MADAME CATHERINE DE CHARBONNEL
à partager le cachot, demeurée seule, sans pain, sans parents, sans asile, chargée de ses deux sœurs, Catherine travaillait pour elles et avec elles le jour et la nuit. Le conseil municipal de sa ville de Monistrol lui avait offert des secours, elle avait refusé. Tant de malheurs et de verlus avaient fait d'elle un objet de respect et d'admiration. Sa foi, une foi ardente, éclairée, invariable, inspirait son courage. On l'avait vue, pendant les mauvais jours de la Terreur, se mettre au service de l'Église et de ses ministres proscrits, confectionnant en secret les ornements des prêtres, portant les vases de l'autel de village en village, s'exposant au péril ou plutôt à la fortune d'être prise et de mourir : « Nous ne pensions alors qu'à la joie du martyre, » racontait-elle plus tard.
Depuis longtemps son cœur s'était donné à Jésus- Christ par le vœu de virginité. Maintenant l'heure était venue d'achever son sacrifice. Elle voulait être religieuse, et elle avait fait choix du couvent des Clarisses de la ville du Puy , lorsque la Providence la mit sur le chemin des missions du Père Lambert. Le Père lui parla de la société du Sacré-Cœur. Elle eut bientôt compris que Dieu l'y appelait ; et c'est alors qu'elle vint, montée sur un cheval d'assez chétive apparence , trouver le Père Varin pour lui demander d'entrer dans cette communauté. — « Mais , lui objecta le Père, vous allez trouver là une supérieure très-jeune, plus jeune que vous? — Tant mieux, mon obéissance n'en aura que plus de mérite, » répondit la jeune fille. Aussitôt elle se mit en route pour un voyage de cent lieues, et dans la fin de novembre elle était à Amiens '.
1 Voir Notice de la mère de Charbonnel.
Les qualités supérieures d'intelligence et d'âme de M"® de Charbonnel manquaient d'éclat. Une grande simplicité, une limidilé extrême, une sorte d'embarras fut tout ce qui parut d'abord dans la nouvelle postulante. « A son arrivée chez nous, racontait M°* Barat, elle s'était bien gardée de nous parler ni de sa famille , ni de l'instruction complète qu'elle avait reçue de son aïeule , la femme la plus remarquable de son département. Je ne voyais donc en elle qu'une parfaite religieuse , très-rangée , Irès-laborieuse , faisant une chemise par jour ; mais je ne la croyais propre qu'aux plus humbles emplois. Un jour que je m'occupais d'organiser les études, je proposai à M"* Cécile de Cassini de se charger d'une classe. Elle se récria. « Moi ! dit-elle , tout au plus pourrais-je donner quelques leçons d'astronomie ou de géographie : c'est l'élément dans lequel j'ai été élevée, et je n'ai de goût que pour cela. » Elle s'excusa en outre, — et non sans quelque raison, — sur l'impatience naturelle de son caractère, qui « lui ferait jeter les enfants par la fenêtre*». Puis se ravisant : « Eh quoi ! vous cherchez une maîtresse de [classe ? vous avez celle qu'il vous faut, et vous ne la connaissez pas. » Elle me nomma alors M"*^ de Charbonnel. Dans une promenade commune sur le boulevard de la ville, Cécile de Cassini lui avait arraché le secret de son histoire et de son éducation. Je l'examinai moi-même, je fus charmée de son jugement, de sa délicatesse, de son érudition, non moins que de sa vertu. Je la chargeai d'abord des plus petites enfants : elle les commença si bien qu'elles furent , dans toutes leurs éludes, des élèves distinguées. Successivement la maîtresse monta de cette dernière classe à toutes les autres ,