FONDATION DE NIORT
iine d'une quinzaine d'années que M""® Geoffroy avait adoptée dès l'enfance : elle venait la prier d'être toujours sa mère. La colonie, ainsi complétée, s'installa dans l'impasse Saint- Jean, le 29 juin 1808, en la fête des apôtres saint Pierre et saint Paul. Dès le matin, une petite cloche suspendue à la muraille donna le signal des exercices : M""^ Barat déclara que la fondation était commencée. M. l'abbé de Moussac dit la messe dans une chambre convertie en chapelle. Il y laissa Notre- Seigneur en un pauvre tabernacle revêtu de papier, et placé sur une simple table, entre deux chandeliers en bois et quelques fleurs. C'est de ce pauvre trône que le Roi des rois allait exercer, sur cette nouvelle famille, un empire sans bornes : « Le passereau, dit le Psalmiste, a trouvé une maison, et la tourterelle un nid pour y mettre ses petits : nous avons vos autels, ô mon Dieu, ô mon Maître, ô Pioi des vertus! »
Les souvenirs du temps rapportent que ce matin-là, M"*® Geoffroy, à son lever, vit une colombe blanche s'abattre dans le jardin. Elle y resta toute la journée, se laissant prendre par les sœurs, et répondant à leurs caresses par ses roucoulements; le soir elle s'en alla, et on ne la revit plus^
Deux jours après. M""® Barat dit adieu à ses filles. Ce fut un grand déchirement ; on ne pouvait se séparer, on pleurait en silence. « Allons à la chapelle, » dit la mère générale. Elle se leva la première, on la suivit, les cœurs se raff'ermirent un peu aux pieds de Jésus-Christ, et l'on put se quitter.
1 Journal de la fondation de Niort. — //., M»" Duçhesne dans le journal de Grenoble.
La petite communauté avait commencé son œuvre par l'ouverture d'une école gratuite pour les pauvres. Mais il devenait nécessaire d'élever un pensionnat. Dans ce but, M™® Barat songea à appeler de Grenoble M"*^ Emilie Giraud, sa novice d'autrefois. L'enlever à Sainte- Marie, la patrie de son âme, surtout la séparer de M""® Duchesne, c'était arracher l'enfant au sein de sa mère. M"*® Barat comprit que le seul moyen de la sevrer de cette douceur était de lui présenter l'appât de l'amour de Dieu. Voici donc en quels termes elle lui écrivit : « Oui , ma chère Emilie , les liens formés dans le Seigneur sont bien au-dessus des liens de la nature. C'est une grande grâce, ma fille, que Dieu vous fait aujourd'hui, de vous séparer de vos sœurs pour n'être plus qu'à Lui. Dieu seul! Dieu seul! Ah! que nous connaissons peu l'étendue de ce mot. Vous allez le méditer pendant votre route... Adieu! «
En arrivant à Niort, la jeune sœur se fit conduire à M""* Geoffroy. Elle la trouva dans le bûcher de sa petite maison, humblement occupée à remplir une paillasse. Toutes deux s'assirent dessus; et la conversation s'engageant bien vite sur les choses de Dieu . leurs âmes se connurent et s'aimèrent en Lui.
M""" Giraud vit bientôt l'étendue du sacrifice qui lui était demandé. Elle sortait d'une maison sévère, il est vr;ii, mais spacieuse, et embrassant ces vastes horizons qui dilatent et transfigurent les plus austères demeures. Ici, rien de semblable : plus de grands sites, plus de lumière; mais une sorte de prison si enfoncée, si basse, que chaque averse venait inonder le foyer. Point d'espace non phis, mais la même et uniqi'.c pièce, servant do classe le jour, de salle âc conmiunaulo le soir, el de
chambre à coucher la nuit : telle était la maison. 11 y régnait le plus effroyable dénûment. Un pauvre pain, pétri de farine et de pommes de terre, car il y avait une grande disette cette année -là; des légumes uniquement assaisonnés de sel ; un seul fagot par jour pour chauffer la maison ; une seule chandelle pour l'éclairer ; point de lampe devant l'autel, et, faute d'encensoir, un réchaud dans lequel on brûlait, au salut, quelques grains d'encens : quel spectacle et quelle vie pour la jeune religieuse! Se rappelant alors Sainte-Marie, son église, son cloître, ses grandes salles, ses montagnes, M""* Giraud fut tentée de se désespérer. Mais arriva une lettre de la mère Barat : « Comment va ma chère Emilie, dans sa petite maison du sacré Cœur de Jésus? lui demandait-elle. Je vous félicite, ma fille, d'habiter une maison pauvre et qui manque des choses nécessaires à la vie. »
Cette lettre fut la première que M™^ Barat lui adressa à Niort. D'autres lui succédèrent, et ainsi se continua la direction spirituelle de cette jeune religieuse. Un prêtre illustre a dit : « Je ne connais rien de plus beau en ce monde qu'un grand cœur dans une petite maison. » C'est à faire un pareil cœur à sa fille de Niort, que travaillèrent les lettres de la supérieure.
Elle commença d'abord par rompre certaines attaches humaines trop sensibles. M""® Giraud était de ces âmes délicates qui feraient bon marché de toutes les privations de la vie matérielle , pourvu que le cœur trouvât autour de lui son aliment et son expansion. Or cela lui manquait à Niort. Elle disait plus tard : « Reconnaissante des bontés de la mère Geoffroy, je la vénérais comme une sainte, mais je n'en sentais pas moins la
différence de nos âges. J'avais alors vingl-cinq ans, elle en avait près de cinquante; la mère Bernard en approchait. Aussi, je me surprenais souvent à dire tout bas à Jésus-Christ : « Pourquoi, mon bon Maître, ne « m'avez-vous pas donné une compagne de mon âge? » Tout en admirant cette bonne mère, malgré moi, je portais mon regard intérieur vers la maison de Grenoble, qui me restait si chère. Je ne recevais jamais une lettre de la Montagne sans que mes larmes coulassent en secret. Mais je me gardais bien de faire paraître mon ennui, dans la crainte d'affliger le cœur d'une mère si bonne, et d'être ingrate envers elle*. »
Le sacrifice intime que nous révèlent ces lignes est peut-être le plus grand, comme il est le plus nécessaire de la vie religieuse. M"'* Barat, qui le savait, ne laissa pas de relâche à cette âme d'enfant qu'elle ne l'eût élevée au-dessus de la terre et d'elle-même. Tantôt elle la gourmandait : « Vous êtes donc toujours petite? il faut grandir par degrés. Oh ! ma chère fille, que votre lettre m'a donné une triste idée de votre vertu. Je n'ose pas le dire à vos aînées d'ici, qui sont bien plus courageuses et plus détachées que vous. » Tantôt elle lui montrait Celui qui seul est tout : « Quoi ! le Cœur de Jésus ne vous suffit pas? Que vous faut- il donc?
Trop avare est un cœur ;i qui Dieu ne suffit ,
disait un grand saint. Que je remercie le Seigneur de vous avoir ainsi séparée de vos amies! Jamais vous n'eussiez, de vous-même, épuré une affection Iroji
1 Journal de la fondalion ilc .Niort.
sensible et trop naturelle , si ce qui en est l'objet fût resté près de vous. Quoi! ma chère Emilie, votre Époux vous aime d'un amour de jalousie, et vous l'aimez si peu ! Vous êtes une ingrate... Allons, je ne veux plus vous gronder. Peut-être déjà vous vous êtes fait ces reproches à vous-même : je n'y ajouterai rien K »
C'était vrai. A ces reproches, à ces excitations, la sœur Emilie répondait par des assauts secrets contre son propre cœur, qui se terminaient toujours par le triomphe du devoir. « Quand il m'arrivait encore quelques moments d'ennui, raconte-t-elle, je les dissipais en chantant ce cantique :
Je veux ce que Dieu veut !
Que ce mot , Dieu le veut ! me paraît admirable ! C'est lui, lui seul , qui peut me rendre tout aimable !
Je le chantais encore plus du cœur que des lèvres. Le soir surtout, dans mon lit, avant de m'endormir, mon âme en savourait les déhces : « Dieu le veut, me disais- « je, que tout orage, que tout nuage, toute peine, dis- « paraisse devant sa volonté! » Là-dessus, je m'endormais tranquille sur le sein de Dieu, dans l'ineffable jouissance de l'abandon parfait. »
Il faut dire qu'aux leçons de M"^ Barat se joignait l'exemple de M°^ Geoffroy. Elle était, elle aussi, une grande maîtresse de l'amour de Jésus-Christ; et, consolée de tout parle tabernacle, elle faisait trouver à sa jeune compagne, dans le même trésor, le secret de se plaire partout.
a Le soir, après souper, raconte la sœur Emilie, elle me donnait le bras dans l'obscurité pour aller au lieu
1 Grenoble, 30 septembre
de la récréation. En passant devant la chapelle, cette digne mère s'agenouillait devant la porte pour adorer Notre-Seigneur; et là, dans les ténèbres, elle prononçait tout haut avec une indicible expression de ferveur les actes de foi, d'espérance et de charité.
« Un jour, qui était le premier vendredi de novembre 1808, elle me proposa de faire avec elle V heure sainte devant le saint Sacrement. Bien que je ne fusse guère capable de résister au sommeil, et que l'obscurité me fît grand'peur, j'acceptai de bonne grâce. A onze heures, nous nous rendîmes à la chapelle, que la lune éclairait faiblement par la fenêtre. La mère Geoffroy me fit placer devant elle, et, s'agenouillant à une certaine distance, elle répandit son àme devant le Seigneur, pendant que la mienne, toute préoccupée de faits extraordinaires, s'attendait à voir quelque apparition, comme celle dont Notre-Seigneur favorisa la vénérable Marguerite-Marie. A minuit, j'entendis derrière moi un petit bruit, je me retournai en tressaillant; je ne vis pas Notre-Seigneur, mais je vis la mère Geoffroy, prosternée contre terre, et les bras en croix. Elle consacrait à Dieu son être tout entier par cet anéantissement, qui se retraçait d'ailleurs dans toute sa conduite. »
Après l'amour pour Jésus -Christ, le zèle pour les enfants fut un autre lien par lequel M""" Barat rattacha l'épouse au foyer de l'Époux. Les pensionnaires, il est vrai, n'étaient alors que deux. Encore n'étaient-ce que des enfants de sept à huit ans. « Je leur faisais observer de mon mieux \o règlement, raconte leur maîtresse, faisant garder le silence et marcher (feux à deux. » Mais, outre le pensionnai, M"** Giraud parlagrail avec la mère Bi-rnard \r soin (h- récole des pau-
vres. Ce fut le sujet des félicitations de M""^ Barat. « J'espère, lui écrivait-elle dès sa première lettre, que vous apprécierez le précieux avantage d'élever chrétiennement ces enfants pauvres qui vous sont confiées en si grand nombre^ » — Et quelques mois après, aux approches de Noël : « Tâchez, chère Emilie, de gagner les âmes qui vous sont confiées. Que votre séjour à Niort attire quelques cœurs à l'aimable Jésus ! Ah! si on le connaissait, qui donc ne l'aimerait? Mais on ne le connaît pas. Qu'il est grand le Seigneur, qu'il mérite d'être loué! Qu'il se fait petit le Seigneur, qu'il mérite d'être aimé ! Faites-le donc connaître, ma chère Emilie, et bientôt on l'aimerai »
« 0 ma chère Emilie, lui disait-elle ailleurs, l'amour se reconnaît aux œuvres. Vous savez qu'à votre Époux il ne suffit pas d'un faible : Je vous aime. Travaillez donc sérieusement pour un Dieu qui a tant fait pour vous. Je crois que vous ne sentez pas assez la sublimité de votre vocation; car il n'est point de travaux, quelque pénibles qu'ils soient, que vous ne deviez être prête à supporter pour sauver les âmes^. »
Mais le principal travail auquel l'appliquait cette mère, c'était la réforme d'elle-même, la correction de ses défauts, de son amour-propre surtout, qu'elle lui dénonçait comme le grand ennemi de sa perfection. Et avec quelle franchise, quelle charitable vigueur, quelle onction de langage, elle lui écrivait! Ces défauts sont « les renards qu'il faut chasser de la vigne», comme s'exprime le Livre saint, « sinon ils man-
1 Poitiers, 5 août 1807.
2 Amiens, 21 décembre 1808.
3 Poitiers, 12 juillet 1809,
geront le fruit et ravageront la récolte du père de famille. » Cet orgueil qui se dissimule, ce sont « les eaux malsaines qui séjournent sous terre, et finissent par miner le sol, si l'on n'en tarit la source. » Une autre fois, M""^ Barat donne à une rude leçon ce cadre gracieux : « J'ai pensé beaucoup à vous ces jours derniers. Toutes les anciennes étaient assises sur le pré, dans le jardin des F'euillants : votre mère expliquait, ou plutôt balbutiait quelques mots du saint Livre que vous connaissez. Nous en sommes restées à ces paroles : « La voix de la tourterelle s'est fait entendre « sur notre terre, le temps de tailler la vigne est venu. » Ah ! s'il était venu pour vous , le temps de faire cette taille si nécessaire à nos âmes*! » Enfin, revenant encore à ce Cantique des cantiques qui, depuis saint Bernard jusqu'à sainte Thérèse et saint François de Sales, a prêté son langage à l'union mystique des âmes avec Dieu : « Quand est-ce donc que Jésus-Christ pourra dire de nous : « Vous êtes toute belle !» 0 ma chère Emilie, nous sommes noires, et point encore belles. Du moins, cherchons l'Epoux... « Suivons, comme il nous dit, les vestiges des pasteurs, » c'est-à-dire les exemples des saints, « et nous et nos troupeaux, nous le trouve- « rons à midi , dans le lieu de son repos. » Ce midi tout brûlant, le connaissez-vous, ma fille? Est-ce à votre pauvre mère à vous découvrir ce trésor? Peut-elle parler des ardeurs de l'amour de Jésus?... Adieu, je n'»Mi embrasse pas moins vos petits agneaux*. »
La mère l']milio, vigoureusement corrigée et douce-
» Poitiers, 22 juillet 1809.
a Amiens, l'i mni IfcUfJ.
ment soulevée par cette main maternelle, se portait à Dieu avec un élan qui n'avait qu'un péril : celui de s'égarer parfois dans les hauteurs d'une exaltation trop mystique. C'est alors que le bon sens de la mère Geoffroy la ramenait doucement sur le terrain de la pratique. « Allons, ma fille, allons, lui disait en souriant la spirituelle mère , ne filez pas trop fin ; votre fil casserait, et vous feriez de mauvaise toile. Il vaut mieux travailler dans le solide, et nous faire une bonne toile de ménage. »
Cependant, faute de pensionnaires, la maison de Niort était menacée de périr; d'autre part, celle de Grenoble réclamait son Emilie. Les administrateurs du diocèse de Poitiers, qui avaient, les premiers, demandé cette fondation, conseillaient aujourd'hui de la supprimer. Avant d'en venir là, la supérieure générale voulut revoir ses filles, et elle leur annonça sa visite prochaine dans ces hgnes charmantes : « Ma chère Emilie, le temps approche où nous nous reverrons. Il faut laisser fleurir les acacias, et venir le printemps; alors nous nous retirerons « dans le trou de la pierre », dans ce petit tombeau de Niort. Là, en parlant de Jésus, nous l'inviterons à venir se placer près de nous, et à nous parler lui-même ^ »
Elle arriva à Niort le 10 septembre 1809 : elle annonça qu'elle venait supprimer la maison. Cette annonce plongea la petite communauté dans une inconsolable consternation : la consternation du soldat que la famine va forcer de rendre la place. On n'osait rien se dire. M""® Geoffroy, la première, rompit le silence : « Hélas 1
1 Amiens, 14 mai 1809.
soupira-t-elle, je le vois bien : je suis plus propre à fondre qu'à fonder un établissement 1 » Et joignant ses mains devant sa supérieure : « Ma mère, lui dit-elle, je ne vous demande qu'une chose, c'est que vous alliez passer une demi-heure devant le saint Sacrement, afin que Dieu vous fasse connaître ce qui sera pour sa plus grande gloire. » M"^ Barat y consentit : elle entra dans la chapelle, où elle pria beaucoup. Quand elle sortit de là, elle avait changé d'avis : Dieu lui avait fait connaître que la fondation de Niort devait. être maintenue. « Pourrezvous vivre sans pensionnaires? » demanda-t-elle à ses religieuses. Celles-ci se déclarèrent prêles à tous les sacrifices, pourvu qu'on ne les séparât pas les unes des autres. M""^ Barat leur permit de tenter un nouvel essai, et, pour les aider, elle leur laissa, en partant, un généreux subside.
L'essai ne fut pas prospère : la disette s'accrut, les élèves ne vinrent pas; tout espoir de pensionnat nombreux s'évanouissait. Les lettres de M"" Barat à sa fille spirituelle recommençaient à parler de détachement et de sacrifice. Elle lui prescrivait de « s'affermir dans la résolution de ne rien demander, mais aussi de ne rien refuser de ce que Dieu lui ordonnerait ». Elle lui disait : « Ce bon Dieu nous rend si largemeut ce qu'on lui a donné qu'on regrette de n'avoir qu'un cœur; au moins est-on bien aise d'avoir plusieurs mères à lui ofl"rir. » Gomme conclusion, le 9 avril 1810, elle lui écrivit d'avoir à se rendre à Grenoble : « Laissez en route, UiU fille, le reste de vos défauts, et venez réparer les fautes que vous avez commises dans votre berceau. » Enfin, pour comble de douleur, elle lui annonçait qu'au moment où elle allait rcnlicr à Sainte-Marie, M"" Duchcsnc en se-