‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 90 sur 223 · ÉLABORATION DES CONSTITUTIONS · texte numérisé non relu

ÉLABORATION DES CONSTITUTIONS

ment appeler le fondateur, il crut que la mission d'en être le législateur lui revenait de droit. Il en fit son affaire, et il se mit à l'ouvrage avec un zèle dévoué, mais trop inconscient de ce qu'était le Sacré-Cœur, son but, son esprit.

L'esprit du Sacré-Cœur devait être éminemment l'esprit apostolique et conquérant de saint Ignace, fondu avec l'esprit suave et enflammé de sainte Thérèse. Son origine même le disait assez; puisqu'on se suscitant cette nouvelle famille , Dieu lui avait donné pour père le précurseur des Jésuites en France, et pour mère une jeune aspirante au Carmel. Cette indication lumineuse échappa à M. l'abbé de Saint -Estève, qui d'ailleurs faisait peu de cas et du Père Varin et de M°'® Barat. Quant au but divin et humain de l'Institut; * quant à la rénovation et à la propagation du culte du sacré Cœur au sein du refroidissement rehgieux de ce siècle, quant à cette dilatation du règne de l'amour de Jésus- Christ par l'adoration et par l'éducation, ce furent choses accessoires pour le législateur. Même dans son projet, le nom de Sacré-Cœur n'était plus conservé à la Société; celui d'Aposiolines, imaginé par lui , avait prévalu dans les conseils de l'Oratoire.

Dès lors la rédaction de M. de Saint- Estève ne fut plus qu'un ouvrage de compilation. Il lui donna pour base la règle de Saint-Basile; terrain vague, sur lequel chacun, depuis quinze siècles, peut bâtir selon le plan particulier qu'il préfère. S'il fallait un modèle, l'Institut de saint Ignace ne se présentait-il pas naturellement comme type? N'était-ce pas une mine d'or que ses Constitutions? M. de Saint-Estève n'y puisa presque

rien. Mais M'"" de Sambucy, sa sœur, maintenant professe à la maison de l'Oratoire, avait été ursuline: il fit aux souvenirs de cette sœur des emprunts tellement considérables, que plusieurs purent croire qu'il voulait simplement faire passer la Société dans l'ordre de Sainte-Angèle. Enfin M"*^ Baudemont avait été Clarisse : on en fit également mémoire en quelques points. D'aulrcs associations furent mises de même à contribution; et de tous ces éléments sortit une constitution religieuse quelconque, remplie de choses louables, mais sans physionomie ni caractère propre.

^jme Barat étant donc venue à Amiens, en mai 1811, y prit une première connaissance de l'ouvrage. Elle en fut peu satisfaite , et elle en référa tout de suite à son frère et au Père Varin. Tous deux le désapprouvèrent, comme l'atteste la lettre adressée peu après à • IM'"" Duchesne : « Veuillez dire à votre mère Deshayes qu'elle ne laisse pas percer, surtout à Amiens, l'improbation complète que le Révérend Père Varin a donnée , sur le rapport de mon frère, ù la dernière rédaction des règles faite chez M""® Baudemont. La plus grande réserve est absolument nécessaire, sinon je me trouverai dans un extrême embarras'. »

Avant de se prononcer , la supérieure attendait le signal indispensable de l'Esprit de lumières, duquel elle écrivait : « Les fruits de la fidélité à l'Esprit du Seigneur sont inénarrables. Tout mon chagrin en ce monde est d'en avoir manqué. Ah ! s'il m'était donné de vivre une seconde vie, ce serait pour ne plus obéir qu'à l'Esprit-Saint, et n'agir que par lui *.

i fuiliers, 11 octobre 1811.

2 A la mère Giraud, i juin 1^11.

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Mais si la prudence de la mère générale lui suggérait de se taire, son zèle lui commandait de servir, de défendre la cause du Sacré-Cœur. Le Sacré-Cœur n'était pas seulement sa vie à elle, c'était encore le tout de sa Société. Elle ne resta pas à Amiens pour y discuter, inutilement d'ailleurs , cet indiscutable objet de ses alarmes. Mais elle se mit en campagne pour s'en faire l'Apôtre. En propager l'esprit, aller de foyer en foyer en raviver l'amour, lui parut être la meilleure et unique manière d'en faire prévaloir le nom. C'est dans ce dessein que pendant quatre ans nous allons la voir errer de ville en ville, prier, lutter, souffrir. On dirait Marie Madeleine qui, étant venue au sépulcre pour y adorer, n'a trouvé qu'un tombeau vide, et qui s'en va consternée, demandant son bon Maître à toute créature : « Ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont mis. »

M™® Barat partit donc au commencement de juillet, épuisée de santé, chancelante à chaque pas, mais forte et vaillante d'âme. « Ceux qui se donnent à Dieu doivent avoir un cœur de lion, » disait Jean d'Avila. C'est ainsi que M""^ Barat protestait d'avance qu'elle ne défaillirait point, et que la grâce serait plus grande que sa croix. « Ne croyez pas, écrivait- elle, ne croyez pas que ce soient mes -sollicitudes qui me causent cette faiblesse. Ma confiance en Dieu augmente avec les difficultés. Prions, soyons fidèles, et notre Dieu ne nous abandonnera pas : Qui habitat in adjutorio AUissimi, in proiectione Dei cœli commorabitur . »

Elle visita d'abord Poitiers, où elle trouva les mères Grosier et de Charbonnel; puis Niort, où l'attendaient M"""^' Geoffroy et Giraud. C'étaient autant d'âmes fidèle-

25i HISTOIRE DE MADAME BARAT

ment dévouées au sacré Cœur de Jésus. « Chaque soir, rapporte le journal de cette dernière maison, notre mère nous faisait la lecture du règlement, qu'elle accompagnait de belles réflexions sur la grandeur de notre état, dont le but est de faire connaître et aimer le sacré Cœur de notre divin Maître. » D'ailleurs elle gardait le silence sur le projet de Constitutions, et la mère du Chastaignier, qui en flairait quelque chose, lui ayant curieusement demandé un jour : « Eh ! ma mère, voudrait-on faire de vous une abbesse et de nous des chanoinesses? » elle se contenta de sourire, et lui dit de se tenir en tranquillité là-dessus.

Même conduite à Grenoble, où elle fut retenue par la maladie durant l'automne et l'hiver de 1812. Nous l'avons vu, Grenoble était le Bélhanie de M"*"' Barat. C'était là qu'elle trouvait, dans les intervalles de sa longue passion, l'amitié, le repos, le recueillement de l'âme. Le 20 septembre, se rappelant que ce monastère de Sainte- Marie avait été le témoin de ses premières joies de mère spirituelle, elle écrivait : « Depuis ce temps je n'ai guère eu de jouissances. Vous le comprenez, alors nous étions des enfants, et Notre-Seigneur nous traitait en conséquence; maintenant nous sommes ses épouses, et comme telles il nous faut la croix, toujours la croix. »

En même temps elle priait : c'était son autre grande ressource. La bonne mère Duchesne l'avait mise d'autorité dans une petite chambre qu'elle avait agrandie et chauffée exprès, mais dont l'avantage le plus apprécié par M*"" Barat élait la solitude et le voisinage de Jésus- Christ. « Je suis tout à fait seule dans ce quartier, écrivait-elle, j'ai tonu à iTaviiir prrsonno. Loi-s(jue les rais

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