ELLE FORME MADAME DUCHESNE
tout l'empire français, l'approuvait également pour les colonies. Nous l'avons vue à Bordeaux écrire à son amie ses pensées et ses vœux, à la vue des navires en partance dans ce port. Ce n'était pas assez pour M"* Duchesne, dont l'impatience demandait à s'embarquer immédiatement. Mais l'heure n'était pas venue, l'âme n'était pas mûre, le signal n'était pas donné, et pendant de longues années, le difficile travail de M""® Barat sera de préparer, de discipliner cette âme, en modérant, en contenant, sans toutefois l'étouffer, une flamme destinée à éclairer un monde.
Tel était, depuis deux ans, l'objet d'une correspondance qui, certainement, fournira les plus belles pages à l'histoire de M""^ Duchesne, si on l'écrit' jamais. Multipliant dans ses lettres les plus fortes raisons de patienter et d'attendre, la supérieure lui demandait de se sanctifier, la reprenait, la corrigeait, lui prêchait l'obéissance, l'humilité, la douceur; assouplissant au joug cette puissante mais impétueuse et rigide nature. Un moment même, elle fut sur le point de la faire venir à Poitiers, auprès d'elle, afin de la préparer de plus près aux destinées qui lui étaient promises. Elle renonça à ce dessein. « Vous y auriez été trop heureuse, lui écrivit cette forte maîtresse des âmes. La vie ne doit pas être pour vous un temps de jouissance. » A quoi elle ajouta cette parole d'une singulière et prophétique énergie : « Notre -Seigneur veut que vous soyez une épouse de sang* ! >
Dans ces dispositions, on devine ce que dut être
1 Poitiers, 6 avril 1808. — Sponsus mnguinum tu rnihi es. (Exod., IV, 26.)
Tentretien des deux mères enfin réunies sur la sainte Montagne. « Notre joie fut grande en revoyant notre mère, rapporte le journal de M""" Duchesne. Elle ne nous parlait que de Celui qu'elle aime uniquement, et de ce qui concerne sa gloire! »
Après un mois seulement de séjour à Sainte-Marie, ]^mo garât quitta Grenoble. « Il n'y a, disait-elle à M'"^ Duchesne, il n'y a que dans le ciel que nous ne craindrons pas de nous perdre, réunies que nous serons à notre Bien- Aimé ^ »
Ces voyages de la supérieure ne devaient être qu'une suite de démarches progressives dans les sentiers ardus du dépouillement. Il y eut peu de stations où son cœur ne laissât quelque chose de lui-même; on l'y suivrait, pour ainsi dire, à la trace de son sang.
Ainsi fit- elle à Grenoble. Elle avait eu le dessein de se faire assister pendant tout le cours de ses visites par la mère Thérèse, comme étant la plus capable de l'élever au-dessus des tristesses humaines. Mais, émue des besoins de la maison de Sainte-Marie, elle en fit le sacrifice : elle y laissa son amie comme maîtresse des novices et du pensionnat. « J'ai quitté ma chère compagne, écrivait-elle alors à une de ses filles. Je ne vois point de terme à noire séparation ; mais je la laisse, comme tout le reste, dans le sein de la volonté de Dieu. C'est en cette perte (jue j'ai bien expérimenté que nos cœurs n'étaient unis qu'en Dieu et pour L>ieu. Ainsi, c'est peine perdue de s'attacher à moi. Aimez donc Dieu, ma fille, ne vous attachez qu'à Lui, et mourez de douleur si vous ne vivez d'amour-. »
1 l'oiljors, 31 iniii 1K(I7
2 Amicna, 12 décembre 1808.