‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 46 sur 223 · LES PREMIÈRES ÉPREUVES · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES ÉPREUVES

jusqu'à la classe supérieure : j'avais reconnu en elle la tête la mieux organisée de la maison *. »

Ce mérite se manifesta chaque jour davantage. M™* de Charbonnel devint une des colonnes de la société; et elle fut, quarante ans, pour M™* Barat, la fidèle compagne des bons et des mauvais jours.

Cependant Dieu n'accordait ces premiers accroissements à la société qu'en les lui faisant payer par de grandes souffrances. A peine M™^ Barat était -elle supérieure depuis quelques mois, qu'une série d'épreuves lui montra par quelles voies le Seigneur avait dessein de la conduire.

Vers le mois de juin, elle-même accablée de travaux, tomba dans un état de langueur et d'épuisement qui commença à inspirer de vives alarmes. Au mois de septembre, une religieuse, M""* Capy, ayant été atteinte accidentellement de maladie mentale , ce fut, dans toute la ville, le prétexte d'un déchaînement contre la petite maison. Le Gouvernement lui-même ne dissimulait pas ses sentiments hostiles envers une Société suspecte de partager toutes les opinions de ses tondateurs, les Pères de la foi. C'est parmi ces entraves que se traîna péniblement l'année 1803.

; Le Père Varin profitait de toutes ces crconstances pour apprendre à sa fille à entrer résolument dans ce rôle de victime , qui est inséparable du ministère des âmes. La grande vérité dont il voulait la convaincre, elle et sa Société, c'est que Dieu crée tout de rien; et que l'humble reconnaissance que l'homme fait de

1 M»« Barat, Récréation à Conjlans, 21 novembre M^l .

son néant, est la première condition pour devenir Tinstrument de ce Dieu Créateur.

Il lui écrivait donc : « Ma sœur , ce mot de Jésus sur Lazare son ami , me revient souvent lorsque je pense à vous : Infirmitas hœc non est ad mortem, sed pro gloria Dei , ut glorifîceiur Filius Dei per eam\ Glorifiez par votre petitesse et votre infirmité Jésus- Christ votre maître, et vous le glorifierez si à votre petitesse se trouvent joints un grand courage et une ferme confiance -. »

Il ajoutait : « Jésus-Christ en fondant son Eglise l'a soumise à toutes sortes de contradictions. Sachant par quelles épreuves le Maître et ses disciples ont passé , vos compagnes oseraient- elles se plaindre si l'œuvre du Seigneur les exerce par la patience^? »

Il lui faisait entrevoir les bénédictions promises à la soufi'rance : « Le doigt de Dieu est marqué sur votre maison par une longue suite d'épreuves et de croix. Donc il sera marqué bientôt par des faveurs qui la feront prospérer. Aujourd'hui je vous répète donc : Plus que jamais confiance ! vous apprendrez bientôt par expérience à connaître le Seigneur ' ! »

Enfin il lui faisait voir son Jésus la précédant sur celte voie de douleurs : « Oubliez -vous , ma sœur, que Notre - Seigneur est tombé sous sa croix , sans se plaindre une seule fois qu'elle était trop pesante? Jésus-Christ est tombé, Il s'est relevé, mais sans se

1 Celle malarlie ne conduira pas ;\ la mort ; mais Dieu Pcnvoio pour on tirer sa ploire, cl par elle gloriPuM' son Fils. (S. Jean, xi . ''i.)

2 Paris, 15 juin isQ:], el Lyon, 2'. juillol 180:1. a Belley, 10 juillet 1803.

4 Lyon, 20oclol.re 1803.

SA MALADIE A PAHIS 89

séparer de cette croix. Il est arrivé au terme , Il est heureux, et regni ejus non eris /^H^s/ Jésus-Christ estvotre roi , votre époux , votre modèle : vous êtes mieux traitée que Lui. Car Lui, quand II tomba, II ne fut relevé que par les coups et les huées insultantes de ses ennemis. Il ne fut aidé à porter sa croix que par un étranger. Et vous , quand vous tombez , ce sont les saints, les anges, c'est Marie la reine du ciel, c'est Jésus votre époux qui accourent pour vous recevoir : plaignez-nous maintenant ^ ! »

L'année 1804 vit- s'aggraver tellement l'état de souffrance delNP" Barat, qu'on l'envoya à Paris pour s'y faire soigner. On avait reconnu qu'elle était secrètement en proie à un cancer qui dévorait sa vie; on la disait aussi atteinte d'une phthisie qui la consumait. Elle-même crut toucher à sa dernière heure, comme témoignent quelques fragments de ses lettres d'alors. Elle se résigna. « Pauvre corps, écrivait-elle, que sera-t-ii bientôt? Que l'on en fasse ce que l'on voudra : cela ne m'inquiète guère... Seulement il faut que je profite bien du temps qui me reste. »

Elle était douce , joyeuse , au sein de ses souffrances : « Je souffre, mais le mot : Dieu le veut, fait tout évanouir. Ma gaieté reparaît : ainsi prenons patience. Encore quelques minutes, et nous ne souffrirons plus : cela vaut-il la peine de se tant ménager? » Et comme on alléguait qu'elle devait se conserver pour sa Société: « Que sommes-nous, répondait-elle, pour penser que Dieu ait besoin de nos personnes? Ne peut-il pas des pierres mêmes susciter des enfants

1 Lyon, 4 novembre 1803.

d'Abraham ? Je vous assure que cette réflexion me console bien de ma mort^ »

Elle passa le mois de mars et d'avril 1804 chez les sœurs de la Charité, dont les soins intelligents la remirent un peu. Pendant sa convalescence, elle fut reçue dans la maison de M""" Bergeron, personne riche et charitable, qui s'ingéniait à lui procurer toutes sortes de distractions. C'était ce que redoutait le plus cette âme tout intérieure. Elle s'en explique ainsi dans une de ses lettres : « Je m'ennuie complètement lorsque je ne suis pas dans ma chambre. C'est à tel point que je suis comme ivre par moments, ne sachant ni ce que je fais, ni ce que je dis. Heureusement j'ai Notre -Seigneur! Il ne faut rien moins que lui pour faire bonne contenance ici devant tout le monde. Car la chère dame qui me reçoit a toujours la fureur que je voie sa famille. Or il semble qu'elle soit aussi nombreuse que celle de Jacob : je n'en verrai jamais la fin. »

Cependant M""® Bergeron venait de faire l'acquisition de l'Abbaye-aux-Bois ; et il était question d'y mettre le Sacré-Cœur. Dans cette vue, les sœurs d'Amiens pressaient M'"® Barat de poser avantageusement sa Société en se montrant dans le monde. Elle ne fit qu'en rire : « Qu'irais-je faire dans les beaux cercles ? réponditelle humblement et spirituellement. Il est vrai qu'en voyant une supérieure ainsi faite, peut-être quelques personnes en prendraient occasion de rendre gloire à Dieu, qui se sert de n'importe quoi. Mais les autres en riraient; et saint Ignace défend, pour l'honneur de la Société, (jue l'on se fasse tourner en dérision. »

1 Lettre (i M"' Deshmjo . \<. b du recufil.

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