‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 75 sur 223 · I. - lî · texte numérisé non relu

I. - lî

travaillait avec ardeur, puis revenait vers moi : « Ma « mère, j'en ai cueilli une bonne provision; puis-je « retourner à la chapelle ? — Non , coupez-en le double. « — J'y vais, » répondait-elle. A cette occupation en succédait une autre; sœur Thérèse s'était privée de sa chère visite, mais elle avait offert à son divin Époux la meilleure de toutes les prières, qui est le sacrifice. » — « Soyez Marie de désir et Marthe par obéissance , » a écrit Bossuet : c'était aussi la maxime de la mère Barat.

Un autre jour, l'adoratrice, s'étant oubliée devant Notre-Seigneur, était arrivée en retard à un exercice de la communauté. « Qui vous a autorisée à manquer à la règle pour vous livrer à vos dévotions particulières ? » Et comme celle-ci se tenait silencieuse et humiliée : « Je ne suis plus votre mère ; pendant trois jours, vous ne me donnerez plus ce nom. » La sœur Thérèse nous apprend qu'elle pleura beaucoup, et qu'on ne pouvait lui imposer une pénitence plus pénible que celle-là.

On voit par ces exemples quel était le caractère de l'autorité de M"'^ Barat. Elle régnait par la bonté; mais « au sein de cette bonté, sa force ne l'abandonnait pas. » Ses réprimandes étaient fermes , ses pénitences sérieuses. Toutefois on la trouvait toujours prête à pardonner, pourvu qu'on s'humiliât; et d'ailleurs il était rare que ces pénitences elles-mêmes ne portassent pas le cachet d'un grand esprit de foi et de charité maternelle. Un jour une novice se permit une plainte ou une plaisanterie sur sa robe rapiécée, llirc de la pauvreté, c'était aux yeux de M"" Barat un crime de lèse -majesté contre le Roi de retable: « Vous n'appréciez pas votre honneur, dit-elle à la sœur coupable, voua ne le méritez pas; allez

tout de suite reprendre votre habit séculier. Nous verrons quand il sera temps de vous rendre les livrées de Jésus-Christs » Un autre jour, deux de ses filles ayant enfreint la règle, le lendemain matin, après la méditation, la mère Barat les appelle, les accueille gravement, les fait approcher d'elle, et alors avec bonté : « Mes filles, leur dit-elle, vous avez manqué hier à votre devoir, il faut une pénitence, je la ferai pour vous. Asseyezvous, je vais me mettre à vos pieds et je les baiserai. » Elle fit ainsi, laissant les deux sœurs stupéfaites et confondues.

Les plus rudes pénitences étaient celles que ces femmes fortes s'imposaient elles-mêmes. « Une preuve certaine qu'on aime, c'est de vouloir souffrir, » a dit saint François de Sales. Les novices recherchaient l'habillement le plus pauvre , les chaussures déchirées, usées, rapiécées, la coiffure la plus humble, et c'étaient celles-là mêmes qui avaient pris le plus de soin de leur toilette dans le monde. La supérieure ne pouvait suffire à entendre celles qui venaient lui accuser leurs moindres manquements, et lui demander de prendre leur repas de pain sec à genoux au réfectoire. Il fallut même que bientôt elle modérât les mortifications auxquelles se livraient en secret ces filles de l'Homme de douleurs. C'est ainsi qu'un jour une des sœurs s'étant évanouie en tirant de l'eau au pulls, elle dut en avouer la cause : elle portait une ceinture hérissée de pointes de fer, que ce rude travail avait.fait pénétrer jusqu'aux os.

En creusant ainsi ces âmes par le sacrifice. M"'** Barat

1 Récit de la mère Thérèse, p. 101).

n'avait qu'un but : y faire entrer la vie de Jésus-Christ à grands flots, comme un fleuve qui se précipite dans le lit profond qu'on vient de lui ouvrir. « Parfois, dit . sœur Thérèse, cherchant à connaître nos dispositions, elle nous demandait avec une expression brûlante : « Aimez-vous Jésus, mes filles? » Elle se plaisait à nous entendre lui répondre: « Oui, nous l'aimons! » jugeant par là que notre cœur était libre et détaché. Elle nous confiait que, pour elle, aucun sacrifice ne lui coûterait en ce monde pour acquérir l'union avec Jésus-Christ. Nous sortions d'auprès d'elle avec la résolution de ne rien épargner pour acquérir ce bien, objet de tous nos vœux. )>

Ici, dans cette vie d'union avec Jésus-Christ, M""* Barat n'était plus seulement une grande maîtresse, c'était l'école vivante, présentant à ses disciples un perpétuel exemple qui les emportait comme sur un char de feu. « 11 y avait dans sa personne un je ne sais quoi de Jésus qui nous allait à l'âme, rapporte la sœur Thérèse ; nous sentions que nous avions une sainte parmi nous. »

On remarquait d'abord son application constante à la présence de Dieu. « Tout favorisait son attrait d'oraison. Le silence, le cali: e, l'ordre, les lieux écartés, tout la portait à Dieu. Combien de fois on l'a trouvée cachée dans le fond du jardin, ou dans un sillon de blé, incapable de soutenir les regards du Seigneur et n'en pouvant plus! »

Les grands mystères de la religion l'absorbaient tout entière. La seule vue de la croix avait le même efTet. Un jour, ayant apeivu une croix conmie incrustée dans un des pavés de la coui", elle se prosterna sur ce signe sacré de l'amour de son Dieu en répétant : Spes unica/ iSpcs

unicaf et y imprima ses lèvres. D'autres fois, dit la sœur Thérèse, laissant voir comment son cœur concevait l'amour de Dieu, pour Lui seul, à tout prix, elle nous demandait : « Mes filles, quelle serait la personne la plus heureuse du monde? » Nous répondions en novices , à notre pauvre manière. « Vous n'y entendez rien, mes enfants, reprenait-elle, et j'estime que celle-là serait la plus heureuse qui, jetée dans un cloaque, y serait seul avec son Jésus seul^ ! »

On se souvient particulièrement des retraites de M™® Barat. Il y avait au fond du jardin des Feuillants, et l'on visite encore avec vénération, un petit oratoire dédié à saint Joseph. C'est un pavillon rustique adossé au mur d'enceinte, caché par de grands ombrages à mi-côte des pentes, qui, à partir de là, descendent plus rapides vers le Clain. M""^ Barat avait coutume de s'y renfermer pour y faire sa retraite. « Là, dit la sœur Thérèse, pendant quinze jours entiers, tout se passait seul à seul avec Jésus dans une union parfaite, et ma mère se livrait aux tendres effusions de son cœur pour son Dieu. Il n'était permis de la déranger sous aucun prétexte, et elle ne voyait personne, hormis la sœur désignée pour lui apporter ses repas, mais qui avait défense de lui parler, » Seulement, celles qui rôdaient autour de sa solitude la contemplaient tantôt agenouillée dans une profonde oraison, tantôt appuyée sur la fenêtre les yeux au ciel. Elle rentrait pour la nuit. « Nous n'apercevions notre mère qu'à l'église, le soir, à l'heure de notre office. Nous l'y découvrions cachée derrière l'autel oii elle venait faire son offrande

1 Récit de la mère Thérèse, p. 140, 144.

du soir à son divin Sauveur. Le matin de bonne heure, on la retrouvait encore plongée dans la prière. Que se passait-il la nuit? Nous ne le savions pas; notre mère nous cachait soigneusement ses pénitences, mais nos cellules se touchaient de trop près pour que le bruit ne la trahît pas; et notre cœur de chair souffrait de ce qu'il entendait'. »

De ces âmes vides d'elles-mêmes et remplies de Jésus- Christ, la vie de Dieu débordait en flots de douceur, de zèle et de charité. Rien pour soi, tout pour Dieu et pour les âmes en Dieu : c'est le Sacré-Cœur tout entier.

Il régnait entre elles une parfaite harmonie. « Rien ne peut égaler l'union et la paix qui existaient entre nous sous la conduite de ma mère , rapporte le même récit. Jamais je n'ai vu une fusion pareille, mais sans confusion, sans familiarité, sans abandonnement; chacune, rivalisant de délicate attention , mettait sa charité à s'oublier pour faire de sa sœur un autre soi-même en toute circonstance. »

Sur ce point de la charité, la parole de M"" Baral était d'une insistance absolue, et son regard d'une claivoyance presque prophétique. Elle en faisait, pour le Sacré-Cœur, la condition même de son existence. « Ah! que ne puis-je, disait -elle, vous faire connaître les lumières que je reçois de Dieu sur ce point 1 C'est la charité qui seule soutiendra notre Société, si faible paielle-même; c'est par elle que Jésus la reconnaîtra comme sienne. Donc, mes chères sœurs, l'union et l'union à tout prix! Rror!amez-la, propagcz-la, cxercez-

• liccU de la mhx Thérèse, p. 128.

la ; n'épargnez pour la cimenter aucun sacrifice ; gardez la charité, et elle vous garderai »

« Je me rappelle, dit la même sœur, qu'un jour de jeudi saint, ma mère, tout émue du discours de la Cène dans lequel Jésus exprime une si vive tendresse pour les siens, ne cessa de répéter : Ut sint consummati in unum! Ut sint consummali in unumf Elle dit à une novice qu'elle daignait regarder comme une de ses compagnes : « Vous ne répondez pas aux paroles « qui me ravissent, vous vous contentez d'aimer Dieu « pour vous-même, vous n'avez pas de zèle. Si tous les « membres de la Société ne font pas un même corps « avec Jésus, elle ne se soutiendra pas, et ce seront « mes péchés qui en seront la cause. 0 Père! faites « l'unité, consommez l'unité : Ut sint consummati in « unumf »

Le zèle de M""' Barat « aurait voulu couvrir l'univers entier de maisons du Sacré-Cœur ». Toutefois le pensionnat ne se remplissait que lentement. « Ne voyez-vous pas, mes filles, disait la supérieure, que Notre-Seigneur attend que vous soyez plus parfaites pour vous confier un plus grand nombre d'enfants? » On s'en dédommagea en ouvrant, vers la fin de 1807, une école pour les pauvres. « Il y avait longtemps, écrit la supérieure, que nous désirions cet établissement. Il nous était pénible de ne pouvoir exercer cette bonne œuvre, qui est un des buts de notre Institut, et qui répond aux vues de Jésus -Christ sur nous. »

Grâce à cet esprit de renoncement, de piété, de charité, les sœurs étaient heureuses. « Surtout les récréa-

* Récit de la mère Thérèse, p. 136.

lions qui venaient à la suite des sacriflces du jour leur donnaient une joie pure et au-dessus de tout sentiment. » Ces récréations de Poitiers sont restées célèbres. Au fond de l'enclos, on montre un énorme noyer sous lequel le noviciat avait coutume de se réunir. L'enjouement tranquille de M"® Barat y épanouissait tous les cœurs. Quelquefois aussi l'on y chantait des cantiques que la sœur Thérèse accompagnait sur sa harpe. On a toujours chanté beaucoup au Sacré-Cœur. Les chants que l'on faisait entendre aux offices de la chapelle y attiraient une grande foule. M. l'abbé de Beauregard les encourageait : « Vous ne pouvez pas prêcher, disait-il, chantez! tel qui n'aura pas été converti par çnon sermon, le sera peut-être par votre cantique. »

Ainsi se passèrent l'automne de 1806, et les premiers mois de 1807. C'est l'époque des batailles d'Iéna et d'Eylau. Mais en lisant ce récit, on croit se tromper de temps; on oublie qu'on est aux heures les plus sanglantes de l'empire; et il semble que, dans ces jours de guerres effroyables où la joie était bannie du foyer de tant de familles. Dieu ait caché le bonheur, la charité et la paix, dans le cœur de quelques pieuses filles, qui, riches de Lui seul, s'étaient réfugiées parmi les restes d'un cloître.

Au printemps de 1807, M""" Barat dut s'éloigner quel- (juc temps de ses filles. Celles-ci en témoignèrent une vraie désolation : * J'avais beau les exhorter au détachement du cœur, raconte l'aimable mère , c'est comme si j'avais prêché dans le désert, et ces sœurs, trèsavancées dans la perfection pour tout le reste, sont incorrigibles sur ce point. » Elle avoue quo, pour ellemême, elle ne « ])arvinl i)as sans une violence extrême

à vaincre la nature, et que si Dieu ne Teût aidée elle n'en fût pas venue à bout ». Le 21 avril, elle partit néanmoins pour Paris, où l'appelaient les affaires de la Société. C'est là qu'elle apprit qu'un décret en date du 10 mars 1807, signé au camp d'Osterode par Napoléon P"", approuvait son Institut pour tout l'empire français.

Elle rentra à Poitiers le 15 mai au soir. Ce fut une ovation. « Dès que mes sœurs m'aperçurent, elles se jetèrent à l'envi sur moi pour m'embrasser. Je me réfugiai à la chapelle pour remercier Notre -Seigneur de mon heureux retour. Mes sœurs m'y suivirent, et à peine fus -je à genoux que la mère Thérèse entonna le Te Deum, que toutes continuèrent sans que je fusse capable de les arrêter. En sortant de là nous nous établîmes au jardin, où nous restâmes assez longtemps à nous réjouir de notre réunion , et à dire combien le Seigneur est miséricordieux. Mes sœurs avaient fait en mon honneur des couplets qu'elles me chantèrent au clair de lune. Comme elles y avaient fait entrer beaucoup de leur amour pour Jésus, je leur pardonnai, et même je pris plaisir à les entendre ^ »

Le noviciat se terminait : « Toutes se portent avec ardeur à l'acquisition des vertus religieuses, témoignait leur mère, et je n'en connais pas qui soient à leur degré dans nos autres maisons. » Deux surtout, plus unies à Notre- Seigneur Jésus-Christ, avaient mûri plus vite à ce Soleil des âmes. L'une, — on le devine, — était Thérèse Maillucheau. « Elle aime Jésus-Christ avec une ardeur extrême, écrit la supérieure, joignante la grandeur

I Journ-al du noviciat de Poitiers , p. 83.

d'ârne une humilité, une droiture et une simplicité qui lui gagnent les cœurs. Elle marche sur les traces de sainte Thérèse , et c'est tout dire. » L'autre était Joséphine Bigeu, dont il est dit de même : « Je la regarde comme une sainte, et j'ai en elle la plus grande confiance. Elle joint à toutes les qualités de l'âme celles de l'esprit, les talents, un port et une démarche qui inspirent le respect et tels qu'ils conviennent à une vierge. Elle a encore le don si rare de savoir allier ensemble la douceur et la fermeté, ce qui lui concilie le respect et l'amour des élèves dont elle est la maîtresse ^ » Ces deux sœurs furent admises les premières à l'honneur de prononcer leurs vœux, ce qui se fit en secret au printemps de 1807. C'était l'avant-garde de la troupe virginale que Dieu allait engager bientôt à son service.

Dans le courant de juin, la fête du Sacré-Cœur fut pour toute la maison une grande journée. La veille. M"""" Barat fit aux novices une conférence où elle leur expliqua « qu'elles avaient été choisies dans ces temps malheureux pour renouveler la dévotion au sacré Cœur de Jésus ; que cette dévotion devait être la ressource des âmes vraiment pieuses dans un temps où la foi s'alTaiblissait de plus en plus; et que l'honneur, comme le devoir de la Société, était de vivre dans ce Co}ur, d'y soulTrir et d'y mourir ».

Le matin de la fêle , après la grand'messe , les quatre professes de la maison se réunirent à part dans l'oratoire do Saint-Joseph, orné à cet effet. C'élaionl , outre les deux nouvelles épouses de Jésus-Clinst, la

I Journal du noviciat df Poitiers, p. 13<l.

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mère générale et la mère Henriette Girard. « Ce petit lieu à l'écart, dit M™® Barat, le secret intime de cette réunion, cette grande solitude en présence de Dieu, seul témoin de notre joie, redoublaient notre empressement de nous donner à lui. Je dis donc à mes sœurs : « Ne vous semble -t-il pas que ces nouvelles promesses « que vous allez faire à Jésus, lui seront plus agréables « que vos premiers serments? Semblables à deux époux « qui, heureux d'être l'un à l'autre, se rappellent avec « joie le jour de leur union, ainsi venons -nous dire « à l'Époux des Vierges : « 0 mon bien -aimé Sau- « veur, lorsque je m'engageai -pour la première fois, « j'ignorais le bonheur qu'il y a d'être à vous; mais « aujourd'hui, je sais tout ce que vous êtes pour moi. « C'est pourquoi, expérience faite, je veux vous pro- « tester qu'à toutes les satisfactions du monde je préfère « l'honneur et la joie de votre service. » Toutes les quatre renouvelèrent leurs vœux l'une après l'autre. Mais quand vint le tour de la sœur Thérèse , une si vive émotion s'empara de son âme qu'elle fut obligée de s'interrompre plusieurs fois , avant de pouvoir achever la formule de son serment.

Au mois de novembre les autres novices, en tête desquelles était M"® Chobelet, se mirent à leur tour en retraite pour leur profession. Le Père Lambert la prêcha. En même temps, dans la ville et dans les environs, le Père Gloriot et le Père Enfantin donnaient une mission avec des fruits abondants. « Je me réjouissais, dit ]yjrae Barat, de cette ardeur à entendre la divine parole dans un temps où la foi se perd , et j'en rendais grâces à Dieu. »

C'est au sein de ces joies et de ces préparations, que

la supérieure recul du Père Varin une lettre terrifiante : la Société des Pères de la foi n'existait plus. Un décret de l'empereur, daté du l*^"" novembre, intimait aux missionnaires, suspects de royalisme, l'ordre de se disperser dans leurs diocèses respectifs. « S'ils n'y sont pas dans quinze jours , avait dit Napoléon au cardinal Fesch, je les enverrai à Cayenne. »

M""" Barat fut atterrée. Le souvenir des liens qui l'unissaient à ces saints prêtres, l'inévitable privation des secours spirituels qui allait être la suite de leur éloignement, enfin l'appréhension d'une destinée pareille pour sa Société, ne furent pas les sentiments qui la touchèrent le plus. « J'avais plusieurs raisons de m'affliger, écrit-elle, mais la pi'emière était la perte considérable que la religion faisait, soit pour l'éducation chrétienne de la jeunesse, soit pour les missions que ces Pères prêchaient partout^avec tant de succès, pour le salut des Ames. Puis je ne pouvais voir en cela qu'un châtiment de Dieu sur notre patrie. C'est ce qui me navrait. »

Les prédicateurs de la mission de Poitiers apprirent par elle l'arrêt qui les dispersait. « lis furent admirables de force et de résignation, dit la supérieure, leur exemple m'encouragea et me consola. » Mais comment ses retraitantes allaient-elles recevoir ce coup et celte menace? C'était le lendemain même, 21 novembre, que six d'entre elles allaient prononcer leurs vœux. La loyauté conmiandait de les avertir inunédialemcnt, avant de les engager dans une Société qui peut-être (Uait à la voill»' de sa ruine.

Le Père Gloiiot, les ayant réunies seules dans la chapelle, leur lit i);ut dr sa (IdiiK'ur sans leur cacjier ses craintes. « Ne vous dissimulo/. pas que la mémo ad-

versité qui nous accable maintenant pourra tomber sur vos tètes. Mais tenez -vous à la croix de notre divin Sauveur. Plus le danger est prochain, plus vous devez prendre, dans les bras de cette croix, de courage et de confiance ^ »

Il n'était pas besoin d'y tant exhorter les futures professes. Elles déclarèrent toutes ensemble que leur seul regret était de ne pouvoir prononcer immédiatement leurs vœux perpétuels. Les autres sœurs , moins avancées dans les épreuves religieuses, conjuraient la supérieure d'en abréger le temps. C'était une si belle et si rare occasion de donner à Jésus -Christ le témoignage d'un amour qui ne s'effraye de rien !

Aucune ne recula. Le lendemain, qui était la fête de la Présentation de la sainte Vierge, les novices appelées s'avancèrent ai> pied de l'autel. Le Père Lambert n'y parla que du bonheur de se consacrer à Dieu, en méprisant le monde. « Toutes nous étions heureuses d'avoir resserré nos liens avec le Seigneur, dit, en terminant, le journal de M""^ Barat; tout mon désir est que nous lui soyons bien fidèles, et que par sa grâce nous devenions des Épouses selon son Cœur^ »

Tel fut ce célèbre noviciat de Poitiers, qui marque, dans l'histoire de M""^ Barat, comme l'heure décisive de son épanouissement. Heure sacrée et lumineuse, dont la mère Thérèse a écrit, avec l'autorité des souvenirs que nous avons invoqués tant de fois : « C'est dans cette maison que Dieu a donné à ma mère des marques d'un amour qui se changeait très-souvent en un heureux martyre. C'est dans ce lieu que sa Société, si pe-

1 Journal du noviciat de Poiiiers , p. \1\.

2 Ibid., p. 122.

tite encore, se formait dans son cœur. Dieu, qui se complaisait dans celte âme innocente et droite, lui fit connaître ses vues pour l'avenir, tout en lui préparant des croix qui ont été grandes. J'ose dire que ce séjour de Poitiers fut son Manrèze; il lui a laissé des souvenirs ineffaçables ^ »

Maintenant, plus que jamais, elle devait agir seule : le Père Varin s'éloignait. Après avoir annoncé à ses frères la nouvelle de leur dissolution , il leur avait dit : « Adieu ! à l'espoir de nous revoir et de nous revoir tous. Quand nous nous retrouverons, on fera l'appel nominal. Heureux alors celui qui pourra répondre : Adsum. » Il avait espéré se fixer à Paris, pour de là correspondre plus facilement avec ses prêtres dispersés. Fouché ne le permit pas. Ayant vainement tenté de séduire ce généreux cœur par l'appât des dignités ecclésiastiques, le ministre lui enjoignit de partir pour Besançon ; et le préfet de la ville reçut en même temps l'ordre d'avoir l'œil sur lui.

Le grand missionnaire alla demander un asile au château de sa digne sœur. M""" de Chevroz. Là, seul, loin des honneurs qu'il refusa constamment, il s'enfonça dans une vie de recueillement et de prière, (jui ne devait être inutile ni à lui ni aux autres. Ce fut aussi son Manrèze, retraite sanctifiée, solitude féconde, d'où nous verrons sortir les Constitutions des religieuses du Sacré-Cœur, et que peut-être la Providence ne lui avait ménagée que i)Our cela.

I liccit delà mère Tlicrcse , p. Vio.

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