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FONDATION DE NIORT

Mai 1808 — Fin 1810

Fondation à Cuignières et à Gand. — Fondation à Niort; M'^e Suzanne Geoffroy, sa vocation extraordinaire. — La mère Barat et M™' Geoffroy à Niort; la maison de l'impasse Saint -Jean. — L'installation. — Mme Emilie Giraud vient de Grenoble à Niort. — Les premiers sacrifices de la mère Emilie; triomphe de l'amour de Dieu. — L'exemple de M"« Geoffroy; l'adoration nocturne. — M™» Barat dirige l'âme de M"» Giraud; elle vient pour supprimerla fondation de Niort. — Jésus- Christ lui inspire de la conserver. — Sacrifice d'Emilie ; générosité de M"" Geoffroy. — L'accroissement du pensionnat; Annette Klosen. — Mme Barat voudrait embraser le monde entier de l'amour de Jésus- Christ.

L'arrêt qui venait de frapper les Pères de la foi menaçant le Sacré-Cœur d'un contre -coup imminent, M""^ Barat s'inquiéta de trouver quelque part, loin des villes , un abri où elle pourrait recueillir et cacher ses filles, le jour où viendrait à éclater la tempête.

Elle était dans ces pensées quand on lui fit savoir que la proposition d'un établissement venait d'être faite à ses sœurs d'Amiens. Au centre, à peu près, du diocèse de Beauvais, près de Saint- Just et à trois lieues de la

ville de ClermonL-sur-Uise, se trouvait un petit village parfaitement ignoré : on l'appelait Cuignières. A son extrémité s'élevait, sur un léger renflement du terrain, une assez grande ferme, et, à côté de la ferme, une maison d'habitation, où les filles de la Charité avaient eu un hospice avant 93. Aujourd'hui ce n'était plus qu'une masure délabrée; mais sa pauvreté même et son isolement pouvaient, dans une heure critique, devenir une protection. M. le baron Bailly d'Arquinvilliers ofl'rit de la céder aux dames du Sacré-Cœur pour y établir une école de filles. Son offre fut acceptée, et en mars 1808, la mère Desmarquest, avec deux religieuses d'Amiens, vint prendre possession de cette résidence, qu'un jour la mère générale devait beaucoup aimer, et que nous visiterons sur ses traces.

Dans le même temps, l'évêque de Gand, M^ Maurice de Broglie, cet ancien et fidèle ami du Père Varin, proposaitau Sacré-Cœur les bâtiments de l'ancienne abbaye de Dooresele, située dans l'enceinte même de sa ville épiscopale. On accepta ses offres, et l'on mit à la tète de l'établissement une jeune fille belge, M"'^ Antoinette de Penaranda, d'origine espagnole, et d'une race illustrée par saint François de Borgia. Il y avait peu de temps qu'elle avait fait ses vœux, et elle n'était que dans sa vingt-neuvième année; mais sa maturité, son nom, ses talents solides, son habitude de la langue et des mœurs du pays, la désignaient pour être supérieure en Flandre. Ce fut au mois de mai 1808 qu'elle arriva à liand, où nous ramènera également l'histoire de M""' Barat.

Ces deux nouvelles fondations étaient des colonies envoyées d'Amiens. Poitiers eut aussi sa fille, et voici comment Pieu en i)répara le berceau.

Depuis longtemps les vicaires généraux de Poitiers sollicitaient le Sacré-Cœur de s'établir à Niort, qui était de leur ressort ecclésiastique. Le 27 nriai 1808, M"*® Barat s'y rendit, emmenant avec elle deux de ses nouvelles compagnes de la maison des Feuillants : M""" Bernard, qui était elle-même Niortaise, et une autre religieuse destinée à diriger l'établissement projeté.

Cette future supérieure s'appelait Suzanne Geoffroy. C'était, à cette époque, une personne de quarante-sept ans, en qui de grandes épreuves n'avaient pas altéré l'aimable candeur des enfants de l'Évangile. Il y avait seulement huit mois qu'elle était entrée dans la Société, où l'avait précédée la renommée de ses bonnes œuvres. Aussi quand son tour vint, aux récréations, de raconter son histoire, l'attention redoubla. Elle eut bientôt ravi l'admiration de ses sœurs, et M""^ Barat fut la première à reconnaître que « cette histoire annonçait des vues de Dieu toutes particulières sur cette âme et la Société ».

Née sous le règne de Louis XV, en 1761, dans le

vieux château de Tellié, près du bourg de Lezay, où

son père était notaire, Suzanne avait été, jeune encore,

emmenée et élevée à Poitiers, chez son oncle paternel,

qui y remplissait la charge de procureur. Là, rien

n'avait été négligé pour la culture de son cœur et de

son caractère; mais la culture de l'intelligence était

restée médiocre. « Il n'en a coûté à mes parents que

quinze francs pour me faire apprendre ce que je sais,

disait-elle en parlant de ses premières études; aussi,

mes sœurs, jugez- en! » Nous sommes forcés d'avouer

qu'elle se jugeait bien, du moins à cet égard, et qu'il

est difficile, par exemple, de mettre un style plus char-

mant sous une orthographe plus indisciplinée que celle de M""" Geoffroy. Mais comme elle était douée exceptionnellement, elle suppléait à ce défaut d'instruction première par un tour d'esprit tout particulier, et une conversation d'une vive et piquante originalité. Elle avait en outre un caractère généreux, entreprenant, intrépide. Sa pieuse tante, qui l'aimait beaucoup, la croyait faite pour plaire extrêmement au monde. De son côté, le monde était loin de déplaire à Suzanne. Elle-même raconte comment elle mettait son orgueil à voir, dans un salon , des auditeurs charmés faire cercle autour d'elle. C'était ce qu'elle appelait sa coquetterie d'esprit, et ce fut le sujet de ses larmes pendant sa vie entière.

Son âme, jusqu'à vingt ans, s'était nourrie de cet encens mondain; et déjà, ainsi qu'elle nous l'avoue encore, elle commençait à exercer sur les cœurs une pure mais forte séduction, quand, vers cet âge, tout à coup sa vie changea de face. Un jour, sa tante la vit revenir de son église paroissiale de Saint-Didier absolument transformée. Suzanne lui raconta qu'à la vue d'un tableau représentant sainte Radégonde aux pieds de Jésus-Christ, elle aussi était tombée à genoux devant l'autel, convertie, éblouie et terrassée d'amour. « Ce fut là, écrit-elle, que tout à coup le bon Maître me parla au cœur et si fortement, qu'en un instant je fus changée eu une nouvelle créature. » Elle disait encore : « Dieu me connaissait bien, il me prit par le cœur et me gagna. »

Une fois à Dieu, Suzanne fut à lui tout entière. Pendant sept ans entiers, elle vécut avec Jésus-Chrisl dans une habitude si iiilime et si forte que rien d'extérieur ne l'en pouvait distraire. « Si j'cu-^so été fidèle, je ne sais

jusqu'où la grâce m'aurait conduite, » disait la fiancée du Seigneur, en parlant de l'intensité de ce premier amour.

Cependant elle voulait se faire religieuse. Elle s'était présentée aux Carmélites de Poitiers; mais avertie par la prieure, M""® d'Aviau du Bois-de-Sansais, sœur du vénérable archevêque de ce nom, que là n'était pas sa place, Suzanne pressa alors vivement son directeur de lui faire connaître la volonté de Dieu. Celui-ci était un prêtre d'une grande sainteté, nommé M. Drouault, ancien Père jésuite, qui maintenant desservait la paroisse de Saint- Paul, à Poitiers, sa ville natale. Sa réponse fut d'une netteté qui tenait de la vision. « Patience, dit-il, patience! Dieu vous destine à entrer dans une Société qui prendra naissance en Allemagne. — Et quand sera-ce, mon Père? — Je ne puis vous dire autre chose, sinon que celle qui doit établir cette compagnie en France, est encore occupée du soin de ses poupées. » Or, cela se passait en 1787. A cette époque, M"' Geoffroy avait environ vingt-six ans ; la petite Sophie Barat n'en comptait encore que huit.

\^ Le but vers lequel Dieu faisait tendre cette âme étant ainsi connu , il est maintenant permis de voir la rectitude des voies providentielles par lesquelles le Cœur de Jésus l'amenait mystérieusement dans sa Société. C'était l'admiration de M""^ Barat, qui en parlait ainsi : « Tout le détail de sa vie depuis l'âge de vingt et un ans prouve les voies par lesquelles Dieu la conduisait au Sacré- Cœur. »

En effet, le Sacré-Cœur, c'est d'abord la vie d'amour, et le premier attrait de Suzanne Geoffroy avait été l'union intime avec Jésus -Christ; son premier rêve, le

Carmel. Le Sacré-Cœur, c'est, en second lieu, la vie de zèle, d'action; or la Révolution, venant à éclater sur ces entrefaites, en fit faire à cette héroïque prédestinée l'apprentissage sublime. « Un jour, raconte-t-elle, un peu avant qu'on fermât les églises, nous nous trouvions sous le péristyle de la cathédrale, trois de mes amies et moi. — Qu'en pensez-vous? leur dis- je, on supprime les communautés, formons-en une. — Nous le voulons bien, dirent-elles, mais à la condition que vous en serez supérieure. — J'acceptai sans délibérer... Nous eûmes une grande maison ; un prêtre déguisé venait nous dire la messe; on y affluait de toutes paris; nous suivions une règle très-pénitente, très en Dieu. Ce fut le commencement de la Société de Picpus. »

Les prêtres mis en sûreté, les anciennes religieuses ralliées et soutenues, les enfants catéchisés, la jeunesse préservée, les pauvres nourris et vêtus, les mourants administrés, Notre-Seigneur adoré dans le saint Sacrement, et le jour et la nuit, au plus fort de la Terreur : telles furent quelques-unes des œuvres qui sortirent de ce cénacle, sous l'initiative ardente, audacieuse, parfois saintement téméraire de M'"" Geoffroy.

Mais ces bonheurs eux-mêmes n'allaient-ils pas Tégarer, en lui faisant prendre pour le terme de sa vocation ce qui n'en devait être que l'acheminement? Un jour, Jésus-Christ lui-même lui avait révélé qu'il y saurait pourvoir, en semant sur cette route des épines après les ileurs. Deux œuvres importantes, celles de la Providence et de la Grand' Maison, avaient été fondées, au sortir des mauvais jours, par M"'" Geoffroy. Elle s'en vit éconduite par ceux-là mêmes qui vuulaionl faire le bien ainsi qu'olI»,' , mais le faire aulrenienl

qu'elle: « Ah! mes filles, disait -elle en rappelant ces jours amers, la persécution qui nous vient des saints est la plus cruelle de toutes. On ne peut bien le savoir que quand on y a passé ! » Méconnue, torturée au dedans et au dehors, uniquement soutenue par M. Soyer et M. de Beauregard, qui l'avaient mieux comprise, Suzanne, de guerre lasse, était allée demander le voile aux religieuses de Chavagnes, en Vendée. Mais ce ne devait être là qu'une de ces étapes successives que M. l'abbé Drouault lui avait annoncées quand il lui avait dit : « Ma fille, vous sortirez de deux ou trois maisons avant d'entrer dans la Société du Cœur de Jésus. Cette Société n'existe pas encore, mais dès qu'elle paraîtra, allez vous joindre à elle : c'est là que Dieu vous veut. »

A ces voix du dehors, ce Cœur divin joignait intérieurement la sienne : la grande voix de l'amour. La principale dévotion de M""" Geoffroy était celle du sacré Cœur. Son premier acte, au début de la persécution révolutionnaire, avait été d'organiser une neuvaine au sacré Cœur pour placer la ville de Poitiers sous sa protection. « Je mis, dit-elle, tout en train, le troupeau et les pasteurs. » Le patronage sous lequel elle avait placé sa petite communauté, c'était celui du sacré Cœur. Les images qu'elle distribuait, comme adieu et comme sauvegarde aux émigrants français qui passaient en Espagne, c'étaient des représentations du divin Cœur de Jésus. « L'idée du sacré Cœur m'occupait continuellement, » racontait-elle elle-même.

Aussi à peine eut-elle connu le nom et l'esprit de l'Institut nouveau qui lui était consacré, que, sur la recommandation de M. l'abbé Soyer, elle demanda une place à la mère Barat. Après une prudente attente, la

Supérieure l'admit. « C'est la fin de mon histoire, disait- M""® Geoffroy aux novices ses sœurs; j'obéis, je partis, on me reçut, et me voici!... » Son entrée au noviciat eut lieu le Ib octobre 1807, fête de sainte Thérèse. L'ancienne fondatrice et supérieure de trois maisons fut employée à faire la petite classe des pauvres : elle s'y plongea avec joie dans l'humilité, le travail, l'obéissance, et quelque temps après, 24 juin 1808, elle prononça ses vœux, en la fête du Sacré-Cœur qu'elle avait tant servi *.

Ce ne fut pas sans peine que M""® Barat, assistée d'un vicaire général de Poitiers, M. l'abbé de Moussac, parvint à trouver dans Niort une maison convenable à l'établissement qu'elle voulait confier à cette digne mère. Au détour d'une rue, et au fond d'une impasse, appelée l'impasse Saint-Jean, trois anciennes carmélites avaient reçu asile sous le toit hospitalier de ]\I"" de Liniers. L'isolement et le silence de cet endroit détourné, la lourde construction et la vétusté des appartements éclairés d'un faible jour, l'étroite dimension du jardin encaissé entre de hautes murailles vieilles et noires, qui ne laissaient voir que le ciel, tout se réunissait pour donner à cette demeure l'aspect de sévérité et d'humilité claustrale qu'elle conserve encore. Les carmélites ayant volontairement cédé la place au Sacré-Cœur, on s'occupa aussitôt de disposer les lieux.

Durant ces préparatifs, arrivèrent deux postulantes; l'une , nommée Marie , était l'ancienne servante de M""' Geoffroy : elle venait lui demander de la servir encore; l'autre, appelée Monifjue Lion, était une orphe-

1 Vie de M"" G<-offr<>if, in-1'2. Poitiors, 18o4.

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