MADAME MARIE PREVOST
Ce n'était que le prélude à de plus grands renoncements. Etant revenue à Amiens à la fin d'octobre, ^me garât eut la tristesse d'y voir son ancienne amie, la mère Julie Billiart, supérieure des sœurs de Notre- Dame, méconnue, desservie auprès de son évêque, et sur le point d'être chassée, elle et sa congrégation, d'une ville et d'un diocèse remplis de leurs bonnes œuvres. Cette tempête éclata : les sœurs de Notre-Dame durent quitter Amiens. Le 15 janvier 1809, elles partirent « bien froidement, mais bien courageusement, en grande paix et amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ», comme s'exprime une lettre de leur fondatrice. Celui qui, abusant de sa domination sur l'esprit de son évêque, avait fait ainsi proscrire ces braves filles, était M. de Saint-Estève. Le motif de cette mesure était leur refus de modifier leur institut à sa fantaisie , et de recevoir de nouvelles Constitutions de sa main.
Quelques-unes des sœurs de la mère Julie avaient cependant accepté de rester à Amiens. L'évêque pressa le Sacré-Cœur de recueillir ces débris, en prenant la direction de la communauté et de l'orphelinat. On ne trouva personne de plus apte à cette œuvre qu'une jeune novice d'un grand mérite, dont la carrière religieuse méritait de débuter sous de meilleures auspices.
Marie-Élisabeth Prévost, — c'était son nom, — avait passé sa première enfance à l'île de Saint-Domingue, où, témoin de la sanglante insurrection des noirs, ellemême n'avait échappé à la mort que par une sorte de miracle. La France, où elle revint en 1792, nageait pareillement dans le sang : la première chose que l'enfant vit en entrant à Paris, fut la tête de l'infortunée princesse de Lamballe portée au bout d'une pique. Son
père courait les mers. Une sœur nommée Madeleine , ancienne religieuse ursuline, la recueillit près d'elle à Glermont- sur- Oise, et lui donna l'exemple des plus saintes vertus durant la persécution. Une amie du Sacré-Cœur que nous connaissons déjà, M°^ de Rumigny, la prépara solidement à sa première communion, qu'elle fit, dans une pauvre chambre, le jour de la Toussaint 1795 : « Je me croyais au paradis, » disait-elle ensuite. Une autre grande chrétienne, M"^ de Sainte-Berthe, la forma à la douceur et à la charité, si jamais il fut besoin d'apprendre la charité à la mère Prévost. Plus tard, M. de Lamarche posa en elle les bases de la vie religieuse par l'amour et l'exercice de l'abnégation. Cependant la jeune fille ne songeait qu'à se bien établir dans le monde; sa sœur Madeleine, de son côté, s'apprêtait à entrer au Sacré-Cœur d'Amiens. Sur ces entrefaites cette sœur mourut saintement. La nuit qui suivit sa précieuse mort, elle se montra à Marie si belle, si rayonnante, que celle-ci, enflammée de l'amour de Jésus-Christ et du désir du ciel, n'eut plus de pensée que pour le Sacré-Cœur. Elle y demanda une place. En mettant le pied sur le seuil de la maison de l'Oratoire, sa parole fut celle-ci : « Volonté propre, reste dehors ! » C'était le dernier jour de mai 1808. M"'" Prévost avait une âme grande, forte, surtout très -large et toute débordante de charité envers les pauvres et les petits. C'était encore là une de ces « pierres carrées », comme s'exprime l'Écriture, qui posées dans les assises de la Société, devaient pendant un demi-siècle aider M'"" liarat à en porter le poids'.
> Notice nécrologique sur la mère Prévost, circulairo do iXTO
SA VISITE A DOORESELE 225
Elle fut installée supérieure de l'orphelinat de sœurs de Notre-Dame, le 3 mars 1809. Trois autres religieuses lui furent prêtées ensuite , et un acte authentique d'affiliation unit les deux Sociétés. On y mit cette condition, qu'une fois l'établissement de Notre-Dame pourvu de maîtresses, M""^ Prévost et ses sœurs rentreraient au Sacré-Cœur. Ce fut M""® Baudemont qui signa le traité, avec le titre de supérieure des Dames de l'instruction chrétienne. Une lettre jointe à cet acte donnait à M. l'abbé de Saint-Estève la qualification de fondateur. Quant à M"^" Barat, son nom ne figure nulle part dans les pièces de cette affaire. On ne pouvait montrer d'une manière plus éclatante qu'elle ne comptait plus pour rien.
C'était un nouveau pas que Dieu lui demandait de faire dans l'oubli d'elle-même. Elle préludait à la croix, par le manteau dérisoire et le sceptre de roseau.
Ces douloureuses affaires étaient à peine terminées , lorsque M™" Barat se mit en route pour Gand, oi^i elle arriva vers le milieu de mars. C'était sa première visite à cette fondation. L'abbaye de Dooresele, son église, son cloître carré, ses cours, ses deux jardins baignés par le canal, tout cet ensemble grandiose réjouit bien moins sa vue que la pauvreté religieuse qui régnait au dedans. « Je pense à vous dans ce pays, écrivait-elle le 26 mars à la mère Duchesne; vous y seriez bien dans la pauvreté. Je ne puis vous dire à quel point je me trouve bien ici, dans une grande chambre, mais avec une table de bois nu, etc., et tout le reste assorti; point de linge, point de meubles. L'église est superbe, mais tous les objets du culte sont empruntés. Que le Seigneur soit béni ! »
jyjme Barat ne fit guère que traverser Dooresele. Elle le quitta aussitôt qu'elle s'aperçut que ses filles s'attachaient trop à elle. « L'absence de votre mère vous est donc un sacrifice? écrivait- elle après à la maîtresse générale. Le Seigneur est bien bon de n'avoir pas permis qu'elle vous restât plus longtemps. Son départ était nécessaire; vous commenciez à vous en faire un appui; et alors notre maxime chérie. Dieu seul, que serait- elle devenue^? »
Quant à elle, Dieu se chargeait de dénouer, l'un après l'autre, les liens les plus sacrés qui la rattachaient à ce monde : elle venait à peine de quitter Dooresele, qu'elle apprit que son père était près de mourir.
M'"'" Barat aimait profondément les siens. Elle ne cessait, depuis son éloignement de Joigny, d'entretenir avec eux une fidèle correspondance. « Croyez-vous donc que je ne m'intéresse plus à ce qui vous touche? écrivait-elle à sa sœur, en se plaignant de son silence. Ohl non, ma chère sœur, il n'en peut être ainsi, liien n'altérera l'amitié que j'ai toujours pour vous; et si elle ne s'exprime pas par des sensibilités et par des larmes, elle n'existe pas moins dans mon cœur, mais plus ('purée et plus solide-. »
Surtout M""' Barat avait un vrai culte pour son père et sa mère, et elle leur rapportait l'honneur et le mérite de ce qui lui arrivait d'heureux dans la vie. C'est ainsi que clia(iuc année elle ne manquait guère de leur envoyer le bouquet que lui oiïraient ses filles le jour de sa
1 A M"' Adricnuc Michel, Poilicrs, 1C juin 1809.
2 Amiens, oclobre 18<I2.