ELLE ASSISTE SON PÈRE MOURANT
fête, et elle leur demandait d'en orner la chambre de leur humble demeure, comme une consolation aux regrets de son absence. Elle se rendait rarement de Paris à Grenoble sans trouver le moyen de passer par Joigny. Souvent elle y menait quelqu'une de ses compagnes, des plus nobles, des plus riches ; et quand, en arrivant dans la rue du Puits- Chardon, elle surprenait son père, en habit de travail , dans son atelier, ou revenant des champs, la hotte sur le dos, c'était à la fois le triomphe de son humilité et celui de sa tendresse, de se jeter dans ses bras en le présentant à ses filles. Les lettres qu'elle adressait à sa sœur, M'"^ Dusaussoy, ne manquaient guère de lui recommander ce vénérable père. Elle pensait à son corps, qui se courbait sous l'excès du travail ; à son âme surtout, qu'elle voulait relever de plus en plus vers le Ciel. « Continue, ma chère sœur, continue tes soins et tes complaisances pour nos parents : qu'ils retrouvent en vous, qui restez à Joigny, ce qu'ils se figurent avoir perdu en nous. Ce bon père qui nous aime avec trop de tendresse , tâchez de modérer son travail en lui faisant entendre que vous aimez mieux avoir quelque chose de moins, et le posséder lui-même quelques années de plus. Dites-lui qu'il donne davantage aux pratiques de la religion, et entretenez-le souvent de ce grand objets »
En vain M™^ Barat voulait prolonger des jours qui lui étaient si chers : son père lui fut enlevé. Au mois de juin, ayant été appelée auprès de lui, elle le trouva fort malade. Elle n'eut pas toutefois la consolation de lui fermer les yeux : on la réclamait ailleurs. Mais à peine
1 Amiens, octobre 1802.
se fut -elle éloignée de Joigny, qu'elle apprit que le vieillard venait de mourir en fidèle chrétien comme ses pères, le 2o juin 1809, fortifié et consolé par .son dernier adieu.
Ainsi frappée de tous côtés, dans sa famille spirituelle et sa famille naturelle, M"^ Barat sentait se faire en elle ce désert dont Bossuet a écrit : « C'est dans une solitude affreuse, désolée, qu'il faut porter le poids écrasant de l'amour de Jésus-Christ. Il brise jusqu'aux os, afin que l'Époux règne seul. »
La supérieure, poursuivant le cours de ses visites, passa le reste de l'été dans ses deux maisons de Poitiers et de Niort, qui lui donnèrent une grande édification. « Ces bonnes filles, écrivait- elle, ont beaucoup avancé dans toutes les vertus, et particulièrement dans le saint détachement et l'oubli de soi-même*. »
Cependant Grenoble ne cessait de la rappeler. Les trois mères Duchesne, Deshayes et Maillucheau, avaient fait de la Montagne de Sainte -Marie un Thabor. « Vos sœurs de Grenoble sont dans la ferveur de leur second noviciat sous leur bonne mère Thérèse, écrivait la supérieure à M'"'' Emilie Giraud. Toutes, et spécialement votre chère maîtresse Duchesne, apprécient le don qu'on leur a fait : tout ira de mieux en mieux-. » A ces grâces venait de s'en joindre une autre d'un ordre supérieur. Le 20 juillet, le pape Pie VII, traîné en captivité, avait béni, pendant son passage à Grenoble, la supéiicure, les maîtresses, les enfants de Sainte-Marie, et donné au Sacré-Cœur dos marques particulières
1 A la lutTc Ailriennc Miclicl, l'oilicis, lo juin 18<X>.
2 Amiens, 21 novembre 1808.