ÉLABORATION DES CONSTITUTIONS
font le sabbat au-dessus de ma tête , ce qui arrive assez souvent, j'en suis quitte pour veiller le temps que durent leurs jeux^ » Veilles pieuses, nuits solitaires de Sainte-Marie-d'en-Haut, que vous ressembliez à celles que Jésus -Christ « faisait sur la montagne, dans l'oraison de Dieu », et d'où il descendait à l'aurore, pour reprendre le travail et le combat !
Le 21 novembre fournit à M""" Barat une nouvelle occasion d'enflammer l'âme de ses filles pour le divin Cœur, qu'elle ne perdait pas de vue. Ce jour, anniversaire de la fondation de la Société, était également celui dans lequel, huit ans plus tôt, elle avait reçu les vœux de ses sœurs de Grenoble. Elle rappelait que « là, la veille de la fête, elle les avait réunies toutes dans la chambre peinte, autour de la grande cheminée, le Père Barat au milieu d'elles! Là encore, le lendemain, au pied des autels, elle était devenue leur mère, et pardessus tout, Jésus, leur aimable Maître, était devenu leur époux ^! »
Sûre de leur fidélité, et d'ailleurs désireuse de s'éclairer elle-même, M""^ Barat crut devoir communiquer à ses sœurs, du moins à quelques-unes, les nouvelles Constitutions, qu'elle leur commenta avec une loyauté qui ne laissait rien percer de son jugement propre. Mais dans toutes les maisons, la réponse était la même. « Nous sentions, témoigne une des mères d'alors, que le sacré Cœur ne vivait pas dans ces Constitutions, et nous y cherchions vainement cet esprit suave et fort qui avait été le principal attrait de notre vocation. »
C'était cependant l'époque où l'auteur se trouvait en-
t A M"'' Giraud, 20 novembre 1812.
touré d'un prestige qui devait naturellement rejaillir sur son ouvrage. Depuis le mois de juin 1812, M. de Saint-Eslôve, enlevé soudainement d'Amiens par la police impériale , et interné à Paris , avait révolu presque Tauréole du martyre aux yeux de ses fidèles. Les statuts, qu'il acheva pendant sa réclusion, furent adressés d'Amiens à toutes les maisons de la Société. Cette voix de prison , — on le pensait du moins, — devait y être accueillie comme la voix de Dieu même.
On espérait surtout ce favorable accueil de la maison de Gand, qui était une colonie d'Amiens. Ce fut donc en toute confiance que l'Oratoire envoya l'aimable mère Ducis présenter les nouveaux statuts à la fondation belge. Sa mission ne fut pas heureuse. La supérieure de Dooresele, M""" de Penaranda, déclara que, pour elle, elle avait souhaité de vivre sous la règle de Saint - Ignace , et qu'elle se retirerait de la Société plutôt que de se conformer à une Constitution où elle ne retrouvait rien de ce qui l'avait allirée. Ce premier jugement, plus tard poussé trop loin, fut pour elle le principe de funestes écarts.
Cependant tout languissait par suite de cet état de choses. De nouvelles fondations étaient demandées en France et à l'étranger; il fallait refuser, il fallait ajourner, toujours pour les mômes causes : la suspicion du gouvernement au dehors , et un commencement de désunion au dedans. M"'*= Barat s'aflligeait de cet amoindrissement de la gloire de Dieu ; elle disait en parlant de cette douloureuse captivité de sou zèle : « C'est le plus pénible de tout! se résoudre à voir la foi périr de tous côtés, cl ne i ien faire ou j>rosque rien
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pour arrêter les progrès de cette perte ! Ah ! ma fille , pourquoi aussi sommes-nous si mauvaises et si peu ferventes? Tout dort. Nous sommes des disciples absorbés dans le sommeil au jardin des Olives, tandis que notre Maître souffre. Du moins, écoutons ses avis et la plainte de sa tendresse : veillons et prions sans cesse ; demandons-lui la grâce de le suivre jusqu'à la croix, et d'être du petit nombre de ceux qui savent gravir cette montagne rude et chère. »
D'autres fois, elle s'humiliait et s'accusait elle-même comme la première coupable de ce ralentissement dans les conquêtes de Dieu. « C'est une désolation, disait-elle à Emilie , de voir que l'œuvre de Dieu soit arrêtée par notre faute. Ah! que dis-je, mon enfant? c'est bien la mienne toute seule. Heureuse au moins si la grande peine que j'en ressens pouvait compter pour une partie quelconque de ma pénitence ^ »
Désormais assurée de la réprobation à peu près unanime des règlements d'Amiens, M""® Barat pensa que le temps était venu de leur opposer les vraies règles du Sacré-Cœur, en s'inspirant des conseils du premier fondateur, et en les délibérant mûrement avec lui sous le regard de Dieu.
Dans ce dessein, prenant avec elle la mère Deshayes, la supérieure partit de Grenoble le 25 septembre 1813, et elle se mit en route vers le lieu d'exil du Père Varin.
On était à une des plus lugubres époques du règne impérial. Les derniers et rares débris de la campagne de Russie rentraient en France. M""^ Barat ne rencontrait sur les routes, dans les champs, que des bandes
1 Niort, décembre 1811, et Grenoble, 28 janvier 1813.
d'infortunés soldats, exténués, à demi gelés, plus semblables à des fantômes qu'à des êtres vivants. La ville de Besançon en était encombrée, et ce fut les larmes aux yeux que la servante de Dieu la traversa pour se rendre au château de Chevroz.
Le château de Chevroz est une construction massive et sévère du xv° ou xvi° siècle, avec une vieille tour, quatre tourelles aux angles, des fossés à demi comblés, un unique et bas étage caché sous de grands arbres , au fond de la vallée de l'Ognon, qui borde le parc et parfois en inonde les murs. Tout à côté se trouve l'église du village. C'est là, dans l'intérieur d'une famille profondément chrétienne et réglée comme une communauté, que le Père Varin vivait exilé depuis cinq ans. M"'° Barat y venait asseoir avec lui les bases des statuts que le fondateur n'avait cessé de méditer dans sa retraite.
Ce travail fut avant tout une œuvre de prière. Voici, en abrégé, le tableau qu'un témoin oculaire nous fait des réunions de Chevroz: « Chaque malin, je servais la messe au Père Varin, et M'"® Barat y communiait. Pendant le jour, cette sainte femme faisait de longues séances à l'église. Le soir, vers les huit heures, qui était l'heure du souper, la famille réunie Tatlendait vainement pour se mettre à table : elle était encore à l'église. On m'envoyait la chercher avec une lanterne, et ce n'était pas sans peine que je la découvrais dans l'ombre , blottie derrière un grand banc, anéantie 'en la sainte présence de Dieu. Il me fallait l'appeler plusieurs fois... « Je vous c( suis, mon enfant, » me répondait-elle à la Un; elle se levait, sortait; jo marchais devant elle en tenant n.a
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lanterne, et c'était ainsi qu'elle rentrait au château. »
Le même témoin ajoute : « Chaque jour, peu après la messe, j'apercevais le Père Varin se promenant, avec la mère fondatrice, d'un air très -recueilli, dans les allées de tilleuls et de châtaigniers qui environnent le château de Chevroz. Je remarquais le Père qui, tenant à la main un carnet et un crayon, marchait lentement, faisant de longues pauses au même endroit, écrivant, effaçante. . » Il était facile de voir qu'ils élaboraient une œuvre de grande conséquence; et Ton se demandait ce que serait une règle mûrie dans de tels conseils, inspirée par de si longues et si profondes oraisons, écrites dans l'action de grâces de la communion, et comme sous la dictée du Cœur même de Dieu.
jyjme gapat quitta Besançon au commencement de novembre. Le 16, elle écrivit à ses filles de Grenoble: « Dans le courant de l'année, je vous porterai le résultat du travail que nous avons fait, et qui, j'espère, sera pour votre plus grand bien. Je remets à cette époque le projet que nous avions formé précédemment de revoir ensemble nos saintes règles ^ »
De Besançon, la mère générale se dirigea vers Paris, où, après avoir fait sa retraite, elle arriva à Amiens le 14 janvier 1814.
Elle trouva la maison dans la même ferveur. Depuis l'année précédente, janvier 1813, M"® Prévost y était rentrée avec sa petite colonie du faubourg Noyon. Maîtresse d'instruction dans le pensionnat, elle voyait affluer autour d'elle une jeunesse destinée à faire un
1 V. Lettre du P. Jeanlier, S. J. — Vannes, 2 juillet 1865. ^ Joigny, IC novembre 1813.
jour rédificalion du monde et son charme le plus pur. Elle comptait, en même temps, plus de cent cinquante filles de pauvres et d'ouvriers à ses classes gratuites. La mère Barat conquit son cœur. Au souvenir de ce temps M™® Prévost disait : « Je fus comme investie d'un sentiment de vénération qui, joint à celui de la reconnaissance, me fit lui ouvrir mon âme tout entière. Sa vue seule, son silence même me pénétrait. Il me semblait que dans cette mère se réalisait cette parole du Psalmiste : « Toute la beauté de la fille du Pioi est dans « son intérieur. » Je sentais près d'elle ce que je ne voyais pas, et si je n'avais été si dépourvue de vertu , j'aurais couru à l'odeur de ses parfums. »
L'Oratoire venait de faire une grande conquête. La mère de M'"*^^ Eugénie et Antoinette de Gramont avait suivi ses filles au Sacré-Cœur d'Amiens. M"^ la comtesse de Gramont d'Aster, née Marie -Charlotte -Eugénie de Boisgeiin , était une des plus nobles épaves de la Révolution. Autrefois, dame d'honneur de Marie-Antoinette , elle avait orné toutes les fêtes du petit Trianon et de Versailles; puis, les mauvais jours venus, elle avait dû s'enfuir. De la rive du Rhin , oia elle s'était réfugiée , elle avait offert à Marie -Antoinette de revenir la servir, au péril de ses jours. « Je ne veux pas qu'elle revienne, lui fit répondre la reine, elle est mieux là qu'ici; » puis, portant la main à sa tète : « Vous lui direz que mes cheveux sont devenus tout blancs. » Poussée successivement par l'émigration, à Mayence, à Lausanne, à Milan, puis finalement à Richmond en Angleterre; là, bientôt devenue veuve, avec deux filles et un fils, sans ressources, sans fortune, elle avait été réduite avec la marquise de Chabannes, sa sœur, à