PREMIÈRES LUMIÈRES SUR LES MISSIONS
« Quoi! répondit-elle, dans son ardente reconnaissance, quoi ! il m'est donc permis de me livrer à la plus douce des espérances! Mes vœux s'accompliront un jour! dès maintenant je puis tendre par mes désirs et mes prières vers des contrées où je pourrai enfin rendre quelque service à Notre-Seigneur, et n'être riche que de Lui. Quel aiguillon puissant pour m'exciter à me réformer que la crainte de me rendre indigne de ma haute destinée ! Avec quel respect mêlé d'attendrissement entendrai-je ces paroles de la bouche de ma tendre Mère : Je vous envoie... parmi les loups! Oh! si vous pouviez ajouter : comme un agneau/ Avec quel transport prendrais-je sa vénérable main et la porterais -je sur ma tête pour être bénie de cette sorte : Ab illo benedicaris in cujus honore cremaberis! Je suis souvent en esprit au moment de la décision, et plus souvent encore dans les lieux où elle me permettrait d'aller... Qu'il me tarde de savoir ce que vous avez à me dire! Je me précipite à genoux en esprit pour l'entendre*. »
La mère Barat envoya la bénédiction sous la formule demandée : Sois bénie par Celui en l'honneur duquel tu vas être consumée. C'est la formule liturgique employée pour la bénédiction de l'encens. « L'amour, a écrit Bossuet, l'amour est un pur encens qui n'a pas plutôt touché au feu , qui est Dieu , qu'il s'exhale tout entier vers le ciel comme une pure et douce vapeur-. »
La même lettre exhortait M™^ Duchesne à se préparer à sa grande mission par la prière. Celle-ci prit aussitôt acte de cette invitation pour obtenir de passer devant le
i Grenoble, 1806. — Autographe sans date.
2 Lettre lxxv à la sœur Cornuau. — Meaux, 17 mai 169'*.
saint Sacrement la nuit du jeudi saint. « J'espère que vous me ferez lever cette cruelle défense de ne jamais passer de nuit entière devant Dieu. De grâce, il me faut celle-là pour parler à loisir à notre bon Maître. »
Celte nuit mémorable fit époque dans la vie de M"* Duchesne. Voici comment elle-même en parle dans une lettre écrite le lendemain matin, et toute brûlante encore des flammes de la veille sainte : « 0 la bénite nuit!... Je l'ai passée tout entière dans le nouveau continent. J'ai voyagé d'ailleurs en bonne compagnie. D'abord j'avais précieusement recueilli au Jardin , au Prétoire, au Calvaire, tout le sang de Jésus. Je m'étais emparée de Lui au saint Sacrement, je le serrais étroitement, et je portais en tout lieu mon trésor pour le répandre, sans crainte de l'épuiser. Je voyais saint François Xavier se tenant devant le trône de Dieu, lui demandant de faire fructifier cette semence, et de m'ouvrir de nouvelles terres à éclairer. Saint François Régis était le pilote des voyageurs; et bien d'autres saints encore, jaloux de la gloire de Dieu. Aucune tristesse, même sainte, ne pouvait, en celte nuit de notre rédemption, s'insinuer dans mon cœur, parce qu'il me semblait qu'il allait se faire une nouvelle application des mérites de Jésus !
« Les douze heures de la nuit, bien que passées à genoux, ont été bien vile écoulées, et sans fatigue pour moi qui, la veille encore, ne croyais pas pouvoir tenir une heure. J'avais tant à faire avec tous mes sacrifices! J'avais à oflVir une mère... et (juelle mère!... des sœurs, des parents, une montagne. Et puis je me trouvais seule, avec des enfants tout noirs, tout grossiers; cl j'étais plus contente au milieu de ma petite cour que