‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 47 sur 223 · LE SACRÉ COEUR SE SÉPARE DES DILETTE · texte numérisé non relu

LE SACRÉ COEUR SE SÉPARE DES DILETTE

L'Abbaye-aux-Bois échappa au Sacré-Cœur : « Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient, dit la supérieure. Aussi, quelle qu'eût été ma satisfaction de voir cette fondation se faire dans la capitale, je me trouve tranquille ^ »

Au mois de mai, elle était de retour à Amiens. Mais là l'attendait une nouvelle secousse. Depuis un voyage à Rome en 1802, le Père Varin avait conçu de graves soupçons touchant la pureté des vues du Père Paccanari. Un religieux éminent, le Père Rosaven, acheva de l'éclairer. La rupture se consomma le 4 juin 1804. Elle entraîna comme? conséquence la séparation des filles du Sacré-Cœur d'avec les dilette de Rome. Ce fut, en somme, une délivrance; et l'institut, désormais soumis uniquement à la direction de son fondateur, se trouva replacé sur le courant primitif dont la source remontait jusqu'au Cœur de Dieu même. Mais au premier instant M""* Barat ne vit dans cette séparation qu'une charge plus lourde pour elle : la société retombait désormais sur ses faibles épaules, qui ployaient sous le poids.

Il est vrai qu'à cette époque la maison de Rome venait de lui rendre M"*" Octavie Bailly, sur laquelle elle fondait de solides espérances. Elle lui donna la charge de maîtresse des novices; mais bientôt, obéissant à son premier attrait, cette amie la quitta pour entrer au Carmel. Ce fut pour la supérieure un vide considérable et une grande tristesse.

Enfin une autre cause de souci et d'inquiétude était l'incommodité de la maison de la Rue - Neuve, entas-

1 Lettre à M"" Deshayes, ibid.

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sèment de bâtiments disparates et isolés qui rendait très-difficile la vigilance des maîtresses, et metlait leur conscience à la torture. « Que di rai-je de votre position et de celle de votre famille dans une pareille maison? écrivait le Père Varin dès Tannée précédente. Il y a en cela quelque chose de si extraordinaire que certainement le bon Dieu a ses desseins. Laissons-lui le temps de les manifester. »

En voyant tous ces maux fondre presque à la fois sur un établissement à peine commencé, la supérieure fit alors ce que fait une mère en présence du berceau menacé de son enfant : elle le voua à la sainte Vierge. Voici comment elle-même racontait ce grand acte : « Dans l'extrémité où. nous nous trouvions, je ne vis plus d'autre protection que celle de la Vierge Marie. Comme nous étions proches de la fête de l'Assomption , j'engageai nos sœurs à faire une neuvaine , pendant laquelle nous passâmes en prières tout le temps que nous ne donnions pas à nos chères enfants. Le jour de la fête , nous fîmes à Marie la consécration de notre société, avec promesse que cette neuvaine et cette consécration y seraient renouvelées chaque année , à pareil joui", tant (ju'existerait cette petite société. »

M""^ Barat ajoutait : « La sainte Vierge nous exauça en nous accordant des secours que nous n'avions pu ni prévoir ni espérer. » Le Sacré-Cœur n'attendait que ce coup de vent du ciel pour se dégager des écucils et reprendre sa marche.

On put acquérir alors la maison de rOratoire, occupée jusqu'ici par le collège des jé»uilos, et ancienncui-enl bâtie j)ar la congrégation du cardinal dt» HéruUc. Le corps principal était uge construction du stylo le

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plus sévère du dix- septième siècle. Des annexes et des bâtiments de service construits légèrement Inageaient la rue de l'Oratoire jusqu'à celle des Augustins. Là s'ouvrait la chapelle. Elle était grande, simple, d'un effet très-religieux, avec une façade d'architecture grecque, un plancher en bois, à cintre surbaissé, un chœur orné de belles stalles et de boiseries sculptées représentant les scènes principales de l'Evangile. La tribune était portée par de grands anges en bois, formant cariatides. Un jardin entrecoupé de pelouses et d'allées s'ouvrait aux élèves pour les récréations. Tout près de là , dominant l'enclos et la maison , la cathédrale projetait à des hauteurs célestes son admirable abside. C'était là, près du sanctuaire, « à l'ombre du Bien- aimé, » comme dit le Cantique, que devait s'asseoir définitivement la fondation d'xlmiens, que le Sacré- Cœur appellée encore le Berceau.

Les réparations étant faites, on en prit possession en la fête et sous les auspices de saint Michel, le 29 septembre 1804. L'archange vainqueur de Satan et protecteur de la France devint, à partir de ce jour, un des principaux patrons d'une Société vouée, comme lui, à la double mission d'adorer Dieu et de combattre pour sa défense.

En même temps, la Société continuait à faire de précieuses recrues. Au nombre des douze sœurs qui ce jour- là s'installèrent à la maison de l'Oratoire', se

1 Ces douze religieuses étaient : Madeleine- Sophie Barat , Geneviève Deshayes, Henriette Grosier, Rosalie-Marguerite Debrosse, Marie du Terrail, Catherine-Emilie de Charbonnel, Adèle Bardot, Félicité Desmarquest, Henriette Ducis, Thérèse Duchàtel. [Extrait du Catalogue général.) Il faut y joindre M™''^ Baudemont et Copina.

trouvaient deux postulantes qui, depuis quelques jours à peine, étaient venues frapper à la porte du Sacré- Cœur, où elles devaient laisser une précieuse mémoire. L'une arrivait de Versailles : c'était M"® Henriette Ducis, nièce du poëte de ce nom. Pendant la Révolution on l'avait vue tout braver pour chercher Notre-Seigneur dans les retraites secrètes où il était alors forcé de se cacher. Là, son plus grand bonheur était de servir elle-même la messe aux prêtres proscrits. Nature gaje et gracieuse , d'une vivacité qui ressemblait à une pétulance d'enfant, on la nommait l'oiseau. Plus riche de son fonds que de ses éludes, elle devait la facilité de sa parole et de sa plume au cercle choisi qui entourait son oncle, et dans lequel Henriette avait passé sa jeunesse. Elle plaisait dans le monde. Aussi la stupéfaction futelle grande quand on la vit aller cacher au Sacré-Cœur ces trésors auxquels sa foi préférait l'honneur d'être pauvre, petite, immolée pour Jésus-Christ. « Cette demoiselle va se marier, » disait, en la voyant si joyeuse et si empressée, le postillon de la diligence qui la conduisait au couvent. Impatiente, en effet, de ses noces célestes, Henriette refusa de rien voir à Amiens, même la cathédrale, et elle courut aussitôt se jeter aux genoux de la mère Barat. Elle avait alors trente ans. Elle s'arrachait des bras d'une famille profondément chrétieniije dentelle était le charme. Elle laissait sa mère en deuil, sa tante inconsolable, sa sœur et ses frères en pleurs. Seul son père avait dit en levant les yeux au ciel : « Je vous bénis, mon Dieu, de m'avoir donné une enfant qui vous soit consacrée'. » Le vieux poêle, Ducis, qui

' Lettre autogr. de M. A m. Ducis, son neceu.

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aimait beaucoup cette nièce, recevait par elle l'exemple de ce mépris du monde et de ce refuge en Dieu qui devait lui inspirer plus tard ses plus belles strophes '. »

La seconde postulante portait en elle seule son illustration. Félicité Desmarquest, la onzième des seize enfants d'un cultivateur aisé du village de Guillaucourt , dans la Picardie, trouvait, pour toute gloire, dans l'héritage de ses pères, cette indestructible tradition de christianisme qu'il n'était pas rare alors de rencontrer à la charrue. Lorsque, le 19 septembre 1804, elle vint humblement solliciter une place au Sacré-Cœur, elle achevait à peine sa vingt- quatrième année. Mais la Révolution qu'elle venait de traverser, les prisons où tout enfant elle était descendue comme un ange consolateur, l'exemple des prêtres fidèles que son père avait abrités, et qu'elle-même avait couverts de sa courageuse discrétion, le spectacle des angoisses de l'Eglise de France et des sacrés mystères célébrés furtivement dans les granges elles caves : tout ce contraste de proscriptions et de charité, d'impiété et de foi, avait mûri son esprit, trempé son caractère, et suscité en elle une forte vocation de vierge, de pénitente et d'apôtre. C'est ce qui faisait dire à un religieux Prémontré, lui-même

i Celles-ci, par exemple , écrites en 1814 :

Heureuse solitude, Et les rois qui s'assemblent,

Seule béatitude. Et leurs sceptres qui tremblent,

Que votre charme est doux 1 Que les joncs du désert?

De tous les biens du monde

Dans une paix profonde Mon Dieu ! ta croix que j'aime,

Je ne veux plus que vous. En mourant à moi-même,

Me fait vivre pour toi;

Qu'un vaste empire tombe, Ta force est ma puissance,

Qu'est-ce au loin pour ma tombe Ta grâce ma défense.

Qu'un vain bruit qui se perd; Ta volonté ma loi.

deux fois revenu du pied de l'échafaud : « Si Dieu daigne rétablir les ordres monastiques en France, que de services une telle âme rendra à la religion! »

L'ordre qui, à cette époque, avait les prédilections de M"'' Desmarquest était le Carmel. Mais il y a des heures où l'amour de Jésus -Christ doit se faire militant. Un vénérable prêtre, confident de sa conscience, étant sur son lit de mort, lui assigna le poste où Dieu la voulait : « Je crois que je vais mourir, et comme je n'espère plus revoir M"" Desmarquest, dites-lui de ma part que Dieu ne la veut point au Carmel, mais au Sacré-Cœur! » Cette parole prononcée aux portes de l'éternité parut à Félicité un ordre du ciel. Elle obéit à cette voix, et la Société ' reçut celle qui allait devenir une de ses plus saintes filles.

A mesure que nous verrons surgir ces vocations éclairées d'une si merveilleuse lumière, nous y remarquerons d'abord un trait commun. Ces premières Mères du Sacré-Cœur ont presque toutes passé par le creuset de l'épreuve révolutionnaire : « Voici que ceux-ci viennent de la grande tribulation, dit l'Apocalypse. Ils se tiennent debout en présence de l'Agneau, et la palme des victorieux est dans leurs mains ^ »

Mais au sein de cette unité première de destinées, il ne sera pas difficile de distinguer dans les ^mes deux attraits différents. Les unes, précédemment vouées aux œuvres extérieures, et touchées des besoins de ce monde qu'elles ont connu, cherchent dans la vie religieuse surtout l'apostolat. Ce que celles-ci ont vu dans le Cœur de Jésus-Ctirist, ce sont principalement les flammes qui en

1 Notice sur. la mère DesinariiAcut. LeUros annuelli;s, 187(t.

2 Apocal., cap. vu.

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sortent pour réchauffer le monde. Les autres, précédemment inclinées vers le Carmel, vers les Clarisses et la Trappe même , sont plus émues des outrages faits au Cœur de Jésus -Christ; c'est sa blessure qu'elles regardent, et elles veulent y cacher une vie de réparation, de contemplation et d'amour. L'institut du Sacré- Cœur repondra à ce double attrait de la gloire de Dieu et du service des âmes : « C'est une lampe qui brûle et qui éclaire, » a dit Jésus-Christ en parlant de son Précurseur. Brûler et éclairer, se consumer dans l'amour, se répandre dans le zèle : tel est le double but qui, dans la Société dont nous écrivons l'histoire , ira se dessinant chaque jour davantage.

M"^ Desmarquest apportait l'un et l'autre de ces éléments. « C'était, dit une de ses filles, la représentation du recueillement et de l'ordre que notre mère Desmarquest. Modeste, silencieuse, elle effleurait à peine le sol que ses pieds parcouraient sans bruit. A défaut de cette distinction souvent superficielle qui vient de l'habitude du monde , la fille du cultivateur avait celle que donnent l'inviolabilité morale et l'exquise correspondance à la grâce. Elle semblait être toujours avec Notre -Seigneur dans une intimité que rien ne pouvait troubler. Mais en même temps active, diligente, ordonnée, elle était cette femme forte vantée par l'Ecriture, qui manie le fuseau et met la main aux plus rudes ouvrages. Les humbles soins du ménage et de l'économie domestique recevaient d'elle cette dignité toute surnaturelle que l'union à Dieu confère à tout ce qu'elle touche. D'autres, comme la mère de Charbonnel, devaient seconder, davantage M""' Barat dans l'œuvre de

l'éducation et l'exercice de la vie apostolique; mais per-

sonne ne Taidera plus que M"^ Desmarquest à fonder au Sacré-Cœur la vie de Nazareth, base de toute vertu. Je me la représente comme le type de l'épouse fidèle de Jésus -Christ : attachée au cœur et au foyer de l'époux, également attentive à lui plaire et à le servir. »

Avec de pareilles maîtresses, le pensionnat se remplit : « Ce pensionnat, écrit une des premières élèves, était établi dans le style grave et sérieux, où les mondanités étaient vraiment inconnues , à peu d'exceptions près^ » — « Les enfants nous donnaient de grandes consolations, rapporte M""^ Deshayes. Elles rivalisaient dans le bien; et l'amour de leurs maîtresses était une puissante excitation à le faire. Ne pas leur parler était la plus grande pénitence qu'on pût leur infliger : « Oh! « Madame, dites- moi des paroles qui grondent, mais « parlez-moi! » disait une des plus petites qu'on avait punie de cette sorte. Un jour M""® Grosier revenait de la messe lorsque, se retournant, elle vit derrière elle une enfant de dix ans qui baisait religieusement le bord de sa robe: — « Mais que faites- vous donc là, Caroline? — <( Madame, répondit l'enfant surprise et confuse, Ma- « dame.., vous avez communié ce matin-, »

Cette enfant d'une si grande foi était M"'' Marie-Caroline de Beaufort, que nous retrouverons encore dans cette histoire; et qui, devenue plus tard comtesse de la Granville, laissera dans le Nord le souvenir d'une chrétienne d'un esprit élevé, d'une charité inépuisable et d'une rare sainteté ^.

i Souxtenirs de Jl/"' Herbert, p. 17 el IS.

2 Notes de M"" Deshayes, \>. 22.

•< l'arnii les iieiisionnaires ilislinguées <lo rc Icmp!», on ivmar(|uait •

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