SA MISSION DE VICTIME
de ce moment, elle fît son directeur. C'est sous sa conduite qu'elle entra courageusement dans la voie douloureuse dont nous Talions voir parcourir les stations.
Qu'était-il donc survenu? Ce qui survient toujours, et ce que Dieu impose miséricordieusement à toute Société, comme à tout individu parvenu à l'âge adulte : la nécessité de l'épreuve. C'est te sort inévitable de toute institution de ne pouvoir s'étendre sans que , en vertu même de cette expansion , l'unité se relâche , ou la pureté de l'esprit primitif s'altère. Or l'un et l'autre de ces maux menaçaient le Sacré-Cœur; et si lointain que fût encore le danger, il fallait le prévenir, sous peine du renversement de la Société. Voilà pourquoi l'homme de Dieu demandait une victime, et offrait ce grand rôle à la mère supérieure.
Celle-ci l'accepta. S'il est, dans la partie de l'histoire qu'on va lire, un fait qui domine et rattache entre eux les faits séparés par la distance et le temps, c'est manifestement, de la part de Notre- Seigneur, le dessein de dépouiller peu à peu son épouse de tout ce qui est de ce monde; et, de sa part à elle, le désir de mourir à tout, pour « absorber sa mort dans la vie de Jésus- Christ », comme s'exprime l'Apôtre.
De Paris, M'"° Barat se rendit à Amiens. Dès son arrivée , des changements la surprirent. Le costume n'était plus le même, la règle avait subi des modifications qu'on ne s'était pas donné la peine de lui faire connaître ; l'éducation tendait à sortir de l'esprit de vérité, de solidité et de simplicité qu'elle lui avait inspiré. L'auteur de ces innovations était l'abbé de Saint-Estève, qui, de plus en plus, exerçait sur les religieuses et les enfants un empire souverain. M""® Baudemont particulièrement ne
jurait que par lui. Quant à la mère Barat, elle avait quitté trop tôt la fondation d'Amiens, et elle en avait été absente trop longtemps pour n'être pas aujourd'hui oubliée de plusieurs, et inconnue à beaucoup d'autres. Elle finit par comprendre que la supériorité avait entièrement passé à M"*^ Baudemont, qui ne lui en laissait plus que les honneurs et le titre.
Dans cette situation, deux lignes de conduite se présentaient à la supérieure générale. « Ses amis lui conseillaient d'agir avec fermeté, » raconte la mère Thérèse : c'était le premier parti. Mais il ne lui parut ni nécessaire ni sage. Le Sacré-Cœur voyait ses Pères dans l'exil; lui-même, déjà en butte à des menaces sourdes, ne vivait qu'à la faveur de son obscurité. Etait-ce le moment de l'agiter, et peut-être de le diviser irrémédiablement, en faisant un coup d'éclat? Il y avait un autre parti, consistant à attendre, à prier, à souffrir, à ne vouloir triompher que par la grâce et l'amour. C'était celui qu'avait conseillé M. Montaigne par la lumineuse parole que nous avons rapportée. C'était également le parti le plus conforme à la nature d'esprit de M""® Barat, à sa profession de mère du Sacré-Cœur, et à l'inspiration du Saint-Esprit en elle. « Elle ne pouvait que suivre la voix intérieure de Dieu, rapporte sa compagne. Dissimulant donc sa peine, ma mère accepta une partie des changements, ne voulant rien briser avec de pareilles têtes. Puis elle jeta ses affaires entre les mains de Dieu. »
Il importait cependant que l'unité d'esprit comme de cœur fût maintenue entre toutes les maisons de la Société. C'est dans ce but que, pendant trois ;(ns, nous allons voir la mère générale se porter do l'un à raulro