‹ Histoire de Madame BaratChapitre 128 sur 311 · LES PAUVRETTES D'ASSISE · texte numérisé non relu

LES PAUVRETTES D'ASSISE

VOUS aurez la meilleure part à la victoire. » Les Pauvrettes l'entouraient, se nommaient ses filles et lui baisaient les mains. Il fallut les bénir et les embrasser. jyjme g^rat gUssa sa bourse dans la main de la mère supérieure, qui, née riche, s'était faite pauvre pour l'amour de Jésus-Christ. On se quitta en larmes. On s'écrivit ensuite des lettres fraternelles. Quelque chose de l'embrassement de saint Dominique et de saint François d'Assise venait de se produire dans cette religieuse rencontre au pied des Apennins.

Le 13, on approchait de Saint-Elpidio. Le voiturin longeait les côtes de l'Adriatique. Le ciel était éclatant, la mer transparente. M""' Barat priait, contemplait et disait : « Je cherche à l'horizon les côtes de la Grèce. J'ai été, dans mon enfance, feu et flamme pour ce pays du génie , des arts et des brillants combats , où l'esprit et la valeur finissaient par triompher de la force et du nombre. Il faut que je l'avoue : Athènes, Sparte, Corinthe ont possédé mon cœur... Quelles angoisses j'éprouvais en lisant, par exemple, le passage des Thermopyles ! J'en ris encore , et cependant sachons passionner ainsi nos enfants pour le beau, mettons- leur l'histoire dans l'âme, sans quoi les souvenirs s'effacent et le temps est perdu. En voyant les empires qui se succèdent et tombent, elles apprendront peut-être à planer de plus haut au-dessus de leurs propres chagrins. Elles comprendront mieux par là le sic transit gloria mundi , et leur cœur, peutêtre, désabusé du néant, s'attachera plus fortement à Celui qui seul demeure au milieu de tant de ruines^ »

1 ^{mc Perdrau, Mes souvenirs sur noire vénérée mère générale, p. 50.

Le soir venu, on descendit de voilure sur la grève; on récita le chapelet et VAve, maris stclla en côtoyant les flots. « Comme cette nature est religieuse! » remarqua la mère générale. C'était l'heure de la récréation. Les religieuses s'amusaient à faire des ricochets : « Petits cailloux, allez en Grèce, » disait M""" Barat. Les saints ont le privilège de garder leur enfance sous les rides de la vieillesse; il y a tous les âges réunis ensemble dans ces âmes complètes.

On n'arriva au monastère de Saint- Elpidio qu'à la clarté de la lune, à dix heures du soir. C'est une charmante petite ville, sur la pente d'une colline, qui regarde la mer d'un côté, les Apennins de l'autre; à ses pieds sont de fraîches vallées d'oliviers et de figuiers que les fleuves Été et Chiento arrosent de leurs cours; on découvre dans le lointain la coupole qui couronne la maison de Lorette. Les Oblates réunies à la Société jouirent pendant deux jours de la présence et de la parole de la servante de Dieu. Au moment du départ, les paysans en beaux habits vinrent lui ofTrir leurs hommages avec les fruits de leurs fermes. C'était une sainte à leurs yeux ; et la récolte de cette année ayant été encore plus riche que de coutume, on ne manijua pas de l'attribuer à sa bénédiction.

A Lorette, elle communia; })uis dès qu,'clle se vil seule avec ses religieuses, elle se leva, et se mit à baiser de place en place les murailles (jui avaient abrité le Sauveur. « C'est donc ici, disait-elle, ipie le Verbe s'est fait chair! Voyez cette porte; que de fuis Jésus, .Marie, Joseph ont nasse i>ar là! Voyez celte petite armoire; (jue mettaient- ils dedans? » Elle baisa avoc Iranspoil une écuclle que l'on croit avoir ai)|)ailciui à la sainte

VISITE A SAINT- ELPIDIO ET A LORfcTTE 273

famille. Elle récita le chapelet à la place où l'archange avait salué le premier « Marie, pleine de grâce ». Chacun de ces mots la faisait se prosterner et tomber en d'interminables méditations. Elle pria pour l'Église, la France, sa Société : elle ne pouvait sortir. Arrivée à la porte, elle la baisa trois fois; et, rentrée au Sacré-Cœur de Monte Reale, ses yeux se tournaient encore du côté de la sainte demeure.

Le 25 juin, M""* Barat visita la maison de Parme. Tout ce chemin se faisait avec les mêmes chevaux, par une chaleur brûlante, avec des nuits sans sommeil dans des gîtes malpropres : « Il faut bien, disait la mère supérieure, que ces désagréments compensent le mérite de la vie régulière dont nous sommes privées : Tout ce qui fait souffrir est le gain d'une religieuse. » On partait dès l'aurore. Dès qu'on entendait au loin le tintement d'une cloche : Ecco una Messaf disait le conducteur, c( voici une messe qui sonne: » et l'on allait l'entendre et y communier. Aux auberges, maître Georges commandait le dîner : « C'est pour une sainte, » disaitil. La bonté de cette douce mère pour lui et pour ses bêtes avait gagné ce brave homme. A Turin, il pleura en lui faisant ses adieux : « Voilà, disait-il, une sainte comme je les avais rêvées! Je veux aller en paradis, si l'on y est avec du bon monde comme cela! » Ajoutons, pour tout dire, que le don d'une montre que lui fit la supérieure lui sembla déjà une anticipation de ce bonheur céleste.

Une grande douleur vint se mêler à ces joies de la

servante de Dieu. En quittant Paris, elle avait laissé le

Père Barat, son frère, en proie aux longues souffrances

d'une hydropisie qu'elle savait mortelle. Le pieux mail. — 18

lade disail : « Notre-Seigneur me veut ainsi. Il sait bien ce qui vaut le mieux. » Ses derniers jours furent un généreux sacrifice et une constante prière. Se souvenant alors de sa sœur chérie, il lui envoya une bénédiction particulière pour elle et pour sa Société. Il mourut âgé de soixante-dix-sept ans, le 21 juin, en la fête de saint Louis de Gonzague. Ce fut M'"'' du Rousier, supérieure de Turin, qui fut chargée de l'apprendre à la mère Barat. a Cette nouvelle, bien que prévue, a percé mon pauvre cœur, écrivait celle-ci : tant de motifs me rendent cette perte si amère, surtout à la distance où je suis. Je demandais aux Cœurs de Jésus et de Marie de prolonger les jours de ce bon frère, au moins jusqu'à mon retour. Je désirais tant le revoir encore quelques instants ici-bas! Je n'ai point été exaucée, et j'ai dû supporter mon sacrifice sans adoucissement; je parle selon la nature, car l'espérance bien fondée du bonheur dont une âme si fidèle à Dieu doit jouir dans le ciel a beaucoOp modéré mon chagrin. J'ai reçu avec reconnaissance sa bénédiction. Prions pour le repos de son àme. Si, comme nous le présumons, il n'en a pas besoin, d'autres en profiteront ^ »

A Turin les classes des pauvres émurent la charité de M""* Barat; on n'y admetlait jusqu'ici que des enfants au-dessus de neuf ans : « Oiron les reçoive à tout âge, dit la mère générale : les plus petites sont celles que Notre-Seigneur aime le plus! » Un second établissement appelé le Succoiso, rempli de soixante élèves dont la j)lupart étaient déjù adolescentes, fut alors accepté, et bientôt transformé par le Sacré-Cœur.

' A M'" .le I iianMiii. Inrin, 7juill-'l isi'».

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