dentelles, et toute son opulente toilette d'autrefois. « Je le fis de grand cœur, écrit cette âme généreuse. Je me serais venilue moi-même et fait hacher en morceaux pour celte chère Société à laquelle je n'avais à donner que m m a uour. » On se tira à peu près d'affaire: « Il nous fallait non - seulement nous entretenir nous-num'îs, mais encore travailler

1 Noies autographes deM"^^ Di'shx'fs, p. 37. Voir aussi Récit de M"" de Coriolis, d'après M"" Deshayes, f .1. 3J, col. 4*.

pour les personnes du dehors , raconte M"" Barat. Au milieu de tout cela, nous étions sans sollicitudes, heureuses des privations qui nous rappelaient notre Sauveur à Nazareth. » La nourriture était aussi pauvre que le reste; et les maîtresses ne vivaient que des restes laissés par les pensionnaires, toujours servies les premières et copieusement. Il est vrai qu'en retour la lecture du réfectoire se faisait dans les petits volumes de M"" Loquet : Cruzamante , le Voyage de Sophie et d'Eulalie au palais du vrai bonheur; les Entretiens de Cloiilde; ceux d'Angélique, etc., et chacune devait y prendre grand plaisir.

Les plus pénibles sacrifices étaient les continuellesouffrances de l'amour-propre. Il fallait se mettre bien courageusement au-dessus des mépris du monde, pour paraître, par exemple, le matin devant sa porte, un balai à la main; et surtout pour se montrer avec le petit bonnet rond et le bizarre costume imaginé exprès par M"® Loquet. C'était ainsi vêtue qu'on devait se rendre le dimanche à la grand'messe de la paroisse , dans l'église Saint-Jacques. C'était ainsi qu'on devait conduire les élèves à la Ilottoie, la belle promenade dWmiens, où parfois la petite troupe se débandait pour le plaisir de faire courir après elle les malheureuses sœurs. « Nous tâchions de nous calfeutrer afm de ne rien sentir, écrit M"° Deshayes; pour moi j'essayais de me croire dans un autre monde , à mille lieues de mon pays et de ma famille. »

Le soir, aussitôt que les enfants étaient couchées, et que la supérieure s'était retirée chez elle, les trois sœurs se réunissaient pour le travail dos mains. « C'était l'heure heureuse, raconte M"" Deshayes; le bonheur de

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