‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 74 sur 223 · LA COLONIE DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

LA COLONIE DE BORDEAUX

filles, entre autres, se donnant au Seigneur avec un élan tout méridional, s'étaient déjà constituées en communauté. Un jour même, impatientes de vivre dans la retraite, elles avaient tout quitté pour aller se réfugier dans la vigne de Tune d'elles qui s'appelait Angèle. Là, elles s'étaient logées en une pauvre maisonnette avec la confiance d'une foi qui ne doute de rien; et, pendant trois mois entiers , elles y avaient vécu de la vie pénitente des vierges du désert.

Maintenant les Bordelaises étaient réunies sous le toit à demi monastique de M"® Vincent. « C'était une vertueuse dame, raconte le journal de M""® Barat, qui, avec quelques compagnes, tenait école pour les pauvres, faisant le bien, mais attendant quelqu'un qui lui apprît à le faire mieux encore et d'une façon plus solide. » Là, les six solitaires suivaient une règle donnée par le Père Enfantin , et qui était à peu près celle du Sacré-Cœur. Elles lui appartenaient donc avant de le connaître. C'était là comme un de ces essaims fourvoyés qui, poussés par le vent du ciel, vont s'abattre d'abord sur quelque branche tremblante, en attendant qu'une reine vienne se mettre à leur tète et leur montre une ruche.

Les premières entrevues de M""® Barat avec chacune de ces filles lui permirent de distinguer celle qui avait été la principale zélatrice de leur pieux dessein. Elle s'appelait Elisabeth Maillucheau. Ses parents demeuraient tantôt dans leur vignoble de Saint- André -de- Cubzac, tantôt à Bordeaux, où ils possédaient une maison et des celliers. Elisabeth était l'aînée de la famille, et son père l'aimait beaucoup à cause de son bon caractère et de ses talents distingués. Il lui avait fait

donner une belle instruction : elle savait l'espagnol et un peu le latin ; elle était musicienne, elle touchait de la harpe. Elle avait traversé la révolution dans l'exercice de ce dévouement à l'Église que nous trouvons à la source de toutes ces premières vocations. Dès qu'elle avait parlé de se faire religieuse , ses parents alarmés l'avaient confinée avec eux dans leur campagne de Saint- André-de-Cubzac. Mais si les instructions de la ville lui manquaient, il lui restait encore ses livres et sa harpe. Elle reprit en espagnol la lecture de sainte Thérèse ; elle composa des airs pour les cantiques de la sainte, et s'anima à imiter son amour de Dieu en les chantant. Cependant la mission fut donnée à Bordeaux ; on lui permit de la suivre. Elisabeth avait alors vingt-neuf ans. C'était le moment décisif pour sa vocation. Aucune épreuve rigoureuse, humiliante, bizarre même ne lui fut épargnée par le Père Enfantin. Elle triompha de tout. Les parents résistaient : mais il fallut bien céder. Enfin M""® Barat étant allée les visiter à Saint -Andréde-Cubzac , ceux-ci furent consolés en voyant à quelle mère ils allaient donner leur fille.

Dès les premiers jours de son entrée en religion, Elisabeth prit le nom de Thérèse ; nous ne lui en donnerons plus d'autre désormais : à défaut du génie de Thérèse d'Avila, elle apportait au Sacré-Cœur quelque chose de l'amour que cette sainte éminente avait apporté au Carmel.

Pden en elle cependant qui saisît au premier abord, sinon sa simplicité. (Jn ne lui eût trouvé qu'une aptitude médiocre, disons le mot, qu'une radicale incapacité pour les choses de la terre. Le lacl du monde lui

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manquait, et toute l'intensité des facultés de l'àme se portait en haut : c'était une âme du ciel. Aussi , dès que l'entretien touchait aux choses de Dieu, elle se transformait; une onction pénétrante dont nous ne tarderons pas à produire des preuves, une limpidité pleine de lumière, une animation de parole à laquelle l'accent gascon prêtait une vivacité originale , révélaient ses secrètes ardeurs. Ce qui la soulevait ainsi , ce qui chez elle entraînait , absorbait tout le reste , c'était une indicible passion pour Jésus -Christ. Son besoin le plus insatiable était de le visiter dans le saint Sacrement et de se sentir près de Lui. « Et que faites -vous là pendant ces longues heures? » lui demandait-on un jour. — « Je le dévore, et il me dévore, » réponditelle. C'était vrai ; il semblait que l'élément humain était consumé en elle par la flamme divine. Aussi la contemplation l'emportera toujours en elle sur l'action. Dans la famille religieuse où elle vient d'être reçue, elle ne sera pas comme M""^ Duchesne l'infatigable apôtre, ni la grande institutrice comme la mère Bigeu; ni la femme forte et la puissance initiatrice comme les mères de Charbonnel et Desmarquest; c'est l'émule non de Marthe, mais de Marie ; c'est la fiancée mystique du Roi des rois.

Chaque jour le Père Enfantin adressait aux postulantes de chaleureuses instructions dans la petite chapelle de M^'® Vincent. On y accourait en foule, et une sorte de sainte -contagion pour la vie religieuse avait gagné les jeunes chrétiennes de la ville. « Je ne pouvais leur promettre de les emmener toutes, écrit M""® Barat, étant plus de trente qui vinrent me solliciter. Huit • seulement me parurent devoir être préférées, y compris

les six qui s'étaient réunies et qui pressaient le plus^ » Les huit postulantes furent dirigées sur Poitiers par convois successifs. La mère Barat les conduisait jusqu'aux bords de la Gironde , et là elle les bénissait au milieu des sanglots de leurs amies, inconsolables de ne pouvoir partager leur sort.

L'aspect de ce rivage réveilla dans son âme de vastes ambitions. Elle en rendait compte ainsi à M^^^ Duchesne : « Il y a quelques jours, étant allée conduire mes compagnes qui partaient pour Poitiers , tandis qu'elles prenaient la Garonne, je restai sur le port à les regarder, ou plutôt à examiner les vaisseaux, en assez grand nombre, qui le bordaient de toutes parts. Bientôt, perdant de vue et de pensée mes sœurs de Bordeaux, il me semblait que nous nous trouvions toutes deux dans cette ville, prêtes à nous embarquer sur un de ces navires, pour aller enfin où vos désirs vous appellent. Que j'aurais voulu que vous eussiez partagé la vue de ce beau port, que ces pensées rendaient plus cher à votre mère*! » Était-ce un pressentiment? Étaitce un secret avertissement du ciel, et comme un de ces souffles précurseurs qui apportent aux nautoniers les parfums d'une terre promise? Toujours est- il que ce fut dans ce même port de Bordeaux que, plus tard. M'"'' Duchesne s'embarqua pour la Louisiane.

^|me Barat partit de Bordeaux la dernière. Le vénonérable archevêque, M^ d'Aviau, vil avec un extrême regret la mère et les filles s'éloigner lie sa ville et de son diocèse. « Je ne fais que vous prêter ces brebis de

1 Journal du nnvtriat de l'oHicrs , [>. J.i

2 Hoidcaux, ;W1 aoiU INX'..

mon troupeau, dit-il à la supérieure. Je compte bien qu'un jour vous me les ramènerez, pour y former un bercail. — Monseigneur, c'est notre espoir, répondit la supérieure; et en attendant l'honneur de vivre sous la conduite d'un Pasteur tel que vous, nous allons travailler à nous en rendre dignes. » M^ d'Aviau la bénit ensuite , la laissant pénétrée de vénération et de reconnaissance. Enfin le 6 septembre, après une absence de deux mois. M""® Barat était de retour à Poitiers.'

Cependant aux postulantes venues de Bordeaux s'était jointe une Poitevine, M"^ du Chastaignier, nature d'une activité trop vive, trop extérieure, mais généreuse et charitable, qui avait rendu son nom populaire à Poitiers parmi les pauvres, les malades, les prisonniers et les enfants. Elles étaient donc onze en tout, différentes d'âge, de rang, d'aptitudes, d'attraits, mais se complétant mutuellement par ces différences mêmes. Qui les avait ainsi choisies et associées? « Le Seigneur, dit l'Écriture, appelle les étoiles des profondeurs du firmament. Elles lui répondent: « Nous voici, » et elles répandent pour lui leur douce clarté. » Ainsi s'était formée la constellation d'âmes destinées à composer le noviciat de Poitiers.

Ce noviciat s'ouvrit le 8 septembre par la prise d'habit des onze postulantes. Un des Pères de la foi, le Père Gloriot, leur rappela que le dessein de Dieu était qu'elles devinssent des saintes et de grandes saintes. Il leur parla du fruit ou de vie ou de mort que leur exemple porterait dans les générations appelées à leur succéder. Il appela en témoignage l'histoire de l'abbaye qui les abritait. Sa dernière parole fut: « Que ces considérations agrandissent vos âmes; et méritez l'honneur

de si hautes destinées, en sachant vous humilier, en sachant aimer, en sachant souffrir'. »

Tel était aussi le sujet des entretiens de M""" Barat. Le jour de sainte Thérèse, parlant à ses filles de la réformation du Carmcl, elle sembla leur dire que notre siècle pourrait voir une pareille effusion de l'esprit de sainteté, et que leur Société ne devait pas y être étrangère. « Oui, nous sommes appelées à la même perfection , dit-elle , nous en avons les mêmes moyens. Si nous sommes fidèles. Notre -Seigneur est prêt à nous faire les mômes grâces, et il trouvera ses délices avec nous comme avec les premières compagnes de sainte Thérèse. Comprenez bien cela : Dieu a de grands desseins sur nous; car pourquoi aurait-il fait en notre faveur comme des miracles pour nous réunir dans ce saint asile, s'il n'avait des vues particulières sur nous? Sacrifions-lui donc tout ce qu'il demandera; sacrifionsnous nous-mêmes, comme Thérèse de Jésus, et soyons remplies comme elle de l'amour de Jésus-Christ pour l'inspirer aux autres ^ »

Les sœurs purent bientôt comprendre quels étaient « ces miracles » que la Providence avait faits pour les réunir, car un des premiers soins de la Mère générale fut de mettre leurs âmes en présence les unes des autres : « Dans ces commencements, rapporte la sœur Thérèse, notre mère avait entrepris de nous faire raconter aux récréations les traits de notre vie où votre bonté miséricordieuse s'était le plus montrée, ô mon divin Maître! Ces traits intéressaient tout le mond<\

1 Journal (lu uoviciat de P ailiers, y. M. > Ibid., p. 38.

Nous nous félicitions d'avoir quitté ce siècle pervers, et de ne plus lui appartenir en aucun point. » — « On trouvait toujours trop courtes ces récréations, dit la supérieure. Quelquefois on me demandait en grâce de les prolonger, parce que le narrateur en était à l'endroit le plus intéressant de son histoire. J'avais parfois égard à cette demande , mais le plus souvent la cloche coupait la parole*. » La sœur Thérèse ajoute que, les récits menaçant de devenir interminables, particulièrement aux récréations du soir, M""^ Barat avait fmi par mesurer à chacune le temps qu'elle lui accordait, au moyen d'une épingle piquée à la chandelle ^

Une retraite fut prêchée dans les derniers jours d'octobre par les Pères Lambert et Enfantin. M™® Barat s'y livra sans réserve au Saint-Esprit : « Ses mouvements vers Dieu , rapporte la sœur Thérèse , s'annonçaient soit à table , soit en récréation , par un recueillement et une modestie qui se répandaient sur ses filles. Dans nos réunions ses paroles étaient de feu. Comme nous approchions de la fête de Tous les Saints : « Calme du ciel! » répétait- elle du ton le plus pénétré, « calme du ciel! » puis elle entrait dans un silence profond qu'il ne venait à la pensée de personne d'interrompre. Elle reprenait ensuite : « J'aurais bien des choses à vous dire , mais « vous ne pourriez pas les porter. Plus tard Dieu vous « instruira ! » Elle disait aussi : « Jésus, dans sa misé- « ricorde, réserve de grandes choses à la Société, mais « il faut beaucoup prier, car il faudra beaucoup souf- « frir. Ce n'est que par la croix que la famille du Sacréce Cœur pourra subsister. »

1 Journal du noviciat de Poitiers, p. 36 et 127.

2 Récit de la mère Thérèse, p. 95.

La sœur Thérèse ajoute: « Il semblait que Jésus, pendant ces jours de grâces, ne se cachait à nos yeux que sous un léger nuage. Nous sentions son divin Cœur se dilater dans les nôtres avec une telle profusion qu'il les faisait s'écrier : « C'est trop , Seigneur, c'est trop ! » Aussi avions-nous pris en dégoût toute autre nourriture que le pain de la parole. C'était presque le scandale de la bonne vieille Marie, l'ancienne et fidèle servante de M"* Chobelet, qui, voyant tous ses plats lui revenir à peu près intacts, disait avec désespoir : « Ah! mon « Dieu, ces bonnes mères, comme elles aiment le bon « Dieu ! mais elles ne mangent pas^ ! »

Après la retraite prèchée par les Pères de la foi , des prêtres du plus haut mérite en entretinrent les fruits en prêtant leur ministère à la petite famille. A leur tête se plaçaient les vicaires généraux, M. l'abbé de Pradel, confesseur de la communauté, M. l'abbé Soyer, plus tard évêque de Luçon , confesseur dos pensionnaires; surtout M. de Beauregard, curé de la cathédrale , homme de grande vertu et de beaucoup d'esprit, que la révolution avait déporté à Gayenne, et que nous retrouverons évêque d'Orléans. « Le dimanche, quand il avait confessé, prêché, catéchisé, il venait, dit M""* Barat, se délasser parmi nous, et nous donner ses miettes, comme il s'exprimait. 11 nous parlait de nos devoirs, mais toujours pour nous porter à prendre confiance en Dieu et à goûter le bonheur de notre état. »

Dans cette œuvre des âmes, la grande ouvrière clnit M"' Barat. I]llo-niùmo en a fait l'histoire dans un j^ré-

< Rèrit de la mèrr Tlicrèfc , (\f Ml ;"i 10.S.

cieux journal que complètent les souvenirs de la mère Thérèse ; et malgré l'humilité dont s'enveloppe la fondatrice , on y suit bien le travail de son gouvernement et de son enseignement.

Deux fois par semaine, elle faisait à ses filles des conférences sur les mystères de la vie de Jésus-Christ, les exemples des saints, les règles de l'Institut. Sa parole était, pour ainsi dire , pétrie de la substance des Écritures. Elle aimait surtout saint Paul qu'elle citait beaucoup et d'une façon excellente. « Quoi, mes filles, disait-elle, vous ne seriez pas touchées en l'entendant s'écrier : « Qui me séparera de la charité de Jésus- « Christ? — Ma vie est cachée en Jésus-Christ. — Je « ne vis plus, mais Jésus vit en moi. — Je ne suis « rien, mais je puis tout en Celui qui me fortifie! » La confiance et l'amour de ce grand saint pour son Dieu avaient passé dans son âme ; elle pensait, elle espérait en échauffer l'univers entier. » Souvent aussi elle prenait ses novices dans sa chambre, tantôt séparément, tantôt par petits groupes, et là elle « leur parlait de la vie intérieure et des diverses manières dont Dieu se communique aux âmes de bonne volonté ». — « Je leur ouvris l'accès le plus facile auprès de moi, raconte son journal. Ces soins m'étaient agréables. La consolation de pouvoir mettre en ces cœurs l'amour de Jésus-Christ, que je voyais glorifié et servi dans la maison, était déjà pour moi une première récompense. »

A travers la variété de ces instructions, on distingue aisément les lignes principales suivies dans cette conduite spirituelle des âmes. Les dépouiller d'elles-mêmes par l'abnégation, soit intérieure, soit extérieure, afin de les agrandir par ce dépouillement; les remplir de

Jésus- Christ par l'union de cliarilé el de conformité avec Lui; les épancher au dehors par l'exercice du zèle et le service du prochain : tels sont les trois mouvements que nous constaterons dans la direction de M""" Barat. Volontiers les comparerai -je à ce que Dieu fit pour former ces beaux lacs que le voyageur rencontre quelquefois sur le sommet des montagnes, et que les savants regardent comme des cratères éteints. Il a fallu d'abord que le volcan vomît toutes ses impuretés de scories et de lave. Puis quand il se fut ainsi épuré, creusé, à la manière d'une grande coupe, l'eau du ciel y descendît et la remplit jusqu'au bord. C'est alors qu'elle déborda, et, s'épanchant au dehors, alla porter dans la vallée la fertilité el la joie.

'M""^ Barat n'épargna rien pour jeter ses novices dans les voies du renoncement : c'est la première Loi. « Ma mère, dit la sœur Thérèse, ma mère, dont le désir, je devrais dire la passion, était de nous conduire à l'union avec Jésus -Christ, ne voyait pas de meilleur moyen d'y parvenir que de nous inspirer un profond oubli de nous-mêmes. Aussi ne souffrait -elle pas sans peine ces petites misères de femme, ces petits retours sur soi - même , et ces soins excessifs d'une délicatesse qui se croit toujours sans force. » — « La vertu, a dit sainte Madeleine de Pazzi, n'a de féminin que le nom : elle est virile pour tout le reste. »

Ainsi dirigé , le noviciat devint une rude vie de travail. Il fallait tout réparer, tout meubler, tout changer dans celle grande abbaye nue et délabrée. Les novices charriaient les lits, les meubles, les pierres même. <- Nntre mèn*, dit la so-ur 'riiérèsc , nous ser-

vait de modèle, étant toujours à la tête de ce qu'elle nous imposait, aimant à prendre pour elle le travail le plus rude, mais avec cela ne perdant jamais sa dignité, jointe à une grande bonté. Il n'en fallait pas tant pour nous exciter. »

Au travail se joignaient de grandes privations. Sans fortune, sans dot, sans élèves non plus, — on n'en avait que cinq dans ces premiers temps, — que de fois la communauté se vit réduite aux abois! Alors la suprême ressource était dans l'industrie de la vieille Marie. Quand elle voyait la détresse de la mère économe : « Soyez tranquille, disait-elle, je me charge du dîner. » Elle sortait; quelques légumes glanés dans le jardin, ou la vente de vieux chiffons et de papiers inutiles , lui procuraient l'humble repas des sœurs. On faisait tout par soi-même ; on ne portait que des vêtements usés et rapiécés. C'était particulièrement le désespoir de la vive M"® du Ghastaignier, vouée à un ravaudage si pitoyable que parfois elle perdait courage. Alors elle se disait : « Pourquoi donc ai-je quitté ma vie de bonnes œuvres, où du moins je jouissais du bien que je faisais, et suis-je venue ici prendre celte ingrate besogne? » L'amour de Dieu triomphait bien vite de la tentation, et d'ailleurs la seule vue de M""" Barat faisait retrouver cœur à l'ouvrage.

« En effet, chargée du poids des affaires temporelles, qui étaient en mauvais état, ma mère, dit sa novice, portait son fardeau avec un calme et une douceur inaltérables. Elle semblait ne compter que sur le trësor du ciel, et déjà elle le possédait dans son cœur. Combien de fois, lorsqu'il fallait nous nourrir, et qu'il n'y avait pas une obole dans la maison, Dieu pourvut à tout!

Ainsi les religieuses étaient tenues dans la paix : nous n'avons jamais souffert'. »

Bientôt ce fut le tour de la contradiction. Le zèle de certaines gens s'alarmait de la naissance de cet établissement , comme menaçant les autres institutions de la ville. « Qui aurait jamais cru, observe la supérieure , que quelques filles occupées à balayer , à coudre, à enseigner les éléments de la grammaire et à balbutier le latin de leur office, pussent porter tant d'ombrage?» Les novices s'en effrayèrent: M""" Barat n'y vit qu'une nouvelle raison de s'humilier en se confiant en Dieu. « Si tout nous réussissait sans peine, écrivait- elle, peut-être nous imaginerions -nous que Notre - Seigneur est bien content de nos services , et nous nous croirions des personnes capables. Mais, ù mon Dieu , vous savez ce que nous sommes par nous-mêmes. Pauvres, ignorantes, faibles, que pourrions-nous faire si vous ne nous tendiez la main? Mais ce qui nous console , c'est que vous n'avez pas besoin de secours humains pour exécuter les plus grandes choses. N'avez -vous pas choisi douze pauvres pêcheurs pour aller prêcher l'Evangile par toute la terre? Ainsi notre faiblesse ne nous découragera pas. Bien loin de là, car je sais que c'est votre divine conduite de choisir ce qu'il y a de plus faible pour confondre ce qu'il y a de plus fort-. »

Mais cette lutte extérieure contre la contradiction, la misère, la fatigue, n'était pas la plus pénible violence que' M""' Barat imposât à la.nature. Elle faisait au sens

1 liécit de la vi^rr Tliércsc , [>. Kl vl 11.;.

2 Jou7-nal du noviciat de l'vilicrs, p. Gfî.

propre une guerre acharnée ; et tout ce noviciat ne fut qu'une longue campagne dirigée contre lui. « Il ne se passait pas de jour, raconte sa fervente fille , sans qu'elle nous exerçât à renoncer à notre volonté, nous assujettissant aux choses qui semblaient viles à la nature. L'une était envoyée pour aider le jardinier ; l'autre devait aller remplacer Madeleine, petite fille d'une douzaine d'années, qui gardait les vaches dans l'enclos. Ma mère ordonnait cela du ton le plus naturel, comme si nous n'avions jamais fait autre chose de notre vie. Plusieurs en concluaient que, n'étant pas jugées capables d'autre chose, elles étaient reçues comme sœurs coadjutrices, et elles ne cherchaient pas à savoir la vérité ^ »

Cette volonté propre. M""® Barat la poursuivait jusque dans les hauts refuges de la piété elle-même. « Ainsi, dit la sœur Thérèse, celle qui avait un goût dominant pour l'oraison était , contrairement à son penchant , chargée de nettoyer, cirer, soigner les bêtes. » C'est d'elle-même qu'elle parle ainsi; et voici, en effet, comment la supérieure la faisait descendre de ses douces communications avec Jésus- Christ aux plus humbles offices de la maison.

« Durant les longues visites de la sœur Thérèse au saint Sacrement, dit M"® Barat, j'entrais dans la chapelle. Sœur Thérèse ne m'entendait pas. Je l'appelais de nouveau : « Il faut aller au jardin, » lui disais-je. La novice, comme sortant d'un songe, me regardait: « Oui, répétais-je, il faut aller au jardin couper de' « l'herbe pour les vaches. » Elle partait* promptemenl,

1 Récit de la mère Thérèse, p. 109 à 117.

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