SÉPARATION DE GAND
Plaçons-nous-y de bonne grâce , étendons les bras pour en mesurer, et pour en aimer toutes les dimensions. Disons, écrions -nous : Vivent Jésus et sa croix! Je la reçois comme vous, je la porte avec vous. Que notre bon Maître en soit éternellement béni ' !
Si prête que fût M™'' Barat pour la crucifixion qui lui était dénoncée, elle ne prévoyait pas la croix plus lourde que les autres, qui allait l'écraser, ébranler la Société, et provoquer l'explosion publique de toute cette crise.
Depuis le malheureux concile de Paris, en 1811, depuis surtout les violences exercées contre l'évêque et l'Église de Gand, par Napoléon, la France était odieuse aux catholiques belges, et son clergé suspect de gallicanisme. La supérieure de Dooresele, M™® de Penaranda, originaire du pays, et fortement excitée par ses compatriotes, n'était pas éloignée de partager ces préventions. Nous avons vu, en outre, quel accueil avaient reçu chez elle les statuts de M. de Saint- Estève, apportés à Gand par la mère Ducis. Ce fut une seconde cause de dissentiment. Cette étrange Constitution, d'où on avait exclu l'esprit de saint Ignace et celui du sacré Cœur, c'était, — on le disait du moins, — du gallicanisme encore.
En vain le Père Varin, rendu à la liberté, était allé à Gand pour essayer de dissiper ces ombrages. L'annonce que la Société allait prendre hautement le nom de Sacré-Cœur, y avait été reçue avec enthousiasme : mais là s'était borné le succès de sa visite. Les lettres de M"*^ Barat à celte communauté ne portèrent pas plus
1 23 novembre 1814.
de fruits., A la fin, la mère générale se sentit impuissante : « Je respecte vos motifs, écrivit-elle à la mère de Pcnaranda, mais souvenez-vous bien que la branche séparée du tronc ne peut prendre racine et ne tardera pas à se dessécher. » La rupture se consomma. Par décision épiscopale , Dooresele se sépara de la Société établie en France. M*"® de Pefiaranda y fut maintenue comme supérieure des religieuses belges. Quant aux religieuses françaises, partagées un moment entre les instances de M™" Barat qui les rappelait, et leur affection pour la supérieure de Gand , elles eurent enfin le courage de se séparer de celle-ci, et elles revinrent à Amiens.
Ce fut au cœur de l'hiver, le 21 décembre 181'j, que deux voitures, portant six religieuses et une enfant, la jeune Sophie Dusaussoy, déposèrent les voyageuses à la maison de l'Oratoire. Il était alors minuit; M"** Barat les attendait; elle reçut dans ses bras la mère Victoire Paranque, assistante de Gand, la mère Adrienne Michel, maîtresse des études, sa propre nièce Sophie, toutes les autres sœurs; puis s'asseyant, elle pleura, sans pouvoir parler. Elle les fit ensuite se chauffer et souper un peu, les bénit, et se retira, toujours sans rien dire.
Le lendemain matin, la première cliose qu'on apprit, fut que la mère générale était malade. La lutte de la nuit avait laissé en elle la volonté maîtresse, mais elle avait brisé le corps. Une fièvre muqueuse se déclara. Pendant vingt et un jours le péril fui mortel. On en avait fait prévenir le Père Barat, alors résidant à Bordeaux. Avec ce bizarre mélange d'austérité et de tendresse que nous lui connaissons, il répondit « qu'au cas où sa sœur
succomberait, on se contentât de lui adresser une feuille blanche avec un cachet noir : il ne se sentait pas la force d'en lire davantage. »
La nouvelle de cette épreuve remplit de tristesse l'âme du Père Varin; mais elle ne lui ôta rien de son invincible confiance. Loin de là : il en tira un nouveau sujet d'espoir; et il n'écrivit à M""® Barat que pour la féliciter d'être ainsi crucifiée sur un lit de douleur. Le 13 janvier 1815, il lui disait : « Maladies, souffrances, contradictions, abandon et trahison de la part des créatures, et de celles qui étaient les plus chères, délaissements du côté de Dieu, obstacles de tous les côtés et privation de tout secours sensible, tout cela convient et appartient à quiconque se dévoue et se consacre au sacré Cœur de Jésus pour établir son règne sur la terre. Le disciple n'est pas au-dessus du maître. Jésus-Christ a passé par toutes ces épreuves, et, près du terme, il n'en disait pas moins à ses disciples : Ego vici mundum/ Mettons donc notre confiance et notre espérance en Lui : l'œuvre de Jésus-Christ ne saurait périr. »
M'"*' Barat ne devait se remettre que lentement. Cependant à peine eut -elle retrouvé quelques forces qu'elle voulut revoir la communauté. Hélas ! l'état des esprits n'y était plus le même. On y avait reçu et divulgué de nouvelles lettres de M. de Saint -Estève. « Il venait d'ouvrir à Rome un établissement , sous le nom de couvent de Saint -Denis, pour être la maison mère de la Société. Un journal romain, le Diario, en racontait pompeusement l'installation. Le fondateur triomphait : sa maison était la seule reconnue par le Pape; ses règles étaient les seules qu'on voulût approuver, lui-même était le seul homme reconnu comme
<ilO HISTOIRE DE MADAME BARAT
directeur et organisateur de l'Ordre tout entier. Le Père Varin ne comptait plus, et, pour M""' Barat, on avait déjà pourvu à sa déposition pour l'année prochaine, en limitant à dix ans l'exercice des fonctions de la supérieure générale.
Quelle confusion ces lettres jetèrent au sein de cette famille : on le devine assez. Le trouble s'accrut encore par tout ce que les sœurs, nouvellement revenues de Gand, révélèrent sur ce fantôme du gallicanisme, dont les Belges les avaient effrayées tant de fois. « Le gallicanisme était du grec pour nous, » écrit ingénument une des novices de cette époque. Mais leur foi y voyait une atteinte portée à celte union parfaite avec le Saint-Siège dont, en tout temps, le Sacré-Cœur s'est montré si jaloux. Un jour, une de leurs maîtresses leur avait jeté, en passant, cette phrase terrifiante: «Ah! mes chères enfants, n'oubliez jamais que quiconque n'est pas dans la barque de Pierre est dans l'eau ! »
Dans cette appréhension générale du naufrage , c'en fut fait de la paix extérieure et intérieure. « Les doux moments de réunion , rapporte une contemporaine , où l'on avait coutume de s'entretenir de la vertu et des moyens de l'acquérir, avaient fui de nos murs, avec l'aimable simplicité et l'heureux abandon qui avaient fait jusqu'alors le charme de notre existence. Nos yeux mêmes évitaient de se rencontrer, de peur de provoquer une explication*. » Délicates alarmes, qu'il faut plaindre mais respecter, car elles procèdent de la pudeur la plus noble de toutes : celle de la pureté immaculée de la fui et de la fidélité à TEglise notre mère !
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