MONSIEUR L'ABBÉ MONTAIGNE
tendez, et dont vous devez approcher chaque jour*. » Lorsque M™® Duchesne vit la mère Barat sur le point de quitter Grenoble, elle lui renouvela ses supplications. Elle reçut une réponse, que sa mère lui rappelait dans la lettre suivante : « Je vous l'ai dit, ma fille, et je vous le répète encore, votre croix n'aura qu'un temps ; laissez l'heure venir, sans inquiétude, sans crainte. Estce à vous de scruter les voies du Seigneur? Seulement, croyez en votre mère ; si vous n'avez point encore vu l'effet de ses promesses , c'est que vous êtes trop pressée. L'œuvre de Dieu se fait dans l'ombre et lentement. Mille ans, devant lui, sont comme un jour ; Courage donc, ma fille : Tempus veniet et non tardahW^. »
W^ Barat partit le 10 novembre 1810. Elle passa d'abord presque un mois à Paris. Elle y venait, comme elle disait, « consulter le grand père de la Société. » C'était le nom de guerre qu'on était convenu de donner à M. Montaigne dans les lettres des soeurs : les ombrages de la police contraignaient de recourir à ces déguisements ^ Ce nom était d'ailleurs justifié par la bonté vraiment paternelle de cet homme vénérable. Toutefois, c'était en secret, rarement et discrètement, que l'austère sulpicien consentait à s'occuper des intérêts spirituels des servantes de Jésus- Christ. Mais, si sommaire que pût être sa direction , il avait une sûreté de vues, une solidité de principes, une netteté de décision, une franchise de parole, qui inspiraient une confiance absolue, invincible. « Il me parle avec un ton qui me
1 Poitiers, 6 août 1809.
2 Lyon, 22 novembre 1810.
^ Ou lui donnait aussi le nom de grand'mainan pour les mêmes raisons.
23t HISTOIRE DE MADAME BARAT
fait croire tout ce qu'il dit comme article de foi \ » f.'crivait la mère Barat à M"* Duchesne. Un autre jour, elle disait à cette même amie qu'elle ne désespérait de la conversion de personne, pas môme de la sienne, quand M. Montaigne promettait de prier à cette fin.
Ce fut sous sa conduite qu'elle fit cette fois encore sa retraite spirituelle. Une lettre qu'elle écrivit de là à M™® Duchesne fait voir avec quelle générosité elle y chercha Dieu seul : « Ma résolution est prise, et j'espère que, pendant la retraite que je vais faire, elle se gravera plus profondément dans mon cœur : c'est la docilité aux ordres de mon bon Maître. Bon plaisir de mon Dieu , que vous devez être cher au cœur qui aime ! N'éprouvez-vous pas, ma chère, combien cette conformité avec votre Créateur inonde l'âme de la plus douce paix? Je ne veux plus rien refuser à mon Dieu. C'est trop peu encore : je désire aller au-devant de sa volonté, et l'embrasser avec joie, quelle qu'elle soit. Mon Dieu, soutenez ma faiblesse! Et vous, ma chère Philippine, priez pour votre mère-. »
On voit le but divin que poursuit M'"'' Barat par cette voie d'épreuves et de renoncements. « L'àme qui tend vers Dieu, a dit saint Augustin, s'élève d'abord d'un vol libre et admirable au-dessus de toute souffrance, par l'immolation, et c'est alors que déployant largement ses belles ailes, l'amour pur arrive à l'embrassement de Dieu\ » — « 0 aimer, ù aller à Dieu, s'écriait le même
1 Paris, fi janvier 1811.
2 l'aris, IC) décembre 1810.
3 " Cum se anima rapit ail Doum, super omnem carnificinam libéra el admiranda volidabil pcmiis pulclierrimis el iiitegerrimis, (jiiil)iis ad l)ei complexum amor castus innililiir. » f Craint Aiigu&lin. De monhus Ecclcsio'.] Il 0 perirc sibi ! 0 amarc ! 0 ire ad Dcum. » (Idem.)
SA VISITE \ CUIGNIÈRES 235
saint; ô mourir à soi-même pour parvenir jusqu'à Dieu ! Là est le bonheur ! »
Le 7 janvier 1811, la supérieure se mit en route pour visiter Cuignières, la seule de ses maisons qu'elle ne connût pas encore. Une neige épaisse couvrait alors tous les chemins, et ce ne fut pas sans difficulté que T^jme Barat, parvint à la pauvre habitation de ses maîtresses d'école. Six religieuses y vivaient dans une indigence qui n'était égalée que par leur patience joyeuse. On leur avait enjoint de ne pas trahir le secret de la retraite que la Société se ménageait en ce lieu, en cas de proscription. Dociles à leur consigne, elles s'étaient ensevelies dans cette solitude, résignées à l'oubli, à la iaim, à tous les maux. Elles avaient beaucoup souffert; et ce fut seulement alors que M""® Barat put complètement connaître l'héroïque misère des commencements.
On lui dépeignit d'abord l'état de cette maison dénudée, et abandonnée depuis 93. Point de vitres aux fenêtres, point de verrous aux portes; pour toute fermeture , des troncs d'arbres que l'on poussait le soir contre le seuil; pour lit, un peu de paille; une seule robe à chacune pour toutes les saisons, une seule pièce habitable pour toute demeure; et le reste à l'avenant. Cette pauvreté n'était rien auprès de la privation des secours religieux. L'église du village s'élevait auprès d'elles; mais pendant quelque temps point de prêtre, point de messe, point de communion. Enfin l'indifférence, et bientôt l'hostiliLé d'un village ignorant et prévenu. En conséquence, d'abord des menaces d'expulsion, puis partout un refus unanime et persistant de leur fournir des vivres; de longs jeûnes forcés, des journées presque entières sans une livre de pain à se
partager : tel est le tableau qu'on fit à M"" Barat des premières souffrances de celte fondation.
Mais on était heureux d'avoir à signaler, à côté de ces angoisses, de secourables interventions de la Providence. Un jour que la mère Desmarquest était malade et transie de froid, un paysan du voisinage, ému jusqu'aux larmes en la voyant si pauvre , lui avait apporté du bouillon pour la réchauffer et une camisole pour la couvrir. On se réjouissait aussi de l'heureuse découverte d'une vieille poutre et de fagots qui, ménagés avec soin, avaient, on ne sait trop comment, suffi à alimenter le feu de la communauté pendant toute la rude saison. On faisait des miracles d'économie, et tel fromage qui avait paru régulièrement à toutes les collations de carême, reparaissait encore presque intact le jour de Pâques. Tous ces petits événements étaient autant de sujets d'actions de grâces; et on n'était pas loin d'y reconnaître la main miséricordieuse qui avait autrefois multiplié les pains au désert'.
Mais la faveur à laquelle nulle autre n'était comparable, était la possession de Notre-Seigneur au tabernacle; car, si pauvre que fût la maison, on y avait trouvé place pour une chapelle. Le vénérable M. de Lamarche, alors directeur du collège de Montdidier, y venait tous les quinze jours confesser et célébrer. A la fin, il fixa sa demeure à Cuignières, et les sœurs purent alors apprécier quel directeur le Ciel leur avait donné.
M. l'abbé de Lamarche était un type survivant du
V. IVotes <{i^ la ni.Vc Ti'OUVcIdI , et S(ii/»<r>iiis d'\inr flrve de Cux-
SA VISITE A CUIGNIÈRES 237
vieux clergé français, aussi grand par la science que par le caractère et la sainteté. Il avait, lui aussi, passé par le creuset de la persécution. Il était aumônier des Carmélites, à Gompiègne, quand, la Terreur survenant, il avait vu ces dignes filles de sainte Thérèse monter à Téchafaud, au pied duquel lui-même se tenait pour les bénir. Poursuivi à son tour, le confesseur de la foi ne pouvait s'expliquer comment il avait échappé aux bourreaux ; mais , à partir de ce moment , sa reconnaissance l'avait porté à consacrer cette vie que Dieu lui avait laissée aux plus humbles et aux plus laborieux ministères. Il avait d'abord acheté et régi luimême le collège de Montdidier. Ensuite, s'établissant à Clermont-sur-Oise, l'apôtre du Beauvoisis, ainsi qu'on le nommait, s'était donné la mission de porter les secours religieux aux paroisses rurales les plus pauvres et les plus délaissées. Cuignières était de ce nombre; M. de Lamarche se sentait attiré dans ce lieu par le sacré Cœur, car c'était un grand zélateur de l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. On lui attribuait des lumières surnaturelles pour la conduite des âmes; et tout, en sa personne, respirait tellement la sainteté de l'Évangile, qu'on le vénérait comme un ange de Dieu.
Les religieuses racontèrent à leur supérieure comment ce saint prêtre avait été pour elles la source de toutes sortes de bénédictions. Elles étaient restées pauvres; mais elles avaient été visitées, comprises, et peu à peu secourues : des familles du voisinage leur étaient venues en aide. On parlait surtout avec reconnaissance d'une fille de la Charité, dirigée, elle aussi, par M. de Lamarche, la sœur Véronique, du bourg de
Ravenel, femme d'un zèle ardent et désintéressé, tout à la fois médecin, institutrice, catéchiste, qui ne cessa de fournir gratuitement aux pauvres religieuses de Cuignières les remèdes nécessaires aux malades du pays.
Celles-ci s'étaient donc mises à visiter les malades. La sœur Barthélémy Roux , en particulier, excellait dans ce dévouement : c'est par là qu'on triompha de toutes les malveillances. La petite école se remplit des enfants du village. On n'eût, il est vrai, qu'une seule pensionnaire pendant la première année ; mais on en put compter plus tard jusqu'à vingt-six ! La plupart étaient des filles de gros fermiers. La pension était minime , on la payait en denrées; élèves et maîtresses partageaient la même vie domestique et rustique , cuisant le pain , faisant la lessive, se mettant à tout ouvrage, et le divinisant par l'esprit de la sainte Famille. C'était, du reste, sans aucun préjudice des études, dont la force étonnait les visiteurs distingués qu'attirait à Cuignières l'amitié de M. de Lamarche. Dieu présidait à tout, tt Cette pensée seule, Dieu nous voit, raconte une des élèves, suffisait à nous maintenir dans l'ordre et le silence, en l'absence de nos maîtresses. Si même quelqu'une de nos mères, excédée de fatigue, nous semblait près de tomber de sommeil pendant l'étude, nous l'exhortions à dormir en toute sécurité, avec la promesse, lidèlement gardée, de respecter son repos'. »
La patience, la charité, l'admirable ferveur de cette communauté ravirent M"" liarat. Elle écrivit de là à M"" Duchesne : « Nos sœurs de Cuignières seront les
1 Souveni'-s (Cioit étci'e df Cuignicres.
SA VISITE A CUIGNIÈRES 239
saintes de la famille, si elles persévèrent ainsi. » Leur nombre s'augmentait. Une postulante, Florentine Gardon, venait d'être admise parmi elles. On y avait aussi envoyé d'Amiens, en cette année 1811, une jeune novice d'une angélique candeur, nommée Euphrosyne Beaumont. Préposée à l'entretien de la petite chapelle, elle avait obtenu la faveur de travailler tout le jour dans le réduit qui servait de sacristie. Elle y portait son ouvrage, et elle vivait là avec Notre -Seigneur dans la familiarité de l'enfant le plus ingénu avec le meilleur des pères. C'est ainsi qu'un jour la pieuse sacristine ayant trouvé dans le corporal une hostie consacrée, ne s'en troubla nullement. Elle commença par l'adorer en se mettant à genoux ; puis , allumant les cierges , elle prit elle-même , dans ses mains virginales , le corps de Jésus-Christ, et le porta dévotement dans le tabernacle; après quoi, tout heureuse, elle revint vers ses sœurs rendre compte simplement de la fonction sacerdotale qu'elle venait d'usurper avec tant de candeur.
Mais, entre toutes ces âmes d'une beauté si diverse, la plus consommée dans l'amour du Crucifix était la mère Desmarquest. Le souvenir de cette vie lui faisait dire à elle-même, bien des années après : « Je n'ai jamais été plus heureuse que dans ce temps-là ; jamais je n'ai reçu plus de grâces; jamais je ne me suis tenue plus facilement en la présence de Dieu. » Cette présence de Dieu semblait rejaiUir de toute sa personne. Les gens du village la considéraient comme une sainte, et une grande clarté ayant paru un soir au-dessus de la maison, tout le monde y vit un signe de la bénédiction de Dieu sur la mère et les filles. M"*® Desmarquest en renvoyait l'honneur à M. de Lamarche : « Ne compre-
2i0 HISTOIRE DE MADAME BARAT
nez -VOUS pas, disait- elle, que c'est cet homme de Dieu, dont le Ciel veut manifester ainsi réclatanle sainteté ' ? »
Ce que M'"° Barat voyait à Cuignières lui inspira le désir d'y prolonger son séjour. « Je suis au berceau de Bethléhem, écrivait-elle à M""^ Duchesne, je m'y plairais si le bon Dieu ne m'appelait ailleurs. Vous l'aimeriez vous-même si vous le voyiez. » Il y avait longtemps que son âme aspirait à la béatitude d'une retraite obscure. Récemment encore, dans un de ses voyages de Poitiers à Bordeaux, elle en avait senti un plus pressant désir. « Je rêvais à l'heureuse Solitaire des Pyrénées, raconte son journal: descendre au premier relais, m'enfoncer dans ces sites arides, me dérober à tous les regards me paraissaient le comble de la félicité. Je m'y voyais déjà, et j'en jouissais d'avance. » Or Cuignières lui offrait cette solitude sacrée, et c'était le premier attrait que cette humble retraite exerçait sur son âme. La pauvreté de ce « Bethléhem », comme elle l'appelait, était un second titre à sa prédilection. « Nous n'avions là qu'un feu et une chandelle pour tout le monde, disait-elle plus tard, mais c'était le bon temps! » Elle promit d'y revenir; mais avant de le quitter, elle commença par se dépouiller de tout ce qu'elle avait apporté, pour le donner à ses filles et leur ressemblei' davantage par ce dépouillement.
Au sortir de Cuignières, la mère Barat ne fit que traverser Amiens, et le 12 février, elle était rendue à Gand , où elle n'avait fait qu'apparaître une première fois. C'était par là qu'elle devait terminer ses visites;
1 V. Notice sur la mère Desmarquest.
mais de grandes souffrances de poitrine, aggravées bientôt par des crachements de sang , la forcèrent à un séjour prolongé , qui faillit être le dernier de cette sainte mère ici-bas.
Enfin, n'était-ce pas là le terme et le prix de tant d'immolations? Ne s'était-elle pas assez « laissé dévorer pour Jésus - Christ » ? N'avait -elle pas atteint ce sommet du sacrifice, au-dessus duquel il n'y a plus rien que le repos dans le Ciel? Dieu allait- il apparaître? ]^|me Barat \q crut, et elle en tressaillit d'espérance.
Nous avons déjà vu les dégoûts que la terre lui inspirait. Ils redoublèrent alors. Un des jours de cette maladie , on l'invitait à prendre quelque nourriture : « J'y ai une grande répugnance , répondit la sainte mère, j'aimerais mieux faire mon oraison. » Puis, avec un élan difficile à peindre, elle récita cette strophe du cantique de sainte Thérèse :
La vie est à mon goût d'une amertume extrême : Est-ce vivre , Seigneur, que de vivre sans vous ?
Si l'amour que je sens est doux , Le terme de l'attente , hélas ! n'est pas de même. Le corps qui me retient m'empêche de courir,
Et, toujours loin de ce que j'aime, Je me meurs de regret de ne pouvoir mourir !
Elle commença l'autre strophe :
La vie habite au ciel ; heureux qui peut l'y suivre!
« Quelle est cette vie? poursuivit -elle, c'est Jésus. Il habite au ciel, il est aussi sur la terre; mais que l'exil est long ! Il n'y a qu'une seule chose qui puisse en adoucir la peine, c'est de souffrir M »
1 Beladon de la m<^re A. Michel.
Un autre jour qu'elle était plus malade, raconte la même religieuse, plusieurs d'entre nous se réunirent auprès d'elle, et exprimèrent la crainte qu'elle ne voulût aller au ciel avant nous : « Oh! non, répondit-elle vivement, j'ai encore besoin de la croix , et vous aussi. Je ne m'en irai pas que la croix ne soit bien gravée dans nos cœurs. »
]yjme Barat avait eu la consolation de retrouver à Gand sa chère mère Thérèse, qu'elle y avait envoyée comme maîtresse des novices. Ses soins la guérirent; mais son affection aurait bien voulu l'enchaîner à ce lieu, comme la malade l'écrivait à M""" Duchesne : « Nous voilà encore une fois clouées sur les bords de l'Escaut; notre Thérèse ne veut pas que je la quitte si promptement, et le Seigneur l'exauce. Je souffre; mais, vous le savez, nous devons souffrir sans mourir. Que je serais heureuse s'il en était ainsi ^ 1 »
C'était le cri de l'amour pur. Môme au ciel, M'"'= Barat ne voyait rien que l'amour : « A une de nos récréalions, est-il raconté encore, elle expliquait aux sœurs cette parole de saint Augustin sur le bonheur du ciel : Vidcbimus, nous verrons Dieu; laudabimus , nous le louerons; mnabimus, nous l'aimerons! Quand elle fut arrivé à ce mot amabimiLS, elle s'arrêta, disant qu'elle craignait d'en affaiblir le sens en (iiercliant à le développer. « Oh ! s'écria-t-elle, celui-là seul qui a aimé peut « parler de l'amour! »
Dans ces états sublimes, il n'y avait guère que la langue des vers et le chant des cantiques qui pussent répondre à ses transports. « Il était certaines strophes
> Gaïui, 2n avril 1^11.
qu'elle nous faisait dire de préférence, rapporte le même témoignage ; telle était celle-ci :
Tu vas remplir le vœu de ma tendresse ;
ou encore cette autre :
0 toi qui me donnas la vie Pour te connaître et pour t'aimer!
Quand nous avions chanté , elle reprenait chaque strophe pour la commenter, et alors des torrents d'amour et d'espérance débordaient de son cœur et inondaient les nôtres. »
Toutes sortes de chants n'avaient pas le don de lui plaire; elle n'était sensible qu'à ceux qui la portaient à Dieu. Sitôt qu'elle fut rétablie, les élèves voulurent célébrer sa guérison par un concert composé de morceaux de musique sur différents motifs. On vit qu'elle n'y prêtait qu'une oreille distraite; elle dit ensuite aux maîtresses : « Ne me donnez plus de musique profane, mais un concert spirituel; j'aime tout ce qui est simple, et je dirais volontiers avec saint François de Sales : « Si je « devais renaître, je demanderais à revenir au monde « sans esprit. »
]y|me Bai^at goûta de grandes consolations dans la maison de Dooresele. « Cette famille est si aimable , écrivait-elle, qu'on ne peut se résoudre à la séparation. Si vous la connaissiez, vous la chéririez comme nous. » Il fallut bien pourtant qu'au mois de mai 1811 elle fît ses adieux à cette communauté et à la sœur Thérèse, qui fut, cette fois encore, d'une généreuse magnanimité : « Thérèse a encore déployé son courage, disait
la même lettre; car à l'heure des adieux, c'est elle qui a consolé et ranimé ses compagnes, comme si elle n'eût eu rien à souffrir elle-même. Ma santé l'occupe trop. Sans doute, elle est mauvaise; mais enfin il n'arrivera que ce qui plaira au Seigneur, voilà de quoi se tranquilliser. Puisque tout passe en ce monde, les jouissances comme les peines, gardons- nous donc de nous attacher aux premières, et aimons les secondes, qui doivent nous valoir un grand poids de gloire dans le ciel*. »
Voilà le dernier mot de M™^ Barat. Nous venons de la voir entrer dans son rôle de victime par le renoncement et le don d'elle-même à Jésus-Christ, sans mesure, sans partage. Pendant ces trois années que n'a-t-elle pas vu tomber autour d'elle? Autorité, amitié, parenté, repos, santé, félicité, il a fallu tout jeter dans le brasier divin. Toutefois ce n'était là qu'une préparation. Le dépouillement n'est que le prélude du crucifiement, suivant cette belle doctrine de saint François de Sales : « Il a fallu, cher Théotime, que Jésus-Christ fust dévestu de tous ses habits, l'un après l'autre, avant d'être mis à mort; de mesme il faut que nous nous dévestions de toutes nos affections terrestres, afin de mourir en croix, dépouillés comme Luy, pour après ressusciter en un nouvel homme comme Luy. L'amour est fort comme la mort pour nous faire tout quitter; il est magnifique comme la résurrection pour nous parer de gloire et d'honneur*. »
De Gand, la mère Barat se roiidit à Aiuicii:;. FJIc
i Amiens, 7 juin 1>1 1.
'- Traite 'le raiiiouv ilc Ditti . liv. IX , cli.ip. .\\i.
allait y aborder les questions épineuses. Mais c'était sur ces épines arrosées, pour ainsi dire, de ses larmes et de son sang, que devaient fleurir bientôt les Constitutions.
GHAPiniE 11
1 EaVEUR U AMIENS ; LA ClUSE ; LE TRAVAIL DES CONSTITUTIONS
De Mai 1811 à Décembre 1815.
Ferveur de la maison d'Amiens. — Le noviciat; M"": Euphrosyne Beaumont. — M"'" Hcrminie de Rougé. — M'"«" Antoinette et Eugénie de Gramont. — La paix au sein de l'orage. — RédactioH malheureuse des Constitutions par M. de Saint-Estève. — Réprobation du P. Varin.
— M™' Barat va soutenir l'amour du Sacré-Cœur à Poitiers, Niort et Grenoble. — Conférences de M""= Barat avec le P. Varin au château de Chevroz sur les Constitutions. — Son retour à Amiens. — M"« Prévost; M™« la comtesse de Gramont d'Aster. — M. de ëaint- Estève à Rome. — Ses manœuvres pour faire prévaloir ses Constitutions. — M""» Barat sur la croix. — Séparation de Gand. — Douleur et maladie de M'"<> Barat. — Le dissentiment éclate dans la communauté. — Paix de M'"° Barat. — Son repos à Cuignières. — Encouragements de M. de Lamarche. — Lettre fausse de M. de Saint-Estève.
— Soumission et confiance de M"" Barat. — M. de Saint-Estève est démasqué. — Le triomphe par la croix.
La supérieure générale arriva à l'Oratoire dans le courant de mai 1811. Ilàtons-nous de le dire: c'était toujours, dans bien des sens, la première maison de la Société. Grùcc à la cirronspoclion de M'"" Haral, la fervente communauté était tenue dans Tignorance de la situation pénible de cette sainte mère. Là aussi, là sur-