L'ABBAYE DES FEUILLANTS
femme chargée de leurs modestes paquets, les deux religieuses frappèrent timidement à la porte de cette maison des Feuillants, que bientôt le Sacré-Cœur allait ouvrir aux plus grandes familles de la contrée.
L'abbaye des Feuillants avait un nom célèbre dans les annales du Poitou. C'était un monastère, fondé en 1618 par le roi Louis XIII, pour les religieux de la réforme de Cîteaux. Comme tant d'autres, la commende l'avait fait dégénérer; puis la révolution y avait amoncelé de lamentables ruines. L'église n'existait plus, mais les restes du couvent étaient considérables encore. Bâti entre la rue actuelle des Feuillants et la rivière du Clain, le monastère présentait au nord un vaste cloître dont les arcades cintrées entouraient le préau de leur sévère enceinte. De larges corridors, de grandes salles voûtées s'ouvraient sur les jardins, qui, disposés en terrasses, descendaient vers la rivière. De ce côté, de légères collines relèvent la vue vers le ciel : c'est la solitude de la campagne; et seul le bruit des moulins y fait entendre sa cadence monotone, dans le silence d'une belle nature.
« Quand nous eûmes franchi le seuil, raconte M"® Barat, une vieille servante nous introduisit dans une grande salle pour y attendre les maîtresses. Elles ne vinrent pas tout de suite, et j'eus le loisir de me livrer à mes réflexions. La pensée que j'allais prendre le gouvernement de cette maison accabla ma faiblesse, quoique je m'appuyasse uniquement sur le secours de Dieu. Enfin ces demoiselles parurent... L'accueil qu'elles me firent fut honnête , et tel qu'il convenait envers une personne qu'elles n'avaient pas eu le temps de désirer. » De son
côté .M""' Barat ne connaissait guère que de nom les
pieuses filles qui offraient de se donner, par elle, au sacré Cœur de Jésus.
La première était M"" Lydie Chobelet du Bois-Boucher. Aux premières menaces de la révolution , les demoiselles Chobelet, — elles étaient trois alors, — étaient venues de leur petite ville deSoullans à Poitiers, moins pour s'y abriter que pour s'y dévouer à la cause de Dieu. Là, en pleine Terreur, elles avaient osé ouvrir une école où le nom de Jésus -Christ était publiquement enseigné et adoré! On les avait dépouillées, chassées, emprisonnées : elles s'étaient vues à deux pas de l'échafaud. Mais à peine avaient-elles recouvré leur liberté, et la France un peu de calme, qu'elles avaient repris leur école et leurs projets. Le couvent des Feuillants ayant été mis en vente, elles l'achetèrent, et aussitôt appelèrent autour d'elles les âmes décidées à servir Dieu dans la vie religieuse et l'éducation des enfants. C'était là une de ces ébauches de l'œuvre du Sacré-Cœur, comme nous en rencontrerons souvent dans cette histoire; une de ces aubes matinales qui n'attendent que le lever d'un grand corps lumineux pour confondre leur lueur naissante dans sa clarté.
L'essai de W'^^ Chobelet ne réussit pas, et à l'époque où nous a conduits cette histoire. M"® Lydie, âgée de quarante ans, était la seule des trois so?urs qui restât dans le monastère. De la petite communauté qu'elle y avait réunie, elle n'avait conservé qu'une fidèle compagne d'une trentaine d'années , appelée Joséphine Bigeu.
Joséphine Bigeu, dernière fille de M. Charles Bigeu, avoué près la cour de Poitiers, et d'une femme exemplaire, Hadcgondo Audidier, semblait par son attrait.
MADAME JOSÉPHINE BIGEU 163
ses vertus et ses talents, prédestinée au Sacré-Cœur : « Elle avait, nous apprend une de ses premières compagnes dans la vie religieuse , elle avait l'extérieur d'un ange plus que d'une simple mortelle qui a péché en Adam. Tout en elle était l'expression de la modestie la plus parfaite et de la plus grande dignité ^ »
Elle était très-instruite. Par dévouement pour son jeune frère elle avait appris avec lui les sciences humaines, les belles-lettres, l'histoire, le latin même, se trouvant ainsi conduite à cette science virile qui fut un des caractères comme une des forces des premières mères du Sacré-Cœur. Il est vrai que, par ailleurs, elle s'était retrouvée femme. Elle avait dans son enfance aimé sa propre personne, qui était remarquable, et la parure, et jusqu'à cette malheureuse chevelure dont elle avait cherché par l'art le plus obstine à corriger la rousseur. Mais du jour où, vers l'âge de treize à quatorze ans, la beauté de Jésus -Christ lui était apparue dans une cérémonie religieuse, chez les filles de Notre-Dame, c'est Lui seul qu'elle avait aimé par-dessus toutes choses.
Alors elle se retira des fêtes du monde, puis des fêtes de la famille, couchant sur la dure, se levant à cinq heures, vivant en recluse dans un pauvre cabinet froid qu'elle s'était fait attribuer au fond de la maison. Là, pendant la Terreur révolutionnaire, sa mère stupéfaite la surprenait à genoux devant son crucifix, priant, fondant en larmes pendant des heures entières, dans une extatique douleur. « Il faut bien, répondaitelle, que je me confesse à Dieu, puisque je ne peux plus me confesser aux prêtres. » En même temps, brûlant
1 Récit de la mère Thérèse Maillucheau , p. 75.
iU HISTOIRE DE MADAME BARAT
de zèle, elle trouvait moyen de rassembler tantôt de jeunes filles comme elle pour méditer et prier, tantôt de petits enfants qu'elle catéchisait et préparait en secret à leur première communion.
Joséphine avait été une des premières Poitevines qui avaient répondu à l'appel de M"^ Ghobelet. Mais maintenant, se voyant seules, et d'ailleurs altérées d'une plus haute perfection , toutes deux avaient résolu de se donner au Sacré-Cœur, a Cette dame et sa compagne avaient soif de faire à Dieu le sacrifice de leur liberté, dit M""® Barat. Je reconnus des âmes généreuses, détachées, prêtes à ce que Dieu voulait d'elles. Avec de telles âmes, déjà formées d'avance aux vertus religieuses, je ne devais pas avoir beaucoup de peine, et j'eus dès lors la confiance, moyennant la grâce de Dieu , de réussir promptement. Mais il ne fallait pas se borner à un si petit nombre pour le noviciat que je devais inaugurera »
La Providence y pourvut. En effet, à Bordeaux, le Cœur de Jésus avait parlé à un autre groupe de femmes. Instruites de l'existence de la Société, initiées à son esprit, plusieurs n'attendaient plus que la permission d'y entrer. Elles le tirent savoir à la supérieure. M'"*" Barat partit. Le 12 août elle était rendue dans cette ville.
Elle la trouva encore sous l'impression de la parole d'un des Pères de la foi , le Père Enfantin , prédicateur puissant, qui avait ramené un grand nombre d'âmes dans les voies de la vérité et de la pratique chrétiennes. Il en avait aussi engagé quelques autres dans les sentiers de la perfection religieuse. Six jeunes
1 Joiwnal du noviciat de Puilicrs , p. 20.