‹ Histoire de Madame Barat (volume 2)Chapitre 96 sur 223 · CRISE DU SACRÉ-COEUR · texte numérisé non relu

CRISE DU SACRÉ-COEUR

Des partis se formaient, des cœurs se détachaient de la Société. M""*^ de Sambucy et M""' Copina se disposèrent à partir pour la maison de Rome, où elles se rendirent, en effet, vers la fin de l'été. M"'" Baudemont , qu'on avait envoyée prudemment à Poitiers, ne tarda pas à aller les rejoindre. Une autre religieuse d'un plus grand mérite, M""^ Eugénie de Gramont, était près de faire de même. Elle en fut empêchée par la sage énergie de M™« de Gramont d'Aster, qui, reprenant sur elle ses droits de mère, lui dit : « Allez-y si vous voulez; mais vous n'irez pas seule, j'y serai auprès de vous pour vous ouvrir les yeux. »

Au sein d'une dislocation dont elle ressentait tous les déchirements, l'âpae la plus sereine et la seule confiante était M""^ Barat. Voici ce qu'au plus fort de ces agitations, le 16 avril, elle écrivait à M""® Giraud : « Qu'adviendra-1- il? je ne sais, ma chère Emilie, mais j'ai maintenant de la peine à m'inquiéter. On peut s'affliger des maux qui nous arrivent, mais s'en troubler, non. Notre bon Maître n'ordonnera rien que pour notre bien. Abandonnons-nous donc à Lui sans réserve, et conservons notre paix pour l'aimer plus parfaitement. »

Cette paix dans la souffrance, elle la puisait en Dieu. On montre encore à Amiens, et nous avons visité avec vénération , une petite tribune , voisine de sa chambre , donnant sur le sanctuaire, et décorée d'une peinture murale représentant Jésus-Christ que ses bourreaux attachent à la croix. Là, la mère fondatrice, pendant des heures entières, méditait cette scène de la crucifixion , dont elle imprimait chacun des stigmates dans son cœur. Longtemps après encore, elle ne revoyait jamais cettViP^bune sans émotion : « J'y ai beau-

coup souffert, mais j'y ^i beaucoup aimé, » disait-elle.

Cependant la maladie l'avait laissée sans forces. Quand le temps était beau, on lui faisait respirer le grand air dans le jardin, assise dans une chaise roulante, que tramait la sœur Madeleine, boulangère de la maison. Sœur Madeleine Raison était une de ces âmes simples qui aiment Dieu du plus naïf, mais du plus courageux amour. Ancienne' bénédictine chassée de son couvent par la révolution , elle n'en était sortie qu'avec son abbesse. M"® de Thémines, qu'elle avait servie, consolée dans sa vieillesse , assistée à sa dernière heure. Ensuite s'associant avec quelques chrétiennes aussi décidées qu'elle, elle s'était dévouée à cacher et servir les prêtres persécutés, exposant sa tête héroïquement et simplement, comme elle faisait toute chose. Elle avait ainsi sauvé le Père Loriquet, qui l'avait ensuite donnée au Sacré-Cœur. M"'" Barat aimait l'entretien de cette humble fille : et, pendant ses promenades, la vue de cette âme si grande dans son humilité lui faisait plus de bien que la chaleur du printemps'.

Toutefois ce n'était guère dans ce milieu d'Amiens , toujours agité, qu'elle pouvait guérir. Le médecin déclara que le séjour à la campagne était indispensable à la convalescente. Elle choisit Cuignières, et elle partit pour s'y rendre, le 21 juillet, veille de sainte Madeleine.

Là, sous la conduite des mères Desraarquest et Deshayes, toutes les âmes étaient unies, tous les cœurs lui étaient dévoués. On se porta à sa rencontre, on voulut la fêler le jour de sainte Sophie; un trône de feuil-

1 M"'« Hcrbel; lettre du 18 iiovonibre ii<ijS, cl loUreilu P. Loriquet à la mère d'Avenas.

SON REPOS A CUIGNIÈBES 273

lage, des bouquets de bluets, de bonnes et franches paroles en firent tous les frais. On se livrait de temps à autre à des excursions champêtres. La supérieure montait à âne; maîtresses et élèves Tentouraient et chantaient près d'elle en marchant. On se reposait et on faisait un goûter dans les bois; la mère générale tenait la conversation gaiement et pieusement. On s'arrêtait à causer avec les villageois: « Eh bien, père Jumel, demandait à l'un d'eux la mère Desmarquest, la grêle a donc perdu vos récoltes, l'autre jour? — Madame, le bon Dieu l'a voulu, et je n'ai qu'à me soumettre à sa sainte volonté ! » C'est ainsi que les choses simples, les bonnes âmes, les cœurs vrais, toutes les belles œuvres de la nature et de la grâce eurent toujours le don de verser à M°"^ Barat l'oubli de ses souffrances ^

Mais le plus grand bienfait du séjour de Guignières, ce furent les encouragements de M. l'abbé de Lamarche. Cet homme était vraiment extraordinaire. Il portait dans les choses de Dieu cette intuition qui est le génie de la sainteté ; et, des hauteurs où le plaçait cette sainteté éminente , les horizons les plus profonds et les plus lumineux se découvraient à ses regards. Pour lui, le tout de la question débattue aujourd'hui, c'était d'être ou de n'être pa& l'ordre du Sacré-Cœur. Il faisait ressortir l'économie divine de son institution, sa place prédestinée et providentielle à notre époque , ses fonctions dans l'Église, sa mission, son avenir; et voici de quel ton de prophète il en écrivait, quelque temps après, à M""^ Barat: « Ma chère et digne mère, c'est au moment où l'édifice ébranlé est près d'être renversé

1 Noies de la mère de la Croix.

iU HISTOIRE DE MADAME BARAT

de fond en comble, c'est à cette heure que je me dis : « Voilà l'instant où Dieu va faire éclater sa sagesse et sa « bonté, car il faut que rien ne paraisse humain dans cet « ouvrage. » Alors chacun sera bien forcé de s'écrier : « Le doigt de Dieu est là! » — Puis, donnant la raison de cette confiance, il disait : « Depuis trente ans, j'ai été intimement persuadé que ce serait au sacré Co3ur de Jésus que l'on serait redevable du retour de la religion en France, comme je l'ai prêché publiquement. J'ai toujours cru qu'il fallait une Société proprement dite du Sacré-Cœur pour accomplir ce miracle, le plus grand miracle que le Seigneur ait opéré en France. »

Enfin, aux prétentions de M. de Saint-Estève, M. de Lamarche faisait cette objection , qui était péremptoire à ses yeux : « Sa fondation de Rome n'étant pas placée sous le vocable du Sacré-Cœur, ne peut pas être celle à qui Dieu réserve l'honneur de rendre de grands services dans notre patrie ^ »

Affermie par ces grandes vues, M'"'' Barat attendait une réponse qu'elle avait sollicitée de Rome. Plus de huit mois auparavant, elle s'était adressée au Père Panizzoni , alors provincial des Jésuites d'Italie , pour lui faire connaître sa conduite dans le passé, et lui demander celle qu'elle devait suivre à l'avenir. Dans les derniers jours d'août la réponse arriva : le Père Panizzoni s'étant démis de sa charge, un secrétaire inconnu prenait la plume en son nom, et voici, en résumé, ce que ce secrétaire mandait à M'"° Barat :

« Un Institut était constitué maintenant, reconnu et approuvé par le Souverain Pontife; et cet Institut était

1 Cuignières, 17 février IHIG, n" lil du dossier d'Amieiia.

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