MORT DU PÈRE DARAT ET DE M">° GEOFFROY
De Turin, la mère générale vint prendre la mer à Gênes; puis ayant visité Marseille, Aix et Montpellier, elle arriva, le 5 août, à ses maisons de Lyon.
La mère Geoffroy n'y était plus. Devenue plus qu'octogénaire, privée, depuis trois ans, de sa vénérable amie M"" de la Barmondière, ne respirant qu'avec peine, mais toujours plus sainte, elle avait coutume de dire : « Je n'ai plus à faire ici -bas que deux choses : communier et souffrir, souffrir et communier. » Tout Lyon la consultait dans les choses de Dieu. Elle n'en était que plus humble. « Il faut que je sois bien hypocrite, disait-elle, pour que les hommes aient de moi une telle opinion. » — « Toutes nos vertus, ajoutait-elle, ne sont que de la guenille! Il n'y a que les humbles qui font fortune pour le ciel. » — « Rien ne peut m'égayer, écrivait- elle un jour à la mère Emilie, que la parfaite conformité à la volonté de Dieu. Je le remercie du présent, du passé, de l'avenir. Notre vie devrait être une continuelle action de grâces! » Telles furent ses dispositions durant sa longue maladie. M. l'abbé de Serres lui donna l'Extrême- Onction; le cardinal de Donald la visita et la bénit. Elle mourut le 13 mai 1845, à plus de quatre-vingt-trois ans^ M""" Barat la pleura. « Une grande douleur, écrivit -elle, inonde mon âme en ce moment, et rouvre une plaie à peine fermée. Nous avons perdu notre Moïse sur la montagne. » Et dans une lettre adressée à M""^ Giraud : « Comme vous avez dû ressentir cette mort de notre digne et sainte mère Geoffroy, vous sa fille chérie et la confidente de son
1 Vie de M'"' Geoffroy, par son neveu. Poitiers, 1854. — V. aussi ses lett. manusc. à M"" Giraud.
cœur et de sa vie !... Qui donc, ma fille, nous remplacera ces colonnes de la Société ? Ah ! je suis sûre que vous ferez tout ce que vous pourrez pour les faire revivre parmi nous, en vertu et en sainteté ^ ! »
Au milieu d'août, quittant la Ferrandière, M""' Barat visita Besançon, Montet, puis Kientzheim, en Alsace, où elle arriva le 29 de ce mois.
Kientzheim, qu'elle voyait pour la première fois, était bien de nature à enchanter ses regards. Cette maison est assise au milieu d'une vallée qu'arrosent deux petits courants. L'un d'eux, appelé le Torrent, baigne de son eau limpide et murmurante les jardins et les champs possédés par le Sacré-Cœur. Au centre est un petit château, auquel on venait d'adjoindre quelques constructions. De là se déploie un paysage gracieux et grandiose. D'abord, au levant, se déroule une plaine profonde, qui n'a d'autre limite que la ligne bleu foncé formée à l'horizon par la chaîne des montagnes de la Forêt -Noire; au couchant, des collines étagces en gradins, laissent voir derrière elles le sommet le plus élevé de la chaîne des Alpes. De beaux villages suspendus au penchant des montagnes, des clochers dressant leurs flèches parmi les toits des maisons, des carillons se répondant l'un à l'autre dans la vallée, qui en a pris le nom charmant de « Vallée des Cloches » ; par-dessus tout, d honnêtes et laborieuses populations, des mœurs chrétiennes, des habitudes simples, une solitude parfaite : tel était Kientzheim, la joie du Sacré-Cœur, et une de ses plus chères espérances dans cette contrée.
1 Roiiii-, à M"" Ki-rulvay, 20 mai. — A M'°" lin'aud, 27 mai.
SA VISITE A. KIENTZHEIM 277
M"'' Barat demeura huit jours à Kientzheim. On lui montra, dans le jardin, la première chapelle où le divin Époux avait daigné habiter. « Voici donc le petit grain de sénevé qui est devenu un grand arbre, disait-elle aux novices, et vous êtes les oiseaux du ciel qui sont venus s'abriter sous ses branches. Mais les oiseaux du ciel n'aiment pas rester à terre ; à peine s'ils l'effleurent pour chercher le grain nécessaire à leur subsistance, puis ils reprennent leur essor. Élevons-nous de même au-dessus des affections terrestres, montons à Jésus -Christ et fixons notre demeure dans son Cœur sacré! » Elle leur fit chaque jour, soit dans des conférences, soit en récréation, de solides entretiens sur leur vocation, les vertus religieuses et le zèle des âmes. « La moisson, leur dit-elle, est immense dans cette province : elle s'annonce fructueuse, aussi par delà les frontières. Quel champ s'ouvre devant vous! Du fond de sa solitude, sainte Thérèse embrassait le monde entier dans le désir de le gagner à Jésus-Christ; notre cœur ne doit pas être moins vaste que le sien * ! »
M'"'' Barat reprit sa route par Nancy et Metz; elle arriva à Conflans le 17 septembre.
Pendant ce long voyage , elle avait constaté non-seulement l'agrandissement, mais l'affermissement de sa Société. L'esprit comme la règle était partout le même. Partout aussi, elle avait allumé ce zèle ardent qui lui faisait écrire , avant son départ de Pvome , à une supérieure : « Ne nous arrêtons plus dans la voie qui fait les saintes religieuses. Livrons-nous enfin au bon plaisir de Dieu et à son amour. Cultivez vos élèves; éclairez
i Journal de Kientzheim , 29 août 1845.
leur pieté; appuyez sur la foi et la crainte de E)ieu. Il faut un contre- poids à l'amour du plaisir, et où les enfants doivent -ils le trouver, sinon au Sacré-Cœur? Faites-en des femmes fortes, attachées à leurs devoirs. Quelle mission! Combien elle est difficile dans ce siècle ! Ah ! c'est précisément à cause de ces obstacles que nous devons être plus religieuses, plus unies à Notre-Seigneur. Croyez que nous n'obtiendrons que des résultats médiocres, si nous nous contentons de médiocres vertus. Dans ce siècle où le mal ne connaît guère de milieu, pourquoi en connaîtrions-nous pour aimer Jésus-Christ et les âmes qu'il a rachetées de son sang? Il ne faut rien à demi dans la perfection'. »
1 A M""' Kérulvay. Rome, 26 mai 1845.