‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 72 sur 223 · VOYAGE A POITIERS · texte numérisé non relu

VOYAGE A POITIERS

dans les choses terrestres, qui ne le connaît point! Qu'avions-nous fait pour mériter une telle grâce, et par quelle reconnaissance ne devrions-nous pas nous dévouer à ce divin Maître et nous sacrifier pour lui gagner des âmes ! Ces sentiments me pénétrèrent pendant tout le voyage, et ranimèrent mon zèle, surtout dans les occasions où nous arrêtant chez quelques bons paysans, interrogeant les enfants sur leur catéchisme, je les trouvais dans une telle ignorance que j'eusse désiré rester parmi eux pour les instruire de leur religion et leur apprendre à aimer Dieu'. »

Un peu plus loin elle ajoute : « Du moins je tâchai de leur inspirer le désir de le connaître et de le servir, leur assurant que de mon côté je ferais tout ce que je pourrais pour leur procurer des maîtresses d'école. Ainsi je laissai les mères et les enfants satisfaits^. »

De Limoges à Poitiers les voyageuses durent se contenter d'une voiture de roulage chargée de marchandises. Sur le devant, tout au faîte, on avait ménagé une sorte de niche où elles purent, non sans peine, grimper et se blottir sur une couche de foin. « Quand j'eus vu cette voiture, dit M"'^ Barat, je compris que le divin Jésus de Nazareth l'avait permis ainsi pour me faire pratiquer l'humilité et la pauvreté dans mon arrivée à Poitiers. Je me réjouis intérieurement d'avoir quelque ressemblance avec notre bon Sauveur, et j'augurai bien de la fin de mon voyage ^ » Une autre voiture suivait avec son chargement, conduite par un domestique. Le domestique s'appelait Jacques, le maître s'appelait Ca-

1 Journal du voyage à Poitiers et du noviciat, p. 4.

2 Ibid., p. 12.

3 Jôid., p. 8.

dence. Cadence et Jacques rivalisaient si bien de lenteur, que le premier jour on ne fit que trois lieues. On arriva fort tard, à dix heures du soir; on soupa à Tauberge avec les voituriers; le repas fut fort pauvre, le logement plus pauvre encore. « Notre chambre, dit la voyageuse, ressemblait assez à celle que Gresset dépeint dans sa Chartreuse; Tuniversité des rats y vint tenir assemblée pendant la nuit. Nous aurions eu bien peur dans cette maison isolée, si nous n'avions eu toute notre confiance en Dieu. Nous reprîmes notre route, et cheminions lentement vers la ville de Poitiers, ne faisant que sept lieues par jour, ne nous fatiguant point, et ayant toute liberté de lire, chanter, prier, méditer sur notre voiture. »

Les bons moments étaient ceux oi!i l'on pouvait entrer dans l'église de quelque village, y entendre la messe, s'y confesser et communier. C'est ainsi que M""" Barat célébra la fête de sainte Madeleine, sa patronne : «; Je ne pouvais, écrit -elle, me lasser de remercier Dieu de nous avoir ménagé une telle faveur à pareil jour. J'avoue que je goiitai plus de joie à célébrer cette fête dans celle retraite, à l'abri des compliments et des bouquets, que je n'en aurais eu dans une de nos maisons'. »

Ce fut seulement le 23 juillet, treize jours après le départ, que la P'ondatrice fit son entrée à Poitiers dans un fort pauvre équipage, et sous une pluie battante qui dura toute la journée. « Il est vrai, dit-elle gaiement, que je ne craignais pas qu'on eût fait quelques frais pour me recevoir et (juc la fêle en fût troublée. » Ainsi trempées, ruisselantes, sans autre introducteur ({u'unc pauvre

1 Journal du voyage à Poitiers, p. 12.

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