‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 37 sur 223 · SA VIE CACHÉE · texte numérisé non relu

SA VIE CACHÉE

nous retrouver toutes les trois ensemble était une jouissance sans nom, un bain rafraîchissant. Notre félicité consistait dans une grande pureté d'union, en Dieu seul. . . Nos causeries se faisaient ordinairement au foyer de la cuisine. Là, nos trois têtes, rapprochées l'une de l'autre, auraient fourni un tableau des confidences du bonheur. Ma sœur Sophie, brûlant de zèle, parlait de son désir pour les missions du Canada. M"® Grosier témoignait la même ardeur. Moi, j'écoutais; et dans ce pauvre moi, sentant mon rien , je bornais mon zèle à la France. »

L'union des âmes, l'amitié, une amitié céleste jetait donc sur cette vie, comme sur toute vie humaine, le charme incomparable qui console de tout. M^'^ Deshayes, dont on vantait le talent musical, avait été priée de composer un air sur ces paroles du psaume : Ecce quant bonum... Qu'il est bon et doux pour des frères d'habiter ensemble ! Cet hymne qu'elle chantait fort bien, en l'accompagnant elle-même sur la harpe, était la fidèle expression de la fraternité qui régnait dans ce cénacle.

Le ciment de cette amitié était l'amour de Dieu. La sœur Sophie, en particulier, y faisait tous les jours des progrès nouveaux. C'est le temps de sa vie cachée, cachée en Jésus-Christ, et si profondément qu'elle échappait aux regards. Recueillie, habituellement silencieuse, elle était, pour cette cause, médiocrement appréciée de M"" Loquet, qui, peu capable de comprendre cette nature intérieure , prétendait que la pauvre fille « ne savait pas dire deux ». Ses compagnes la jugeaient mieux : « La sœur Barat, bien plus avancée que nous en vertu, dit M"« Deshayes, savourait son bonheur dans le repos de l'union avec son Bien -aimé. »

Quelquefois cependant ses sœurs se plaignaient de ce que, « toujours en quiétude profonde, elle ne voyait rien de ce qui se passait autour d'elle. >■> Dieu absorbait tout son être; et il n'y avait pas jusqu'à sa physionomie, la douceur de sa voix, la réserve et l'élévation de toute sa personne qui ne trahissent au dehors l'habitude d'une conversation qui était dans les cieux. « Cela était si frappant, rapporte sa compagne, que ceux qui la voyaient pour la première fois s'arrêtaient et demandaient quelle était cette jeune personne : à moi-môme, cette question se renouvela souvent*. »

Mais l'amour a son tourment. Lorsque l'âme s'est élevée à Dieu dans la contemplation de sa beauté infinie , et que de là, redescendant en elle-même, elle n'y trouve que péché et misère, elle se méprise, se hait et ne peut plus se supporter. Ce sentiment d'humilité allait chez la sœur Sophie jusqu'à un trouble dangereux; elle en souffrit tellement qu'elle dut en demander le remède au Père Varin.

Voici ce qu'il lui répondit : le caractère de sa direction est déjà tout entier dans l'esprit large et doux de cett(; première page : « Ma chère sœur, votre lettre ma touché sensiblement. D'un côté, je vois que notre bon Maître vous attire et vous attache de plus en plus à lui, et qu'il veut que vous trouviez en lui votre bonheur, votre paix et votre joie; et de l'autre, je vois le démon qui s'efforce de troubler cet heureux état. »

Alors il lui rappelle l'esprit du sacré Cœur. C'est un esprit d'amour : « Ma sœur, connaissez mieux le Co3ur de Jésus votre Epoux, et livrez- vous à lui sans

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craindre aucunement son ennemi et le vôtre. Souvenez-vous que, quelque faute que vous puissiez commettre, il ne vous la reprochera jamais avec aigreur; et loin de vous jeter dans le noir de la tristesse , il vous tendra , au contraire , la main avec amour. »

L'esprit du sacré Cœur, c'est encore un esprit de dilatation et de joie. Voici la règle qu'il lui donne pour le discerner : « Quand vous sentirez votre âme s'agrandir, votre cœur se dilater, votre esprit s'éclairer; quand vous vous sentirez portée à la joie, à la confiance, à l'espérance, dites avec certitude : Voilà l'Époux de mon âme! car c'est ainsi qu'il s'annonce. Lorsque, au contraire, votre âme se trouvera comme serrée, que votre esprit se chargera de nuages, de doutes, d'anxiétés, de perplexités, que votre cœur sera oppressé, porté à la tristesse et au découragement; qui donc fait cela, ma bonne sœur, sinon l'ennemi de votre Époux et de votre félicité? Gardez-vous de l'écouter, même un seul moment, ne lui répondez pas : méprisez-le , méprisez-le! »

Le Père Varin terminait en prémunissant Sophie contre l'action de son frère, dont les lettres moins prudentes étaient coupables, en partie, de cette agitation : « Soyez donc gaie et heureuse, ma bonne sœur, disaitil ; je ne sais pas ce que votre et notre cher frère Barat aura pu vous mander qui ait été capable de porter dans votre âme le trouble et l'inquiétude. Mais je raye et j'efface entièrement toutes les lignes et jusqu'au moindre mot qui n'aurait pas été une expression de joie , de féhcitation et d'encouragement.

« Je ne cesse d'offrir Notre-Seigneur à son Père pour que vous soyez tout animée de son esprit , et em-

brasée de sou amour. Priez-le donc aussi pour moi, afin que d'un misérable II fasse un serviteur fidèle*. »

Le Père Varin revint à Amiens dans l'été de 1802. Il admira le travail de Dieu dans l'àme de Sophie, ainsi que dans celle de M"*" Deshayes. Celle-ci témoignait ardemment de son désir de prononcer ses vœux ; l'autre était digne de les faire, mais elle ne demandait rien, par esprit d'humilité et d'abandon à Dieu. Le supérieur décida que toutes deux feraient profession, le lundi 7 juin, lendemain de la Pentecôte.

Or voici ce qui arriva dans cette grande journée. Le matin on s'apprêtait à se rendre, pour la solennité, dans la chapelle de M"'^ de Rumigny, quand on s'aperçut de l'absence de la sœur Sophie. On la chercha, et bientôt on la trouva assise sous le noisetier de la cour. « Elle y était tombée, raconte sa compagne, dans un état extraordinaire. Tout ce qui l'entourait avait disparu à ses yeux, elle était immobile; et avant de partir, il fallut attendre un peu. » M"'' Deshayes ajoute : « Dieu se découvrit à elle dans cette extase. » Quand Sophie fut descendue de cette élévation, on l'emmena, encore toute radieuse et embrasée, au pied de l'autel oii elle se consacra à l'Epoux divin qui venait de la ravir.

Cotte année fut une année heureuse pour le Sacré- Cœur. Une classe gratuite fut ouverte pour les enfants pauvres, et se remplit d'écolières. « Cela réjouissait nos âmes, » dit M"" Deshayes. Rien d'ailleurs n'était plus dans l'esprit de l'institut que cette charité, et nous la verrons praticpiée dans tous les lieux où il se portera. — D(uix aiici(ïnncs religieuses, M""" Ca})y et Bau-

i Lcllres aiiltifp'ajilirs du /'. l'arin, 1,S02. Arcliivt's de In maison mère.

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