ELLE EST ÉLUE SUPÉRIEURE GÉNÉRALE
Paul : Lac vobis potum dedi, non escam! Elle lui promettait à son retour le présent auslère « du faisceau de myrrhe ». Elle l'avertissait qu'enfin, après les longues épreuves d'une vie si agitée, le temps était arrivé de se reposer en Dieu seul; et, comme l'épouse du Cantique, de « s'asseoir à l'ombre du Bien-Aimé ». — « Puissiez-vous, ma chère fille , pouvoir dire ce mot qui vous fait tressaillir de joie : Je suis assise, Sedif Mais, ne l'oubliez pas, l'arbre qui couvre le doux lit du repos est planté au milieu d'une forêt hérissée d'épines. Pour s'y frayer un chemin , il faut arracher les ronces. Il est besoin pour cela de courage et de patience; et ce n'est pas le lait des faibles qui vous en donnera : comprenez-le, de grâce ! » — Quant à la promotion qui venait d'être faite d'elle au gouvernement général de la Société , à peine la supérieure y faisait-elle allusion dans ces lignes rejetées à la fin de la lettre : « Ma fille, il s'est passé bien des choses pour votre Mère dans ces derniers jours. J'en suis encore à me résigner, et je ne puis presque m'occuper que de cela. Priez pour moi , et passez-moi de n'en rien dire \ »
Le second objet du conseil était l'élaboration des statuts. Mais bientôt on y renonça. Là encore le Père Varin rencontrait l'influence et la contradiction de M. de Saint-Estève. Le fondateur, rassuré par le choix qu'on venait de faire, ne voulut rien presser: l'esprit de l'Institut lui était assez garanti désormais par celui de la supérieure générale. Pour le moment on se contenta de présenter à l'évêque d'Amiens un sommaire analogue à celui dont l'évêque de Grenoble s'était
1 Amiens, 20 janvier 18(i6.
montré satisfait, et M^ de Demandolx y donna volontiers son approbation.
Une des premières choses que fit le Père Varin après cette élection, fut de se démettre de son titre de supérieur de la Société. Puis il quitta Amiens. Inévitablement le fondateur gardait sur la Congrégation dont il était le père une influence considérable : rien n'était plus selon Tordre. Mais il voulait que désormais la direction fût laissée à M""^ Barat.
Il ne lui en dissimula aucunement les labeurs; c'était là qu'il l'attendait comme à l'épreuve de sa foi et de son amour de Dieu. Il lui fit même de cette Croix un sujet de triomphe ; et voici quelles étranges félicitations il lui en adressait, à quelque temps de là :
« Je sais, ma chère sœur, que vous aurez beaucoup à souffrir, avant de voir votre Société solidement établie. Mais rien ne m'effraye, parce que je sais que Notre-Seigneur vous donnera un cœur plus grand que toutes les souffrances; et un tel cœur peut tout obtenir de celui de Jésus-Christ. Oh! que vous êtes heureuse d'être entrée dans la carrière que vous parcourez, et que je me félicite d'avoir concouru à vous y faire entrer! Dans toute autre, vous n'auriez pas eu à souffrir la millième partie des peines qu'elle vous offrira. Seulement, souvenez-vous que le courage et la foi qui vous animent doivent être trempés dans le sentiment d'une tendre et amoureuse confiance en Noire-Seigneur'. »
C'était bien l'heure, en effet, de grandir en confiance, car dans ce même moment où la Société se consliluait au dedans, une première lumière montra à la supé-
I HoaniKi, rîiiiîii 1800.
PREMIÈRES LUMIÈRES SUR LES MISSIONS ii9
rieure l'étendue future de sa mission au dehors. Du faîte où elle venait à peine d'être portée, la mère Barat vit soudain l'horizon s'entrouvrir; et voici quel éclair fit apparaître à ses yeux l'immensité de l'héritage promis au Sacré-Cœur.
Il n'y avait pas huit jours qu'elle était élue supérieure générale, lorsqu'elle reçut une lettre de M™® Duchesne qui lui mandait qu'en la fête de l'Epiphanie, l'illustre abbé de la Trappe, dom Augustin de Lestrange, était venu visiter Sainte-Marie-d'en-Haut. Il revenait d'Amérique, où il avait fondé plusieurs monastères de son ordre. S'inspirant à la fois de ses souvenirs de missionnaire et du mystère de ce jour, il parla si fortement du malheur des nations qui ne connaissent pas Jésus- Christ, que M*"® Duchesne sentit se réveiller l'ardeur qui depuis longtemps la poussait vers les missions. « Le 10 janvier, écrivait- elle, faisant mon oraison dans le dortoir des élèves, sur le détachement des Mages, je conçus le désir de les imiter. Je sentais tomber les liens qui me retenaient. Les peuples infidèles, et surtout les tribus sauvages de l'Amérique, ne quittaient plus mon esprit. Je voulais partir aussitôt^ »
C'était pour en demander l'autorisation qu'elle venait d'écrire à M™^ Barat.
A la réception de cette lettre, la supérieure y reconnut l'écho de ses propres pensées. Elle ne put contenir sa jubilation , et elle fit cette réponse qui est plutôt un chant d'actions de grâces : « Vive Jésus, ma chère fille! votre lettre a frappé la partie sensible de mon cœur : je
1 Grenoble, 23 janvier 1806, et relation écrite par M™' Duchesne avant son départ,, 1^18.
me suis sentie exaucée. Oui, voilà ce que je demandais pour vous depuis que le Seigneur vous a confiée à mes soins! J'insistais avec ardeur auprès de lui, persuadée qu'il voulait de vous ce dévouement et cet entier sacrifice. »
Alors, laissant déborder dans un long épanchement l'ambition de toute sa vie, elle lui racontait confidentiellement son ancien désir d'aller évangéliser les nations infidèles, les vœux qu'elle adressait dans cette intention à saint François Xavier, ses regrets lorsque des ordres supérieurs l'avaient enchaînée à la France, sa prière constante pour que Dieu suscitât dans la Société un cœur embrasé du même zèle; sa joie enfin d'en voir aujourd'hui la flamme dans M""* Duchesne.
« Que je serais heureuse, disait-elle, si le Seigneur, ayant tant de raisons de dédaigner mes services, voulait agréer les vôtres! Ah! à mon tour, prosternée à vos pieds, je vous supplierais de me recevoir pour votre petite servante... Mais maintenant c'est vous qu'il me semble voir, ma chère fllle, aux pieds de Jésus-Christ et de votre indigne Mère, lui demander s'il vous appelle à ce bonheur? Vous attendez le oui que vous avez cherché et qui paraît si long à vos désirs. Ah ! permettez que je ne le prononce pas encore; mais je vous dirai : Espérez, nourrissez ce désir, travaillez à vous rendre digne de cette faveur; de plus en plus fidèle à Jésus, ne mettez plus de bornes à ses miséricordes. J'attends le moment du retour pour vous entretenir de ce grand objet, le plus chéri de mon ùmc'. »
M"'" Duchesne crut toucher à cet objet de ses vœux :
1 Amiens, 3 février If^Ofi.