SA VISITE EN ANGLETERRE
comme deux oiseaux qui n'ont chacun qu'une aile. Maintenant Berry-Mead en aura deux et pourra prendre son essor. »
Après trois semaines environ de séjour en Angleterre, M""® Barat revint en France. Elle visita sur son chemin Lille et Jette- Saint -Pierre, où elle ne fit que passer : un triste devoir la pressait de descendre à Amiens. La mère Ducis s'y mourait : « Serais-je encore à la veille de perdre cette amie si chère, si attachée à sa mère et à la Société? demandait M™" Barat. Le danger est-il proche? Je veux aller la voir et l'embrasser avant qu'elle retourne à son Centre... Voici que mes larmes coulent en traçant ces lignes. Ah! qui me rendra mes anciennes , mes premières filles ' ! , . . »
La mère Ducis, de son côté, n'attendait que le moment de revoir sa sainte amie pour rendre son âme à Dieu. Le jour de sainte Madeleine, elle s'était fait porter dans la chambre qu'avait longtemps occupée à Amiens la mère générale, et là, on l'avait vue s'appuyer la tête contre l'ancien lit de cette mère, comme si elle eût reposé ainsi plus près de son cœur. A l'heure du Salut elle s'était traînée à la tribune des malades, devant le saint Sacrement , comme pour prendre congé de Celui qu'elle aimait; et là, elle faillit expirer défaillante aux pieds de Jésus-Christ. L'arrivée de M""= Barat, le 9 août, lui apporta la plus désirée de toutes les consolations. La mère générale lui demanda d'offrir à Notre- Seigneur le sacrifice de sa vie , et lui fit recevoir l'Eucharistie et l'Extrême -Onction. C'est entre les mains de cette mère que la pieuse mourante renou-
1 A M"-« de Rozeville. Jette, 25 juillet.
vela ses vœux, en demandant pardon de ses joyeuses saillies dans les récréations. Tout le monde pleurait. La malade, toujours souriante, ne savait répondre qu'une chose à ceux qui lui parlaient de sa fin et de ses douleurs : « Comme le bon Dieu voudra; tout ce que le bon Dieu voudra; quand le bon Dieu voudra. » C'était la religieuse la plus mortifiée et la plus obéissante de la communauté; c'était aussi la plus gaie. Presque agontsante, elle chanta sur son lit pour réjouir ses sœurs. L'évoque vint la bénir : IM""' Barat Tembrassa pour la dernière fois. Quelques jours après, 4 septembre, l'épouse était réunie à son Epoux.
Vers la fête de l'Assomption , M""- Barat était de retour à Paris. Ici se termine la série des fondations qui remplirent cette période; elle permet de juger de l'esprit général qui les caractérise.
D'abord une longue patience les prépare. Docile à ne rien faire qu'au moment voulu par Dieu, la fondatrice attendra des années, s'il le faut, comme pour l'Angleterre, jusqu'à ce qu'une occasion soit pour elle l'indice de la volonté divine. « Ma fille, répondait- elle à ses assistantes impatientes d'agir, il faut savoir attendre le moment de Dieu, jusqu'à ce que sa providence nous donne les moyens d'action. « On ne saurait dire tout ce qu'il y avait de docile longanimilé dans celte vive nature! L'autre vertu qui l'inspire est une charité excitée précisément par la considération de ce qui serait pour d'autres un découragement : la pauvreté, l'abandon, la misère physique, morale ou spirituelle des peuples (pii la réclament. Le délaissement des sauvages, les glaces du Canada, les sables de l'Afiique, les haillons île l'Irlande : voilà ce (jui exerce
L'ESPRIT DE SES FONDATIOiNS 265
sur le cœur de la fondatrice une attraction à laquelle elle ne résiste pas. L'œuvre une fois résolue, elle prépare les instruments; et quels choix admirables que ceux de M"'^' de Mandon, Charlotte Goold , Élisa Croft, de Lemps, Tournier, Chonez et d'autres que nous ne pouvons nommer! Alors, rien ne l'arrête, ni les complications intérieures et extérieures, ni les difficultés de personnes ou d'argent, ni les montagnes, ni les mers : tel est le troisième caractère de ses entreprises : une intrépidité qui répond à cette maxime de saint Vincent de Paul : « Il ne faut pas abandonner ce qu'on a entrepris par la volonté divine. Une âme toujours dirigée par l'esprit de Jésus-Christ est capable de faire des choses extraordinaires. » Enfin la chose accomplie, il ne reste plus qu'à se taire, à rentrer dans la poussière, à se faire d'autant plus petite que l'œuvre a été plus grande. Tels sont ces humbles conquérants qu'on appelle les saints : ils ne veulent pas de triomphe ; ils s'ignorent euxmêmes ; et un jour qu'on disait à M™° Barat : « Vous ne vous doutiez guère dans les commencements de la Société que vous régneriez un jour sur tant de maisons? — Mais je ne m'en doute pas encore ! » répondit- elle avec une candeur charmante.
j^jme papQt ne qq reposa que deux mois à Paiis. Au milieu d'octobre nous la voyons reprendre ses courses vers le Midi, en vue de Pvome , où elle voulait être rendue au commencement de I810. Les visites que nous allons raconter maintenant achèvent le tableau de sa vie extérieure ; et des traits de bonté et de sainteté aimable, y mettent dans un beau jour la physionomie de la servante de Dieu.
Nous ne décrirons pas son pénible itinéraire par
Lyon, la Ferrandicrc, Annonay, Avignon, enfin Aix en Provence, où la retint une maladie dont elle faillit mourir. Elle parvint à Marseille, le 13 janvier 1843. Le 19, elle s'embarqua sur le Monyibellu , vapeur napolitain, et le lendemain elle faisait escale, pour quelques heures seulement, dans la ville de Gènes.
Elle profita de ces instants pour y visiter la récente fondation que la mère du Rousier et la mère de Causans avaient faite dans le faubourg de San-Pier d'Arena. C'était un palais somptueux, le palais Grimaldi, décoré de peintures par les meilleurs maîtres, pavé de marbre , entouré de jardins spacieux , en tout trop magnifique pour une si fidèle amie de la simplicité et de la pauvreté. Il est vrai que, selon l'usage, abandonnant au pensionnat ces splendeurs princières, les religieuses s'étaient réservé l'endroit le plus incommode et le plus resserré de toute cette maison. C'était rentrer par ce moyen dans l'esprit du Sacré-Cœur et les intentions de la mère Barat.
Le jeudi, 23 janvier, la mère générale revoyait Home. Elle venait y conférer avec le cardinal protecteur des intérêts de sa Société; à savoir : le retour entier aux statuts de 182G, la fin des mesures transitoires ménagées encore dans ces dernières années; enfin l'ajournement du Conseil général, dont la réunion était rendue difficile par les dispositions de moins en moins favorables de l'archevêque de Paris.
Home eut, encore cette fois, le don de la placer plus près des âmes, de la croix, de la nature cl de Dieu. Elle trouva ses novices de la Villa-Lante transférées au bas de rcnchjs, dans l'ancien palais où l'on venait de construire une chapelle gothique. Quoique malade, elle