‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 66 sur 223 · ELLE EST ÉLUE SUPÉRIEURE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

ELLE EST ÉLUE SUPÉRIEURE GÉNÉRALE

Or pourquoi venait-on de la lui imposer? Pourquoi le Père Varin et les plus sages de ses filles venaient- ils de mettre le présent et l'avenir de leur Société dans de si jeunes mains, des mains de vingt-six ans? Qu'avaientils donc vu dans cette âme si humble? Sans doute, comme tout le monde, ils avaient vu premièrement cette humilité même, qui, jointe à sa sainteté, devait faire de la supérieure un instrument si souple, si impersonnel dans la main de Dieu. Mais, derrière ce voile profond, se laissait apercevoir chacun des éléments de ce genre d'autorité tempéré de bonté, qui est propre au christianisme, et plus particulièrement propre au Sacré-Cœur. C'était d'abord, dans l'esprit, un élément de lumière : une riéhe instruction, une vive pénétration des affaires et des âmes, et le tact délicat des unes et des autres, la promptitude, l'ordre, l'élévation, la mesure; mais, plus que tout, ce sens droit que rien ne peut remplacer, pas même le génie, pas même la sainteté, selon que le déclare saint Ignace quand il dit : « Une grande prudence avec une médiocre sainteté l'emporte sur une grande sainteté avec une prudence médiocre. » C'était ensuite, dans le cœur, en une grande proportion, l'élément de l'amour: l'ardent amour de Dieu, le zèle de sa gloire, la passion de sa loi, tout ce qui fait respecter le devoir comme sacré; puis l'amour du prochain, la douceur, l'aménité, tout ce qui peut rendre le devoir aimable et facile aux autres. Enfin, dans le caractère, l'élément de la force, non pas seulement cette force qui est la puissance d'agir, mais celle , plus nécessaire dans une supérieure, qui est le courage de souffrir : l'autorité qui a l'épine pour diadème et pour sceptre la croix. En somme, une riche nature sous un magnifique épa-

nouissement de grâces, une juste harmonie des facultés naturelles et des vertus surnaturelles dans une âme complète, équilibrée, égale: voilà ce qui constituait dans M"" Barat cette supériorité que Ton venait de reconnaître par un acte authentique.

C'est bien ainsi, du reste, que M"'" Deshayes motivait son suffrage et celui de ses sœurs: « L'union intime de la mère Barat avec Dieu , sa douceur, sa prudence , son dévouement entier à la Société, la sagesse de son gouvernement que l'on avait déjà éprouvée, tous les talents réunis dans un âge où tant d'autres ne font que donner des promesses, firent croire que Dieu l'avait suscitée, dans son amour, pour la direction de notre Société. Elle seule n'était point dans cette opinion, et son humilité profonde lui faisait croire que Notre-Seigneur ne la confirmait en cette place que pour ses péchés ^ »

Si accablée qu'elle fût, elle ne se plaignit pas; elle ne se lamenta pas sur sa nouvelle charge. Au lieu de parler humblement d'elle-même, elle estima plus humble et meilleur de se taire. C'est dans ces sentiments que deux jours après elle écrivit à Grenoble. Sa lettre , adressée à M"" Duchesne, plane dans les régions du monde spirituel, où elle goûtait le bonheur d'oublier tout le reste. Comme son amie se plaignait d'être privée, par son absence, de l'aliment dont son âme avait été soutenue pendant le noviciat : « Je ne sais pas, lui répondit-elle agréablement, comment vous osez réclamer, en faveur de ce mauvais lait qu'on vous a enlevé. A votre âge, rechercher encore ces fades douceurs, c'est rester enfant et vouloir l'être toujours ! » Elle lui citait saint

» i\oli'i> de M"" DcsUnijcs, p. H.

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