ÉPREUVES DU NOVICIAT
toujours aimé. Dès qu'elle avait su lire, le récit de la Passion la touchait tellement qu'elle ne pouvait l'achever sans être inondée de larmes. Dès qu'elle avait connu le mystère de la croix, elle s'était flagellée pour s'unir aux douleurs de la flagellation de Jésus. Un de ses premiers souvenirs était qu'un jour, pendant la révolution, en passant auprès d'un couvent qu'on démohssait, et ayant aperçu un crucifix perdu au milieu des décombres, elle était allée le prendre; et, l'emportant entre ses bras, elle l'avait placé dans son petit lit d'enfant. Un pareil cœur devait être à qui saurait s'en emparer. M""*" Duchesne l'avait gagné pour le donner à Dieu ; M""^ Barat le conquit pour le transformer , le tremper d'énergie et l'agrandir.
Quelques orages extérieurs vinrent conlrarier ce travail de la formation des sœurs. La jalousie sema contre elles des propos malveillants : Qu'étaient -ce que ces religieuses? Que savaient ces maîtresses? Qu'avaientelles à expier par une vie si pénitente? M"® Duchesne, aguerrie elle-même contre ces coups, ne pouvait s'empêcher d'admirer dans M"^ Barat une paix supérieure à la sienne : « Lorsque je voyais, écrit-elle, ma mère agir en tout par l'impression de Dieu et que je mettais en balance l'onction de ses paroles avec l'aigreur des discours dirigés contre vous, je n'avais pas de peine à démêler la passion de la vertu qui ne cherche que Dieu ; et m'attachant à elle, je riais des agitations qui pouvaient arrêter l'œuvre divine pour un temps , mais ne sauraient la détruire ^ »
1 Journal de la maison de Grenoble, de 180'i à 1813, p. 14. — Ce recueil fait suite à V Histoire de Sainte-Marie-d'en-Haut, et il est également de la belle et forte écriture de M'"" Duchesne.*
m HISTOIRE DE MADAME BARAT
En même temps on apprit que le Génie militaire menaçait de s'emparer de la maison des sœurs pour en faire une caserne. M""* Barat n'en conçut ni trouble ni frayeur. Elle le fit savoir au Père Varin, qui la confirma ainsi dans ce mé])ris chrétien du monde et des méchants. « L'incertitude où vous êtes de conserver votre maison ne m'inquiète pas plus que vous. Et certes ce n'est pas que je sois indifférent sur ce qui vous regarde, vous et voire famille, loin de là; mais je crois que cette nouvelle communauté de Grenoble serait indigne de votre alliance, si elle ne s'établissait sur les mêmes fondements que Notre-Seigneur a donnés à celle que vous avez quittée. Ainsi en tout ce qui pourra arriver, vous et vos compagnes, vous n'aurez à la bouche et dans le cœur que ces mois : SU nomen Domini benedictum; et ces autres : IHligentibus Deum omnia cooperantur inbonum^. »
Ces orages duraient encore , lorsque M"® Barab dut se rendre à Lyon, où des négociations, entamées puis rompues, pour l'établissement d'une maison à Belley*. la retinrent loin de sa famille pendant plusieurs mois. Son absence n'interrompit pas la direction des novices. Elle leur écrivait; et c'est ici que s'ouvre cette correspondance, désormais intarissable, où va se verser, pendant plus d'un demi-siècle, l'àme si sage et si sainte de la mère Barat.
Quelque chose dislingue les lettres de cette époque :
' Que le nom du Seigm-ur soit béni ! — Toutes choses louriu-iil à bien pour ceux qui aiment Uieu. (Hom. viii,28.) P.iris, 11 et 12 février 18(T;.
2 Ce projet de fondation A lîelley eut môme un commencement d'exécution , et M"" (Irosier y fut envoyée comme supérieur-' ; nwiis on l'abandonna au bout de peu de temps.
SES LETTRES AUX NOVICES i23
elles ont plus d'éclat et de parfum que les autres, on y sent je ne sais quel souffle de jeunesse et de printemps. Répondant à la plainte d'Emilie Giraud, qui , loin d'elle, se comparait à la plante qui languit loin du jardinier, elle lui disait : « Ma fille , croyez que le jardinier reparaîtra bientôt; et quelle agréable surprise sera-ce pour lui de trouver, sur l'arbuste chéri, des feuilles et peut-être des fruits! car vous n'avez pas besoin de moi pour croître, mon enfant. Et, en effet, qui suis-je? Rien, moins que rien. Le Maître à qui je vous ai donnée est le seul véritable jardinier qui fait tout. Ah! celui-là, écoutez-le, aimez-le, brûlez d'amour pour Lui. Que cet amour vous le fasse chercher à l'église, au chœur, dans votre lit, partout, et vous le trouverez. Je sais que vous êtes encore la petite Emilie; mais croissez, ma fille, commencez maintenante »
A M""^ Duchesne , elle ne demandait pas seulement le commencement de l'amour; elle en demandait la consommation. « Encore quelque temps , et je volerai vers vous. En attendant, continuez, croissez à chaque instant dans l'amour de Jésus-Christ. Que cet amour consume tout ce qui n'est pas lui. Votre Époux vous demande votre cœur sans réserve ni partage. Entendez-le vous dire ces paroles du Cantique : Tempus putationis advenit, flores apparuerunt in terra nostra; vox turturis audita est, etc. : pr opéra, arnica mea, et veni^. Et où doit -elle aller cette épouse? écoutez : in foramii-
1 Lyon, 29 mars 1805.
2 Les fleurs paraissent sur notre terre, le temps de tailler la vigne est venu. La voix de la tourterelle s'est fait entendre parmi nous: hâtez-vous, ma bien-aimée, et venez (Gant, ii, 12.)
lU HISTOIRE DE MADAME BARAT
nibuspetrœ, in caverna maceriœ\; dans la solitude, la solitude odieuse aux sens, à la nature. Mort à tout, dépouillement de tout, esprit de recueillement : voilà pour vous le creux de la pierre où Jésus vous appelle "^ »
Aux approches de la semaine sainte , les mêmes leçons furent rappelées , mais cette fois sans figure , sans ornement, sans fleurs : c'était la croix toute nue. M""" Duchesne demandait à passer devant l'autel la nuit du jeudi saint. En le lui permettant, M'"^ Barat ajouta : « Moi aussi, je comptais, si j'eusse été à Grenoble, y passer deux heures avec vous. Cette visite commune ne se fût pas terminée sans que je vous eusse fait renouveler, aux pieds de Notre-Scigneur, vos promesses, et surtout celle d'embrasser sa croix ^ » M""® Duchesne l'entretenait des oppositions qu'on lui suscitait encore : « Vive Jésus et sa croix ! répondit la sainte Mère ; heureuse, ma chère Philippine, l'àme qui ne vit que de croix. Une grande portion vous en est réservée; mais soyez courageuse; et, sans les demander, soyez prête à les accepter de bon cœur. Ah ! si vous obteniez seulement une étincelle de l'amour de Jésus , les croix ne vous paraîtraient pas si pesantes. Au contraire, comme saint François Xavier, vous vous écrieriez: « Encore plus, Seigneur, encore plus! »
Pendant son séjour à Lyon, M""® Barat put voir souvent le Père Varin, qui continuait à faire des missions dans ces contrées. Les leçons sur le sacrifice qu'elle adressait à ses (illcs, elle-même les recevait de son
1 DariH les cavili's du roclier, dans la caverne eolilaire. (Gant, ii , l'i.)
2 Lyon, -27 mars 18(15.
3 Lyon, U avril IKC;.